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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 10:00
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" Li Vî Bon Dju "* (3/3)

par Yvonne Oter

 

Tancrémont, le 29 août 1880.

Ma chère Henriette,

 

Je ne sais pas si tu en as entendu parler dans ta grande ville, mais il s’en est passé des choses depuis ta dernière visite. Souviens-toi, nous avions beaucoup discuté, moi surtout, de mon commerce qui menaçait de tomber en faillite. Depuis des années, il vivotait grâce aux samedis et dimanches, quand les jeunes gars du pays venaient s’y retrouver, se payer un peu de bon temps en descendant pas mal de bière pendant qu’ils jouaient aux quilles, au couyon ou aux fléchettes. Mais pendant la semaine, je voyais très peu de monde. Quelques bûcherons, des promeneurs altérés par la marche, parfois un colporteur ou un voyageur de commerce en quête de réconfort. Cependant, cela ne faisait pas assez de recette pour faire vivre un jeune couple. Si bien que mon Firmin avait été obligé de partir chercher du travail dans une filature de Verviers et ne rentrait à la maison qu’en fin de semaine pour me donner un coup de main. Ce n’est pas une vie pour des jeunes mariés !

Depuis le mois d’avril, tout a bien changé. Figure-toi que le vieil Eugène Hawaux, celui dont le fils te plaisait tellement mais qui a préféré l’Amélie Deckers, donc l’Eugène qui défrichait un champ près du bois de Jolimont, a retrouvé " Li Vî Bon Dju " qu’on croyait perdu à tout jamais et que certains disaient même que c’était une légende, une histoire du curé pour attirer du monde dans son église. Et bien, pas du tout ! C’était bien vrai qu’il avait été enterré puisqu’on l’a déterré !

Et depuis, c’est le branle-bas dans le hameau ! Le défilé des gens importants n’arrête pas. D’abord tous les prêtres des villages alentour, puis des plus importants, puis même leur chef de Liège, l’évêque. Des savants de l’université se sont déplacés pour examiner la croix. Le gouverneur de la province est venu prononcer un beau discours devant les paysans du coin qui n’ont pas compris grand-chose à ce qu’il disait mais ont bien applaudi quand même. Des beaux messieurs en habit et chapeau haut de forme, accompagnés de leurs épouses en grand tralala, avec bijoux, fourrures, capelines emplumées, fins escarpins, et de leurs enfants tellement endimanchés qu’on aurait cru de jeunes communiants, tout ce monde se précipitait à Tancrémont pour pouvoir dire dans leurs réceptions " J’y étais ! ". Puis sont venus les plus humbles, les gens du peuple qui voulaient se recueillir et prier devant le Bon Dieu miraculeusement réapparu.

Comme la chapelle était devenue trop petite pour accueillir autant de monde, la plupart se faisaient mouiller par la pluie, décoiffer par le vent ou rôtir par le soleil. Et chacun alors s’arrêtait dans ma buvette pour se désaltérer et reprendre des forces en vue du retour. Je ne savais plus où donner de la tête et, très vite, Firmin a dû quitter son emploi à Verviers pour m’aider à servir toute cette foule. Mais, même à deux, nous y arrivons à peine. C’est pourquoi je viens faire appel à toi aujourd’hui. Tu m’avais confié que tu n’aimais pas ton travail de bonne au service de bourgeois arrogants, prétentieux, exigeants, et qui ne te payent qu’un misérable salaire. Si le cœur t’en dit, je te propose de revenir au pays travailler avec nous. Je sais que je pourrai te faire confiance puisque nous nous connaissons depuis notre enfance. Tandis que si j’engageais une inconnue, je devrais me méfier et la surveiller pendant toute la journée. Ce qui me ferait perdre mon temps.

Il y a une autre raison pour laquelle j’ai pensé à toi. L’autre jour, une petite vieille toute mignonne qui sirotait une citronnade, m’a demandé : " Tiens, vous ne servez plus des portions de la tarte au riz qui m’avait laissé un souvenir inoubliable quand j’étais gamine ? ". J’ai bien été obligée de lui avouer que non, mais que j’envisageais de m’y remettre prochainement. Le problème, c’est que moi, je ne sais pas faire la tarte au riz ! Mais je me rappelle les tartes que ta maman confectionnait, larges comme des roues de charrettes, qui laissaient s’écouler un peu de bonne crème aux œufs quand on les entamait au couteau, dont l’arôme vanillé qui s’en échappait alors chatouillait les narines et parfumait déjà le palais avant que d’en avoir mangé le premier morceau. J’espère qu’elle t’a légué sa recette et que je pourrai régaler mes clients comme je l’ai promis. Et, qui sait ?, peut-être que Tancrémont deviendra un jour aussi célèbre pour sa tarte au riz que pour son " Vî Bon Dju "…*

Voilà, ma chère Henriette, la proposition que je viens te faire aujourd’hui. Si tu es d’accord, tu viens dès que possible. Le plus tôt sera le mieux ! Tu n’as pas besoin de me prévenir : tu arrives et on s’y met tout de suite ! De toute façon, ta chambre est déjà prête…

A bientôt, je l’espère. Ton amie qui t’attend avec impatience,

        Clotilde Charlier.


*C’est un peu ce qui est arrivé : si vous dites " Tancrémont " à des habitants de la province, ils vous répondront neuf fois sur dix " Tarte au riz ".

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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 10:00
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" Li Vî Bon Dju " (2/3)

par Yvonne Oter

 

Liège, le 14 mai 1880.

 Très Saint Père,

 

C’est avec beaucoup d’émotion que je viens vous faire part de ce qu’il faut bien appeler un miracle qui s’est produit dans mon diocèse. Je vous explique les faits qui sont advenus le mois dernier.

Mais, pour rappel, je vais vous faire un petit historique du pèlerinage de Tancrémont, petite localité près de Pepinster, en province de Liège. Depuis des siècles, on vient y prier devant la Croix de ce que les gens d’ici nomment " Li Vî Bon Dju ", c’est-à-dire " Le Vieux Bon Dieu ". Pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? Nul ne le sait, mais le nom est resté chez les habitants un peu frustres de la région. Une communauté religieuse s’est créée autour du lieu saint où était exposée la Croix et s’est développée avantageusement jusqu’à ce que les guerres napoléoniennes viennent perturber le calme de la campagne environnante. Vous n’êtes pas sans savoir, Très Saint Père, que les soudards de l’empereur se sont souvent rendu coupables de nombreuses exactions, notamment envers les prêtres et les moines.

Apeurés par l’approche des troupes françaises, les pères de Tancrémont ont alors décidé de soustraire " Li Vî Bon Dju " aux mauvais traitements qui pourraient lui être infligés. Ils l’ont donc enterré dans un champ assez éloigné de l’abbaye, et l’ont recouvert d’une énorme pierre que l’on ne pourrait pas déplacer facilement.

Ce qu’il s’est passé alors, je n’en sais trop rien. Les moines eurent-ils à subir les violences des reîtres impériaux ? Ont-ils dû fuir ? Ont-ils péri ? Nul ne les revit jamais à Tancrémont et ce fut une nouvelle communauté religieuse qui se fonda quand le calme fut revenu dans la région. Les habitants se doutaient que la Croix avait dû être préservée dans un endroit secret, et de nombreuses légendes circulaient autour de sa présumée cachette. Mais, jusqu’il y a peu, personne ne l’avait retrouvée.

Ce n’est que le mois dernier qu’un paysan, un certain Hawaux, en retournant une terre restée longtemps en friche, a déterré la Sainte Croix de Tancrémont. Bien protégée par la pierre qui la couvrait, enfouie dans un terrain argileux et, surtout grâce aux matériaux nobles dont elle est composée, la relique a étonnamment bien résisté à ces longues années passées sous terre. Après un nettoyage sommaire, elle pourra reprendre sa place dans la petite chapelle du lieu-dit.

Seules les couleurs qui l’ornementaient ont eu à pâtir de l’humidité. Il faut vous dire, Très Saint Père, que le Christ est revêtu d’une tunique droite et plissée. Les experts de l’Université de Liège appellent cela un colobium. Toujours d’après ces hommes savants, elle porte des traces de couleurs polychromes qui laisseraient supposer qu’au départ, le colobium imitait un tissu byzantin vert à motifs ovales rouges. Mais les couleurs sont aujourd’hui tellement délavées qu’il n’en reste pratiquement plus rien.

Et j’en arrive à l’objet de ma longue épître. Devons-nous envisager de restaurer plus avant " Li Vî Bon Dju " de Tancrémont ou est-il préférable de le laisser dans son état actuel, avant de le soumettre à l’adoration des fidèles ? Une telle responsabilité de décision dépasse mes simples prérogatives et mes compétences au sein de mon épiscopat. J’en appelle donc à votre sagesse et à votre sainte sagacité pour me dire quelle doit être la voie à suivre en cette occurrence.

Je voudrais également vous signaler que la presse locale et le bouche à oreille ont tellement parlé de la découverte miraculeuse, que les pèlerins se sont remis à affluer à Tancrémont. La chapelle du hameau, en mauvais état d’ailleurs, est devenue bien trop petite pour abriter tous ces croyants. Cela pose problème car la région est soumise à de rudes conditions climatiques qui requerraient une protection plus adéquate pour tous ces braves gens. J’envisage donc de faire bâtir une nouvelle chapelle plus adaptée à l’afflux massif de populace. Hélas, Très Saint Père, vous connaissez l’état des finances de mon diocèse. Je ne pourrai pas faire face, seul, aux frais inhérents à un tel projet. Je vous demande donc humblement si vous pourriez débloquer des fonds pontificaux pour m’aider dans mon entreprise.

Je prie chaque jour pour la gloire de notre Sainte Mère l’Eglise et pour le salut de son Représentant ici-bas, votre Sainteté le Pape de tous les croyants.

Votre évêque de Liège,

                Albert Van Zuylaan.

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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 11:18

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De passage au café, Yvonne Oter nous a remis quelques vieilles lettres découvertes dans un coffre enterré au fond de son jardin. Comme elles représentent une valeur inestimable tant du côté de ce qu’elles révèlent que de leur qualité littéraire, nous avons souhaité faire œuvre de charité en les présentant gracieusement au menu du jour. Mais comme point trop n’en faut, cette gourmandise sera dispensée sur trois jours.



 " Li Vî Bon Dju "*
par  Yvonne Oter

  

Tancrémont, le 18 avril 1880.

 Mon cher fils,

 

A toi qui es si loin aujourd’hui pour effectuer ton service militaire, il faut que je raconte une bien bonne qui m’est arrivée la semaine dernière.

Comme le printemps me semblait bien tôt cette année, je me suis décidé à enfin défricher le champ près du petit bois de Jolimont. Cela faisait des années que j’y pensais et que je reportais toujours ce travail. Mais maintenant que tu vas bientôt revenir parmi nous au prochain automne, il m’a semblé qu’il était temps d’agrandir notre surface cultivable puisque nous serons bientôt deux à nous en occuper. Et puis, je suppose que tu fonderas aussi une famille. Si j’en crois les rumeurs, il paraît que tu écris souvent à la fille du Gaston Deckers depuis ton départ. Tu aurais pu plus mal tomber, car elle est bien mignonne, gentille et dure à la tâche, vu l’exemple de sa mère qui n’est pas feignasse non plus.

Bref, je monte vers le champ de Jolimont avec les deux bœufs et je me mets à retourner la terre. Quel ouvrage ! Tu te doutes bien que, depuis le temps qu’il était en friche, il y en avait des pierrailles et des souches à enlever ! Le soleil brillait fort pour un début de mois d’avril et je transpirais sous l’effort. Mais le travail avançait bien, quand le fer de la charrue a buté contre un obstacle plus important. Une grosse pierre camouflée sous des mousses, que je n’avais pas vue. Une pierre bien plate, comme celles que les druides élevaient autrefois dans nos campagnes, sauf que celle-ci, elle était un peu enterrée dans le sol. Il m’a fallu bien des efforts, et aux bœufs aussi, pour arriver à la déterrer puis à la pousser au bord du champ. Les douze coups de midi avaient sonné quand j’ai pu me relever et je suis alors rentré manger pour refaire mes forces.

L’après-midi, après la sieste, je suis retourné au champ, pensant avoir effectué le plus gros du travail. Nenni ! J’avais à peine relancé l’attelage que le fer bute de nouveau contre un obstacle, au même endroit où j’avais eu tant de mal à enlever la pierre. Tu me connais, mon fils : j’ai juré tous les jurons que je connaissais et même peut-être d’autres que j’inventais pour l’occasion ! Maintenant, je le regrette car, devine ce que j’ai déterré au bout de deux jours d’efforts ? " Li Vî Bon Dju " de Tancrémont que tout le monde croyait perdu depuis l’époque de Napoléon !

Enfin, c’est ce que Monsieur le curé a dit quand il a vu ma trouvaille. Parce que je l’ai appelé quand j’ai vu la taille de la croix, plus de deux mètres, et du corps, presque aussi grand, fixé dessus. En chêne bien dur, la croix, et le Jésus, si je ne me trompe pas, en bois de tilleul. C’est une affaire à te fausser un soc, mais ma charrue est solide et a tenu le coup.

Je me doutais bien que c’était une affaire de curés, ça ! Mais je n’imaginais pas le ramdam que ça allait provoquer… D’abord, tous les Bons Pères de l’abbaye sont accourus. Normal, c’est leur fond de commerce que j’avais exhumé ! Puis on a vu arriver tous les haut gradés de l’Eglise, les sous fifres d’abord, les importants après. Même Monseigneur l’Evêque s’est déplacé avec toute sa suite en longues robes brodées d’or, croix en or, bagues en or, que je n’avais jamais vu autant d’or réuni de toute ma vie ! Car il me fallait assister à toutes ces cérémonies, et raconter à chaque fois, pourquoi, quand, comment, où, … Finalement, ils ont amené une charrette et l’ont emporté vers l’ancienne chapelle de Tancrémont, leur " Vî Bon Dju ", pour un peu le renettoyer et le remettre enfin à sa place. Je dis l’ " ancienne chapelle " parce qu’on parle déjà d’en construire une nouvelle où on pourra venir en pèlerinage.

Enfin, moi, j’en suis quitte ! Et j’ai pu finir de retourner mon champ bien tranquillement. Je ne sais pas encore ce que je vais y semer. Je vais laisser reposer la terre cette année et nous en discuterons lorsque tu seras rentré. De toute façon, la terre doit être bénie, vu le locataire qu’elle a hébergé, et tout devrait bien y pousser.

Voilà, mon fils toutes les nouvelles d’ici. Ta mère va bien, moi aussi, et j’espère qu’il en est de même pour toi.

Ton père,

               Eugène Hawaux.

 *Le Vieux Bon Dieu.

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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 17:49
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J’ai souvent eu l’occasion de dire ici tout le bien que je pensais des livres d’Emmanuelle Urien. Ce n’est pas très compliqué de dire du bien des livres d’Emmanuelle Urien : il suffit de les lire et vous voilà pris d’une folle envie de prendre la plume pour lui dire combien son écriture vous a bouleversé. Elle a l’habitude d’être complimentée Emmanuelle mais figurez-vous que cela ne l’empêche pas de continuer à être une auteure aventureuse qui sait allumer les cœurs, enflammer les esprits et vous tordre les tripes. C’est l’une des sept reines de la nouvelle contemporaine. Allez donc faire un tour chez les voisins et vous verrez comme ils sont tous sous le charme. Les éditeurs l'ont bien compris, à commencer par l’Être minuscule, le premier à lui avoir donné la main pour Court, noir, sans sucre, Quadrature qui l’accueillait trois mois plus tard pour Toute humanité mise à part et Gallimard embrayant avec La collecte des monstres.

 Court, noir, sans sucre était épuisé depuis longtemps. Quadrature a eu la bonne idée d’en publier une seconde édition, revue et augmentée de deux nouvelles inédites. Un nouveau recueil donc, et tout autant indispensable.

Pour le commander directement chez l’éditeur (sans frais de port)  www.editionsquadrature.be

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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 08:41

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Voilà un livre qui se lit comme un roman. Un livre où les pages se tournent si promptement qu’on a parfois l’impression de les avoir seulement parcourues, rivé à la seule mécanique de l’intrigue. La quatrième de couverture suffit à nous éclairer sur le contexte : la commissaire Viviane Lancier n’est pas du genre poète, mais la voici condamnée à se passionner pour Baudelaire : un sonnet torride
dont il serait l’auteur se transforme en serial killer, envoyant à la morgue ceux qui s’y intéressent.

Avec ce nouvel opus Georges Flipo nous offre une sombre immersion dans les fleurs du mal, une ballade violente et voluptueuse dans les jardins de la poésie. On pourrait n’en retenir que la performance stylistique, la coloration érotico-poétique de la langue ou bien l’habile construction du jeu d’indices et le savant dosage d’humour et de sobriété, mais ce serait oublier qu’un roman, à fortiori policier, se construit sur des faux-semblants. L’essentiel est toujours dans ce qui se dérobe à la raison. Si la commissaire n’aime point les vers, ce n’est pas tant parce qu’elle serait hermétique au genre mais bien parce que certains vers la bouleversent et la renvoient à quelque chose de complexe et d’obscur qui s’active en elle et qu’elle ne parvient ni à éclaircir ni à maîtriser.

Au-delà des péripéties liées à l’enchevêtrement des pistes et des témoignages, qu’est-ce qui nous intrigue tant chez la commissaire ? Contrairement à ce que l’auteur voudrait nous faire croire elle n’est pas déboussolée par la singularité de l’affaire qui lui est confiée ni hantée par sa surcharge pondérale, non, ce qui revient de façon récurrente, c’est cette façon qu’elle a d’être en permanence sous l’emprise de la question du désir. Une question qui pèse de plus en plus lourd au cours de l’enquête sous les effets conjugués du manque - de résultats, d’affection, d’estime de soi - et de la présence à ses côtés d’un jeune inspecteur qui sait parfaitement renifler l’essence du poétique et se laisser aller à de formidables élans du cœur. On sait très bien que dans le roman policier l’énigme finit toujours par être résolue et que ce qui tient en haleine le lecteur c’est cette occasion qui lui est donnée d’entendre ce qui se dit à demi mot et d’entrevoir le dénouement. Mais pour peu qu’on lève un moment le nez du livre, que l’on interrompt l’enchantement, on s’aperçoit que ce qui est à l’œuvre est cette part du récit qui se concentre en quelques images et qui ne se conclut pas. Dans cette histoire la question est de savoir comment la commissaire va se débrouiller avec ses propres affaires. Saura-t-elle sortir de sa posture de femme forte et déterminée, de son rôle de maîtresse d’hommes, de sa propension à ne pas savoir être amoureuse, sera-t-elle capable quand le désir vient à rugir, de ne pas seulement engloutir une barre chocolatée ? Saura-t-elle oublier le métier et dire à son beau partenaire en pleine souffrance non pas qu’elle l’aime beaucoup mais qu’elle l’aime tellement ? C’est troublé par le désir impossible d’approcher ce mystère-là que l’on referme le livre. C’est là tout le talent de Georges Flipo : une capacité à tenir nos sens en éveil et une faculté à nous faire percevoir au delà du roman le bruit que fait en nous la vie.

La commissaire n’aime point les vers de Georges Flipo, éditions La Table Ronde, 300 pages, 18€

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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 21:47
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C’est les vacances, les petites, celles de l’hiver, celles qui ne permettent pas de traîner dehors jusqu’à pas d’heure, de prendre la vie comme elle vient. Avec toute cette neige les vacances c’est la galère, on a les boules, il y a rien à faire, rien, encore heureux que les parents nous bassinent pas avec les devoirs…

  

par Ysiad

 

 Seigneur… Quel guêpier, tout de même. Il n’y a que moi pour relever des défis pareils ! Tout. J’ai tout oublié. Je ne sais plus rien ! Pas ça ! Nada ! Souvenirs épars, mémoire en capilotade, le désert de Gobi… C’est le vide sidéral. Voyons. Réfléchissons. " Un, dos, tres… Vamos a la playa. Que tal ? Como te llamas ? Yo, Coco Delgado… " Absurde. Combien d’années sans avoir pratiqué mon espagnol ? Vingt, vingt-cinq ans ? Au bas mot… Je me fais du mal, là. Surtout, ne pas calculer. Il est vital de garder un moral au zénith dès le premier jour de vacances. Faire face, cela seul importe ! Courage ! Ce matin, je me suis engagée à aider mon neveu, très bien, bravo, bel effort. Maintenant, à moi de m’en sortir. Ce n’est pas un malheureux petit texte niveau Troisième qui pourrait me désarçonner ! Un dialogue, en plus. C’est simple. Avec seulement deux personnages, un homme et une femme, la barre n’est pas trop haute, je devrais m’en tirer… Grâce au ciel, mes enfants ont choisi l’Allemand ! Les braves petits ! Je n’entrave rien à la langue de Goethe, je ne pourrai jamais les aider. Bref. Revenons à nos moutons. Au fait, comment dit-on : " mouton ", en espagnol ? Je l’ai su. "Mou-tone", avec un joyeux accent tonique sur tone ? Va savoir… Certainement pas : "Brebida !" " Broutardo, ovino, bêta de lana… " Je ne sais plus. Je m’en fiche éperdument, d’ailleurs. Ma vie ne sera ni pire ni meilleure avec le mot " mouton " en ibérique dans ma besace, et cela fait un bail que je ne les compte plus avant de m’endormir. Trente-cinq, quarante ans, facile… Trêve de compte à rebours ! Je m’en vais lire ce texte une fois. Lentement, posément. Sans grincer des dents, et sans qu’il me voie. Je vais prendre un peu d’avance sur lui, histoire de me remettre dans le bain… On s’applique. Donc, deux personnages. Conchita à ma droite, Jesus à ma gauche. O.K. Ils se sont gravement engueulés, à la suite de quoi Conchita s’est tirée chez sa mère. Zou ! Jesus débarque, la gueule enfarinée, pour la persuader de revenir au foyer… En somme, une très banale scène de ménage. Pas de quoi en faire un gazpacho… Découvrons leurs aventures, en toute sérénité. Blablabla… Ouh la la ! Ça se corse. Il est au bord de la crise de nerfs, le type ! Tout désemparé, la tête à l’envers ! Remarquez, y a de quoi. Franchement, j’aimerais pas être à sa place… Allons bon ! Depuis que leur mère est partie, les mômes se disputent comme des bêtes ! S’il n’y avait que ça… Une vraie calamité, le Jesus. Il a fait cramer le poulet à midi, le four il n’y comprend rien, on lui a refilé des fruits gâtés à la grande surface, et ça continue : il ne sait pas repasser, il ne sait pas non plus comment on programme la maquina de lavar, il a déjà fait rétrécir toutes les chaussettes, vachement doué le gars, quelle gourde, et par-dessus le marché, il a peur de se brûler avec le fer ! La totale ! Je rêve. Mais quel con ! Bien. C’est limpide. Pas d’intrigue pour ainsi dire, et j’ai très bien compris l’enjeu. La Conchita le reçoit avec la pelle à tarte. Elle est en furie, ses prières elle s’en balance, elle ne cède pas d’un poil à ses simagrées ! Bras croisés sur la poitrine, la prunelle charbonneuse, le talon nerveux. Bon début. Jesus s’enferre. S’agite, trépigne. Il sort le grand jeu. " Reviens à la maison, mi amor ! Mi flor querida, mi corazon, mujer de mi vida… " Tout le bastringue. La chanson, on la connaît ! Je sens que ça va sévèrement saigner. Qu’est ce que je disais ! " Coton pour tes slips, imbecil ! " Clac ! Bien fait pour sa pomme, il l’a cherché. Elle a de la ressource, l’Andalouse. Brava, brava, brava, vas-y, venge nous de la suprématie masculine, fais gaffe avec la Soupline, Jesus, pas trop dans le bac, sinon ça risque d’engorger les tuyaux, les synthétiques sur 3, la laine sur 10, les draps sur 2 et on ne bourre pas le tambour, 30 minutes en position séchage pour tes marcels, pas plus, tu sais pas compter ? Tonto, estupido, tontissimo ! Cent pour cent d’accord avec elle… Ensuite, tu empoignes le fer, haut les cœurs, même chose, le cran sur " coton " pour les tee-shirts, un œil sur le match de foot, l’autre sur la vapeur, et on profite du spot publicitaire pour recharger le matos en eau, dans la joie et la bonne humeur… Wouah ! Une maîtresse femme ! Voilà qu’il pleurniche, le Jesus. Qu’il supplie, un genou en terre... Manquait plus que ça ! Le genou en terre, c’est sous les fenêtres du château, le temps d’une petite aubade romantique à la mandoline, dans la lumière du clair de lune… La belle apparaît sur son balcon, vaporeuse, altière, un peu rêveuse, drapée dans un châle à franges elle écoute les notes légères qui montent vers elle, unico amor de mi vida… Mais là franchement, tomber à genoux sur un seuil de porte pour une sombre histoire de fer à repasser… Bon. Ne critiquons pas. C’est parti ! L’intrigue, je la maîtrise sur le bout du doigt, tonto, estupido, cretinissimo. Je te jure. Cela fait belle lurette que les maris savent laver et repasser ! Il date de quand, ce texte audacieux ? 1971. Tout s’explique ! On crapote encore dans le franquisme. Le mal qu’il a fait, ce type... Mais voilà que mon neveu rapplique.

 

- On y va, Tata Didi ?

 

Tata Didi. Non mais pincez-moi, je rêve. Avec un surnom pareil, il ne me reste plus qu’à aller m’acheter une canne… Il va voir comment qu’elle rappe en Espingouin, la Tata Didi !

 

- Zy va ! Yo ! Trop d’la balle ! Ta race, Boulba ! Tip top cool ! Ole ! Ratatatata ! Caramba y Tortilla !
- Voilà. Perez a demandé qu’on résume. Un petit résumé très simple pour situer les personnages dans leur contexte. Quelques lignes d’introduction, ensuite seulement on ira dans le détail. D’accord, Tata Didi ?

- Arriba ! Taille ton crayon, il est émoussé.

- Jamais de crayon. J’attaque direct au stylo. Pas la peine de faire un brouillon.

- A ta guise. Alors : Vamos a decir qué… Qué… Quéquéqué… C’est une pièce de théâtre, un dialogue hilarant entre un jeune couple qui vient de se séparer…

- C’est marqué en bas.

- Par exemple !

- Donc je recopie : Este dialogo comico e imaginativo es sacado de una pieza de teatro contemporaneo, el autor es Kiki Alfaroméo, muy famoso en esta epoca, el personaje masculino es Jesus…

- Tout doux. Pas d’emballement. " Es " ou " esta ? " J’ai comme un doute…

- " Es ! " " Es ! " Il s’agit d’un état permanent, Tata !

- Bueno bueno bueno. C’était un test. Pour voir si tu connaissais ta grammaire ! Continue sur ta lancée, c’est bien.

 

La vache. Il en connaît un bout, mon neveu. J’ai intérêt à être pro. Planquer mes lacunes et faire illusion, tant pis pour les belles phrases orgueilleuses, pleines d’imparfaits du subjonctif. Une autre fois, quand j’aurai relu un peu de Cervantes. Je vais vérifier les temps des verbes dans le dico, mine de rien, pour sauver la face.

 

- Jesus no se como planchar la ropa... Ça va, Tata Didi ?

- Au poil. Quand je pense qu’il ne sait même pas repasser, le Jesus. Il est vraiment nul, ce type, tu ne trouves pas ?

- Peut-être. Remarque, s’il savait repasser, il ne viendrait pas sonner chez sa femme !

- Ah non ! Comment peux-tu dire une chose pareille ? Il l’aime encore, sa Conchita, ça crève les yeux, et il brandit un prétexte grossier pour qu’elle revienne !

- Excellent, Tata ! On va expliquer tout ça en espagnol !

- Si tu y tiens…

- Comment dit-on : " Prétexte " ?

- Deux secondes. On n’est pas aux pièces. Laisse-moi réfléchir. Je l’ai sur le bout de la langue, ce mot. Echapatoria, couvertura, pipo, planca… Ecoute, là, tout de suite, je ne sais pas pourquoi mais il m’échappe. Continue ton résumé. Pas d’inquiétude, je relirai pour voir s’il n’y a pas de faute. Tu suis bien le texte ligne à ligne, de la méthode, je supervise. N’oublie pas de dire qu’il ne sait rien faire, Jesus, cuire le poulet, laver, étendre, repasser, que dalle, c’est un empoté sur toute la ligne. Voilà. Parfait ! A la fin, on indiquera que Conchita se moque de lui. Je vérifie une petite chose… " Burlarse de alguien " : se moquer de quelqu’un. C’est bien ce que je pensais. Note sous ma dictée : " Conchita se burla de su marido ! "

- Ah non. Regarde. J’ai déjà utilisé ce verbe plus haut. Et puis Monsieur Perez déteste les répétitions.

- Alors là ! Il est complètement borné, ton prof ! Ecoute-moi bien. La répétition, c’est l’essence même de la vie. Mets-toi bien ça dans la tête. Tout n’est que répétition ici-bas ! Et puis n’oublie jamais ça : De la répétition, découle la progression. Tout est là. C’est à force de se reproduire que les hommes de Cro-Magnon ont fini par perdre leurs poils !

- D’accord Tata Didi, mais on pourrait peut-être trouver un synonyme…

- Il est où, le dico ? Ah. Je l’ai dans les mains. Bouge pas, je cherche quelque chose qui sorte un tantinet de l’ordinaire… Et pourquoi pas : " Conchita se rie a carcajadas ? " C’est musical, ça, " a carcajadas ". Ça veut dire qu’elle se tient les côtes, tellement elle rigole !

- Oui… Bof. C’est tout de même un peu fort. Peut-être vaudrait-il mieux écrire : " Conchita le empuja hacia la puerta, burlandose de el ? " Tout en se moquant de lui, Conchita le pousse vers la porte ?

- Eh ben voilà ! Basta ! On le plie, ce texte !

- Une petite conclusion, ça devrait suffire.

- Deux lignes. Que penses-tu de : " En dépit de l’opinion courante, il est parfaitement possible pour une main masculine de manier le fer à vapeur tout en regardant le match de foot ? " Hmmm ? Tu as l’air sceptique. Attends. " Contrairement à certains réactionnaires, une femme ne devient pas forcément ce que son mari veut en faire ? "

- C’est mieux.

- Pour aller plus loin, tu pourrais ajouter que Conchita marque à elle seule le début d’une nouvelle ère, celle de la libération des femmes.

- Je me demande si Perez va apprécier. Espérons qu’il sache repasser... On verra bien. Merci, Tata Didi !

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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 18:20
Histoire-eau-21-image.jpg

Vous étiez nombreux à la réclamer, nombreux à vous morfondre, à désespérer, à menacer de quitter le navire et la taverne si le capitaine Suzanne Alvarez ne vous livrait pas une histoire d’eau en bonne et due forme. Alors la voilà, mais point de Pythagore aujourd’hui : c’est une virée à terre qui vous attend.

 

 

Comme un boomerang

 

 

On lui fit répéter cette histoire au moins une bonne centaine de fois. Arthur semblait éprouver à chaque fois un plaisir sans limite. Et tous ses camarades de la classe de 4ème B riaient d’un rire de cruauté.

 

Sur Grande-Terre* en Guadeloupe, à quelques encablures de la Marina Bas-du-Fort. Il est des atmosphères où la glace se brise vite…

Dédé était un brave type, toujours prêt à rendre service, mais c’était un dur à cuire. Il avait un caractère ombrageux, entier et presque redoutable, surtout depuis qu’il avait perdu sa femme Betty lors d’un cyclone. Dédé avait un fils qu’il aimait plus que tout. Pendant la semaine, le jeune garçon, était demi-pensionnaire dans un collège à Pointe-A-Pitre et rentrait chaque soir sur le voilier " Barracuda " pour retrouver son père. Il n’était pas mauvais élève, bien au contraire, mais c’était un gamin facétieux qui s’amusait du désordre et de l’émoi de ses professeurs. Il était à l’âge merveilleux et inconfortable entre les petits et les grands. Aussi, malheur à celui qui s’avisât à toucher à un seul cheveu d’Arthur.

 

 

 

La poignée de la porte tourna brusquement et la résistance du verrou provoqua des coups impatients. Il se leva nerveusement de son fauteuil, lâcha la revue qu’il était en train de feuilleter et alla ouvrir.

- Non, mais… vous croyez qu’on entre chez les gens comme dans un moulin ! s’écria M. le Proviseur.

- Ne fais plus jamais ça… t’as compris ! lui rétorqua le père du jeune garçon.

- Ah oui ! fit l’autre avec une ironie méprisante, sans pour autant saisir le sens de cette menace. Mais à la vue d’Arthur, masqué par la stature de son père, il se souvint de l’épisode de l’après-midi, quand il avait corrigé l’indiscipliné. Il faut dire que Bigoudi, surnommé ainsi par les élèves, à cause de ses cheveux frisés, avait la main leste.

Arthur fixa M. le Proviseur bien dans les yeux, le gratifia d’un sourire puis d’une grimace qui semblait dire : " ça va barder". Mais Bigoudi les regarda tous deux, avec l’air serein et rassurant de celui qui en avait vu d’autres et, les ignorant superbement, il entreprit de se servir un whisky, signifiant par là que l’entrevue était terminée.

 

 

- Non ! fit le père d’Arthur en le forçant à s’asseoir… tu vas m’écouter jusqu’au bout !

M. le Proviseur à qui ce tutoiement pesait affreusement, et devant la masse imposante de son rival, renonça à se la ramener. De cette visite insolite, maintenant, il craignait le pire pour lui. Et son attitude et son visage se métamorphosèrent d’un coup.

- Attendez ! On pourrait peut-être discuter… s’arranger ! risqua-t-il pitoyablement.

Le bouledogue s’était avancé mâchoires serrées.  D’un mouvement vif du menton, il désigna la porte d’où parvenaient des bruits de vaisselle.

- Appelle ta femme !

- Femme ? répéta l’autre d’une voix atone et presque exsangue, s’accrochant de façon arbitraire à ce mot.

Quand elle entendit prononcer son nom, l’intéressée sortit en trombe de sa cuisine, brandissant comme une menace une louche qu’elle était en train d’essuyer et interrogea son mari d’un haussement de sourcil.

- Tiens ! Tu arrives bien ! l’accueillit-il simplement par ces mots.

Caressant sa barbe et conscient de l’hostilité qu’il suscitait, le géant demanda calmement :

-Donne une claque à ta femme !

- Co… comment ça... ! bégaya le petit homme sec et gris, ne pouvant refouler un tremblement, et l’œil fixé sur la bouche d’où sortait cet ordre saugrenu.

- Discute pas, fais ce que je te dis ! rugit Dédé en l’empoignant par le col de sa chemise.

Comme elle ne comprenait toujours pas de quoi il retournait, Helena leva vers le père de l’élève un regard étonné, et finit par se laisser gagner par un sentiment de culpabilité.

Les mains de M. le Proviseur jouaient l’une avec l’autre à se tordre les doigts. Puis il eut un geste qui resta en suspens quelques secondes… et il laissa retomber son bras. Helena s’attendant à un refus de la part de son mari, poussa un soupir de soulagement. C’était un homme habitué à commander, pas à recevoir des ordres.

 

 

Elle le savait veule, mais à ce point… Sa réaction la laissa sans voix. Le coup était parti avec une violence telle qu’on eût dit qu’il avait trouvé même un certain plaisir à la gifler, laissant l’empreinte de ses cinq doigts sur sa joue. Le moment de stupeur passé, elle se rua sur lui, avec, dans la voix, les notes aiguës de l’hystérie :

- Ah la brute… l’ignoble brute ! Son cœur débordait à tel point d’humiliation et de colère, qu’elle lui asséna un grand coup sur le crâne avec l’ustensile qu’elle tenait toujours en main, et lui jeta en prime le torchon qu’elle avait dans l’autre, en travers de la figure. Ce qui le fit chanceler. Là, c’en était trop. Il avait outrepassé les bornes. Depuis le début de leur union, elle s’était laissé faire comme une bête qu’on mène à l’abattoir. Elle avait toujours obéi sans broncher, comme si sa vie durant elle avait vécu par procuration ; face à cet homme autoritaire, qui n’aimait pas les enfants et qui, du reste, n’avait jamais voulu lui en donner : " Merci bien, j’ai assez affaire avec ceux des autres ! " s’était-il plu à lui dire quand elle avait osé aborder le sujet et quand elle était jeune encore.

 

 

Et c’est avec un certain plaisir qu’elle observait la débâcle de son mari. Sa déconfiture la ravissait. Elle se sentait tout d’un coup dégagée de son emprise avec une assurance si tranquille. M. le Proviseur avait perdu de sa superbe. Il était assis par terre et essuyait ses larmes d’un revers de manche comme le font les enfants. Encore rougissante de son audace, elle raccompagna d’un air faussement désinvolte ses deux visiteurs complètement médusés, jusque sur le perron. Ebouriffa les cheveux d’Arthur et serra la main de son père, comme si elle eût voulu le remercier d’un somptueux présent qu’il venait de lui offrir.

 

Le temps des encriers, des claques et du piquet, était révolu.

 

*Grande Terre. Partie la plus à l’Ouest de la Guadeloupe, département d’Outre-Mer français, avec pour capitale Pointe-À-Pitre.

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5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 15:43

Jeannot lapin image 











Loin des chansons et comptines de notre enfance Claude Romashov nous propose une variante tendre et cruelle de l’histoire de …

Jeannot Lapin



" Fils de chien " ! La pierre pointue l’atteint en plein visage. Le sang coule de son nez. Rouge. Il veut crier mais aucun son ne sort de ses lèvres, ses yeux s’emplissent de larmes. La voix de l’agresseur est une voix d’homme. Il en est sûr. L’espoir un instant lui transperce le cœur. Et si c’était lui, le père ! Celui qu’il n’a jamais connu. Jeannot pourrait se raccrocher à cette voix, à ce geste de colère. Son père ne l’aimerait pas mais au moins, il serait là.

Sa mère, par contre, il la connaît bien. C’est une grande femme blonde aux cheveux soyeux déployés majestueusement sur les épaules. Elle a beaucoup d’allure mais ne sourit jamais. Jeannot ne sait pas pourquoi ?

Chez lui, il y a aussi la grand-mère, une vieille toute ridée et rêche. Peut-être pas si méchante, sauf qu’elle se tait quand la mère brandit la badine pour cingler les mollets de Jeannot. Mais après la correction, elle lui passe en douce du beurre sur les plaies ou de l’arnica sur les bleus.

Toute la famille habite chez elle depuis la fin de la guerre. Une vieille bicoque de pierres à la sortie du village. La maison du " Boche " comme les gens l’appelle. Jeannot trouve que c’est joli comme mot " le Boche ", cela sonne comme caboche. " T’as rien dans la caboche ". " Ce gosse est un cabochard ". " Regarde le cabochon offert à ta mère ". La bague dort dans une boite à secrets. Il a surpris sa mère, une fois avec l’objet dans sa main ouverte. Ce jour-là, elle ne s’est pas mise en colère et a regardé Jeannot en hochant la tête.

Le gosse ne fait jamais les choses comme il faut. Il est lent, fait tomber les objets, a toujours mal quelque part. Pauvre Jeannot qui traîne toujours morveux dans les jambes des adultes car les enfants n’ont pas le droit de jouer avec lui. On ne joue pas avec un " fils de chien ".

Jeannot est sale, les cheveux roux embroussaillés, la blouse déchirée et mal boutonnée, le pantalon court qui tient par des ficelles au-dessus de ses genoux écorchés. Sa mère, elle est toujours soigneusement vêtue pour faire taire les mauvaises langues. Jeannot est fier d’elle quand il la voit fendre la foule de vipères qui siffle des insultes sur leur passage. Les femmes serpents n’aiment pas la famille mécréante qui a fait des choses peu recommandables pendant la guerre et surtout ne va jamais à l’église ni à confesse.

Jeannot grandit. Les bancs de l’école l’accueillent. C’est rude un banc d’école, avec le maître et sa règle de fer. Il est perché sur une estrade, presque au-dessus de la tête de Jeannot qui se fait tout petit et emplit sa cervelle de lettres qui se gondolent et des chiffres qui dansent des farandoles. Sa main trace sur les lignes les jolies lettres pleines à l’aide d’une plume Sergent Major qui écrase l’encre bleue en monstrueux pâtés. Tchclack ! Ce sont les doigts de Jeannot qui bleuissent sous les coups de la maudite règle de fer. Le maître a le regard méchant, il n’aime que les enfants avec l’accent bourguignon qui roule comme motte de terre.

Quoique Jeannot fasse, il n’arrive pas à se faire aimer. Sa mère ne lui manifeste aucune tendresse, la grand-mère est percluse de rhumatismes et perd la tête. Les gens du village l’insultent et lui lancent des pierres. Il a honte d’être lui et voudrait rentrer dans un trou. Un trou bien douillet avec de la paille pour les petits animaux. Il aimerait bien savoir pourquoi il n’est pas comme les autres, pourquoi aucun enfant ne veut lui prêter ses mécanos ni jouer aux billes, pourquoi les adultes grimacent et le dévisagent avec haine ?

Il se regarde dans la glace, ne se trouve pas beau mais pas si laid. Des cheveux bouclés et emmêlés, de grands yeux bleus délavés et un petit nez couvert de taches de son. Bien-sûr il a les oreilles décollées. C’est peut-être cela la vraie raison ! Oreilles de lapin ! Voilà Jeannot est un lapin. Un animal d’une espèce étrangère. Il le sait depuis le jour où la maison étant vide, il a crocheté la serrure de la boite à secrets. Il a étalé sur la toile cirée de la cuisine, la bague au cabochon, des billets écrits de belle manière, des fleurs séchées et des photos d’un militaire, grand et beau malgré ses cheveux roux et deux grandes oreilles. Et puis il a parlé avec Fernando.

Fernando c’est son ami. Un vieux à la belle moustache. Pas une moustache gauloise, non une rebelle, bien noire. Il lui a raconté les hommes qui se battaient dans les bois plus loin, les gens qui se cachaient. Des gens avec des étoiles au revers de la veste. (C’est drôle ça !) Les allemands conquérants qui poussaient à portée de fusil des partisans hâves aux regards inquiets et puis, les filles, les plus blondes qui s’encanaillaient dans les bars de la ville voisine et les bâtards dans les bras de leurs mères au crâne rasé, les disparus et les règlements de compte. La peur et le soupçon. Jeannot comprend ce que raconte Fernando. Il est grand maintenant mais du haut de ses sept ans, aura-t-il l’audace de demander à sa mère, le nom de l’officier allemand qui est son père.

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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 09:39

transit 25b image


En tant que chef du réseau il avait tout pouvoir sur le trafic et il ne pouvait tolérer que ce fichu train s’immobilise une fois de plus à l’entrée de la colline. C’est précisément sur cette côte qu’il avait choisi de démarrer une nouvelle histoire. Sur cette côte qu’il l’avait repérée. Une grande aux yeux fauves. Tapie dans le voile du crépuscule. Pieds nus. Ignorante de tout. Elle avait manifestement emprunté les tunnels et les chemins de traverses pour être en bonne position juste avant la mise en service de la nouvelle rame, celle qui allait passer au beau milieu de sa plantation de tournesols. Il faisait une chaleur excessive au poste de contrôle et ses pensées se bousculaient dans sa tête. C’est en la voyant repousser une mèche rebelle sur son front qu’il avait conclu qu’elle serait à la hauteur. Elle lui rappelait ses débuts sur les remblais. Un vrai feu follet. Il ne comprenait pas pourquoi son père l’empêchait d’aller à sa rencontre et de s’asseoir un moment auprès d’elle. Il ne voulait partager que l’attente et l’envie d’écouter ensemble le rugissement de la locomotive quand enfin elle franchirait la côte des mourants.

Dans le sillage de son père on chuchotait qu’une fois pris dans la lumière bleue de la motrice ces deux là finiraient par se donner la main et peut-être même s’embrasser. La perspective le faisait rigoler mais l’idée lui donnait de l’entrain. Après tout, si leurs bouches se jumelaient, il disposerait d’un véritable réservoir de forces pour le cas où il lui faudrait partir précipitamment sur un chantier.

Il se mettait dans une colère noire quand son père cherchait à lui dire la douleur de ceux qui étaient restés dans l’ombre des nuages et qui n’avaient jamais pu aller à la rencontre de leurs rêves. Son père n’était pas un voyageur. Avec lui, les trains déraillaient toujours et les locomotives rendaient l’âme avant même d’avoir parcouru la moitié du monde. Il ne lui en voulait pas d’être mauvais mécanicien mais de n’avoir aucun sens de rien et de ne rester que dans les détails pratiques de l’existence.

Enfant des rails, il était sûr que la machine pouvait aller bien plus loin qu’il était dit, traverser les pays étrangers, s’étendre au-delà de ce qui était communément visible. Il était fier de ses audaces. C’était un pur nomade et il se moquait bien des oiseaux de malheur qui tournoyaient au dessus de sa chambre.

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 14:46
Les o d'Yvonne image











Non, ce n’est pas le Captain Alvarez qui est à la manœuvre aujourd’hui, ni Pauline Réage (disparue en 1988) et pourtant il n’est question que d’histoires d’O dans ce billet…


 

Qu’est-ce que ça m’énerve…

par Yvonne Oter

A chaque fois que je regarde un journal télévisé sur une quelconque chaîne nationale, je constate que le son " au ", ou " eau ", ou " ô " a disparu de la langue française. Il s’est tout bêtement transformé en " o ".

Ainsi, lors des prévisions météorologiques, on entend " … un été bo, chod et sec ". Aux informations économiques, " les hots-fournox de la sidérurgie à chod ". Lors des faits divers, " Le bedo de Bone a été blanchi de toute accusation d’avoir pillé le tronc de Saint Jérome ". Pendant la retransmission de la course du quinté, " les chevox entrent dans la dernière ligne droite ". A la page people, " le chapo de la reine Elisabeth II était digne de sa réputation ".

Passe-t-on pour un sombre plouc si l’on prononce le son " au ", ou " eau ", ou " ô " ? Cette disparition a eu lieu vraisemblablement depuis quelques années, peu à peu, lentement, insidieusement, mais je ne m’en suis rendu compte qu’il y a quelques mois. Depuis que je l’ai remarquée, ça m’énerve. Et ça m’énerve même prodigieusement ! Pas tellement parce que je me refuse à prononcer " o " comme le voudrait la nouvelle mode et que donc je dois passer pour une rétrograde, mais plutôt pour les conséquences imprévues de cette mutation.

 

Ainsi, à l’heure où l’on prône la simplification de la langue française pour que nos chères têtes blondes éprouvent moins de difficultés scolaires, imaginons la perplexité des écoliers devant la dictée suivante, énoncée par un jeune enseignant à la mode :

" Ox abords du châto, le jardinier muni de son râto nettoyait nonchalamment les plates bandes. Les boulox et les soles pleureurs bruissaient sous la brise caressante. Plutot que de perdre votre temps à baguenoder ainsi, vous feriez mieux d’aller vous occuper des poirox au potager, mon bo ". Madame la Baronne n’était jamais contente. Un peu chamo sur les bords, elle aimait adresser des remarques désobligeantes o petit personnel. O fond, le jardinier, qui ne lui faisait pas de cadox et profitait de chaque occasion pour proner la révolte domestique, savait que, s’il s’était occupé du potager, elle l’aurait envoyé dans les plates bandes. Hossant les épaules, il se dirigea vers les rangées de poirox qui, il est vrai, manquaient d’o. "

Je n’ose imaginer les copies que les chers bambins rentreraient !

 

J’habite dans le sud, en pays d’oc. Ici, c’est de naissance, avec la première tétée, que l’on prononce le son " o " pour " au ", ou " eau ", ou " ô ". Ainsi, mon ancien voisin s’appelait René Judeau, ce qu’il prononçait René Judo. Mais ça allait bien avec le reste de son discours " Ah, ma povre, putaing, cong, si vous saviez… ". Depuis quatre ans que j’y suis installée, la prononciation du sud-ouest ne me dérange plus. Mais que l’on ne vienne pas me dire que tous les présentateurs d’émissions de télévision proviennent du pays de Henry IV !

 

J’ai de la chance ! Mon nom comporte deux " o " bien francs, bien purs, garantis d’origine. Si par hasard, la mode s’inversait, attention ! Je n’aimerais pas que l’on m’appelle Yvaunne Auter…

 

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