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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 13:51

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Depuis que la compagnie ferroviaire avait investi la lagune, elle avait cessé de peindre en pleine nature. Chaque jour, de longs faisceaux de lumière noire brisaient la lagune, hachant le brouillard et déchirant l'ossature bruissante de la mer. Rongé par le charbon, le ciel avait chassé les couleurs et il était devenu illusoire de vouloir faire danser la lune et le soleil dans l'étendue marine. Les goélands eux-mêmes s'étaient dispersés et avec eux les reflux de l'amour. Les trains passaient à quelques pas de sa maison et elle s'était résolue à n'en sortir qu'en de rares occasions. Réfugiée dans son salon d'été, le cœur baignée d'iris et de tournesols, elle écrivait des poèmes. Le matin, à l'heure où le premier train couvrait le jardin d'une brume crasseuse, elle les parait d'un voile d'argent et les imprégnait d'essences de fleurs rouges. Les jours de grand vent, elle montait à l'étage, ouvrait les fenêtres et, face à la mer, livrait ses plus beaux sonnets à la tourmente. Le soir venu, elle ressentait une certaine ivresse à imaginer ses vers emportés au large, loin de la froidure et de la grisaille. Riant aux larmes, elle leur demandait de dissiper les ombres et d'allumer les étoiles. Et tandis que son regard se fondait dans la lumière, elle s'inquiétait de savoir ce que devenaient les mots une fois franchie la ligne d'horizon. Etaient-ils à jamais perdus pour elle ? Se pouvait-il qu'ils fassent le tour du monde et qu'elle les retrouvent un jour ou l'autre ? Elle en rêvait parfois. Assise à sa fenêtre, elle contemplait le ciel et des milliers de mots flottaient gaiement dans une lumière azurée avec l'envie folle de s'effleurer les uns les autres. Elle n'éprouvait aucune gêne à les regarder s'accoupler. Il lui semblait même que certains cherchaient à entrer en contact avec elle ou à se glisser subrepticement dans l'entrebâillement de sa mémoire. A son réveil tout se brouillait. Une multitude de papillons de nuit gonflaient le pourtour de ses yeux et elle s'empressait d'écrire tout ce qui lui passait par la tête, s'interrompant seulement au passage des trains. A ces moments-là, il lui revenait en mémoire des vers qu'elle avait écrits des années auparavant et, à sa grande surprise, des détails marquants de ses vies antérieures, les jours heureux comme les blessures. A croire que rien n'était définitif ou qu'il existait une sorte de monde parallèle où les événements se revisitaient à l'infini. A ce qu'elle avait entendu dire, la ligne de chemin de fer traversait le monde de part en part et, même si elle n'en croyait pas un mot, elle se disait que les trains comme les hommes revenaient toujours à l'endroit d'où ils étaient partis comme s'il n'existait pas d'autre voie possible pour échapper au néant.

 

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 14:36

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La bonne mine du guide s'abîmait à l'entrée du site ferroviaire. Il ôtait sa casquette à visière et se passait longuement la langue sur les lèvres avant de laisser aller sa mémoire.

Autrefois, il y avait une gare de triage ici. Une station d'épuration diraient quelques bonnes âmes. Les quais grouillaient de monde. Les trains de marchandises s'y gonflaient de personnes mal en point et repartaient vers l'est sifflets en bataille. Chaque jour qui passait voyait les convois s'intensifier et les wagons rougeoyer de fureur sous les coups de griffes des passagers. Avant que les portes ne se referment, on pouvait entendre les toux déchirer les poitrines et des gorges gémissantes réclamer de l'eau. Bon nombre d'employés passaient leur chemin en haussant les épaules, ou les rentraient, quand les chiens montraient les crocs. On reconnaissait les cheminots à leur visage cousu de cicatrices et on devinait les missions inavouables au fait que la plupart montaient à bord des locomotives avec la gueule de bois. Chez beaucoup d'entre eux, la peur et la culpabilité finissaient par s'infiltrer dans le ventre de la machine pour ressortir en un gigantesque crachat noir visible au plus profond des campagnes...

Quand la visite touchait à sa fin et qu'il sentait les cœurs battre sourdement, le guide sortait une photo de son père, alors lampiste, et racontait...

C’était un jour de bruine orageuse. Une de ces pluies qui poissait les cheveux et barbouillait le sang. Alors qu’il remontait la voie principale jusqu’au premier aiguillage, il avait surpris sur un quai auxiliaire une femme seule, grelottante, incapable d’arracher son regard d'une horloge sur laquelle sommeillait un pigeon. Aucun train de voyageurs ne s'y arrêtait plus depuis longtemps et l'horloge, privée de sa trotteuse, n'affichait qu'un triste épuisement. Il avait sifflé, agité son chiffon rouge, fait clignoter sa torche et brandi sa casquette à visière avant de se mettre à crier davaï ! davaï ! A ces mots elle avait tourné la tête vers lui, ses lèvres tremblaient : s'il vous plaît, il ne va plus tarder, s'il vous plaît... Elle semblait fiévreuse et des filets de larmes lui assombrissaient le visage. Alors qu'il traversait les voies pour la presser de quitter la zone, des soldats étaient entrés au pas de course dans la gare et avaient pris possession des lieux. Tandis que les officiers paradaient au poste de contrôle, un train manœuvrait pour gagner le réseau secondaire. La femme s'était précipitée au bout du quai les bras hauts levés en direction du mécano. Elle semblait engloutie par l'espoir, tout peut encore arriver, c'est la vie qui veut ça, il n'y a pas d'explications... Il avait hurlé vous ne savez pas ce que c'est, nom d'une pipe, vous ne savez pas ce que c'est. Un coup de feu avait claqué. Surpris dans sa quiétude, l'oiseau avait pris maladroitement son envol, tournoyant sur lui-même, ne sachant trop où se poser pour se faire oublier. Un soldat s'était esclaffé, celle-là n'aura plus besoin d'écrire à son mari pour qu'il vienne la chercher...


Lastrega aimerait bien que Jean Ferrat accompagne ce Transit avec Nuit et brouillard. Alors voilà :

 
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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 12:45

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L'horloge centrale s'était arrêtée.

Il pensa que ce n'était pas la peine de se lever. D'où qu'ils venaient les trains passaient toujours en retard. S'il en avait été autrement, il aurait bondi de son fauteuil et crié au miracle. Il se trouvait bien dans cette petite gare de triage. Il n'avait pas d'autres activités qu'aller et venir le long des rails, contrôler les aiguillages et, si nécessaire, brandir sa lanterne à huile rouge. Sitôt regagné la petite cahute qui lui servait d'office, il ne manquait pas de faire valser la mappemonde posée sur une petite table près de la fenêtre. Il aimait la regarder filer d'un pays à l'autre tandis que des dizaines d'images voletaient autour de lui. Aux ateliers on le disait vieillissant. En fait, le monde était devenu immobile et la plupart du temps il ne trouvait rien de plus prometteur que de dénouer les rubans du passé. Il se rendait bien compte que trop d'images grésillaient sur le feu du souvenir et qu'elles alourdissaient outrageusement ses paupières mais l'accumulation s'était faite sans qu'il n'y prenne garde. Pour un vivant comme lui ce n'était pas bon signe et il s'était promis qu'un jour il barbouillerait à la chaux vive les reflets trop pesants.

Comme tous les soirs, calé dans son fauteuil, il essayait de lutter contre le sommeil et les trous noirs qui s'en suivaient. Il pensait à la face décrépie de toutes ces belles qui autrefois, gainées de bas noirs, faisaient les Orientales. Il se souvenait de son cœur battant la chamade quand il entendait le hurlement d'une énorme Minière, ventre gonflé de charbon et bouche béante d'arrogance, surgissant d'entre les ronciers du maquis. Il revoyait, goguenard, les efforts des ingénieurs et contremaîtres pour mater les caprices de la Pacific quand elle devait traverser les marais de Louisiane. Il riait en lui-même à l'évocation d'une frétillante Danseuse pleine de vapeur fraîche, cherchant à garder la ligne dans une grosse tempête de sable.

L'image d'un vieil homme avançant à tâtons sur un quai désert lui traversa brusquement l'esprit. Il se leva et sortit pour voir. La gare était plongée dans le noir et il rentra. La mappemonde n'était plus qu'un globe sombre et lisse comme si les reliefs s'étaient laissés enfermer à l'intérieur. Il se laissa glisser dans le fauteuil sans y toucher. Sa mémoire commençait à mal tourner elle aussi. Présageant le pire, il pria pour qu'un peu de lumière revienne, juste quelques éclaboussures de ciel azuré, de quoi consoler ses petites pépites quand elles n'émettraient plus qu'une légère vibration, un bref chuchotement, une dernière pulsation.

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12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 09:26

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Tandis que le soir tombait elle attrapait le dernier train, celui qui à ses yeux était sacré. Elle allait de wagon en wagon quémandant un peu d’attention pour son histoire.

Mon nom est Felicia Gonzales et je veux partager avec vous le plus beau de ma vie. Pendant sept jours j'ai demandé avec toutes mes forces qu'arrive l'homme indiqué pour moi, le meilleur compagnon, le meilleur ami, la meilleure paire. Trois jours seulement ensuite, il était là. Son nom est Javier Henriquez, je l'ai connu un soir dans ce train …

Il était peut-être le seul à l’écouter vraiment. La plupart des voyageurs connaissaient la suite et à son passage les hommes bourdonnaient d’impatience tandis que les femmes s’absentaient, semblant prises dans le seul bruissement de leurs pensées.

Elle parlait du fluide qui était passé entre eux à la seconde près où un éclair d’orage était venu fendre le crépuscule. Elle riait de cette chose énorme et irrésistible cachée en elle et qui tout d’un coup était apparue au grand jour. Toute sa bonté allait à son désir. Le ciel était merveilleux, parfait. Elle aimait le montrer et dire qu’il était resté éperdument clair au-dessus de sa tête. Des jours et des jours à se retrouver au train du soir sans jamais ressentir le poids des ténèbres. Le temps s’en était allé ainsi, dans une palpitation grisante et oublieuse. Jusqu’à ce qu’un fracas en tête de train vienne brouiller la lumière. Un incident voyageur, avait-on dit.

C’est durant la confusion qui avait suivi qu’elle avait surpris un œil noir et brillant dans le plafonnier du wagon. L’image d’un ciel à l’envers lui avait alors traversé l’esprit. Le vent s’était levé brusquement et l’orage avait préparé en hâte son théâtre d’ombres. Elle s’était cramponnée au bras de son homme qu’elle avait senti captivé par le malin, l’implorant de ne pas laisser errer ses yeux. Mais au premier coup de foudre ses forces avaient été aspirées et une peur panique l’avait saisi. Alors qu’elle était entrée en prière pour le sortir des turbulences, le train avait stoppé dans les sous-bois d’une petite ville terreuse. Une sirène avait retenti à trois reprises. Pris dans le flot des voyageurs se précipitant vers la sortie, il avait été emporté.

Un soir, il lui avait dit que c’était une bien triste histoire. Elle avait répondu ah vous croyez en levant les yeux au ciel. Mais le ciel ne faisait plus attention à rien et ses prières étaient à présent happées par le ventre énorme de la nuit. Dans ses mains tremblaient de grandes étendues de larmes.

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3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 08:37

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Il était monté au dernier moment.

Le train était bondé. Des gens du soir qui rentraient chez eux. Le choc s’était propagé en deux ou trois secondes sur toute la rame. Un bruit sourd. Sinistre. Menaçant. Et puis le saisissement. Des regards apeurés qui se perdaient par les fenêtres. Des lèvres qui cherchaient à réprimer un cri, un spasme, un rictus. L’alarme s’était mise à hurler au moment où les nœuds commençaient à manger les ventres. Aussitôt ou presque, il avait vu les corps glisser vers les sorties d’urgence. Des jambes qui n’écoutaient plus que le danger. Le train stoppé, on avait annoncé un incident voyageur en tête de train. On s’excusait. On informait sur les procédures, les exigences, les responsabilités. Les nécessités techniques. Il y aurait du retard. La foule soupirait. Le poids s’allégeait. Les langues se déliaient. Les téléphones s’activaient. Jusqu’au dernier wagon on pensait au film qui passerait en boucle sur les écrans, peut-être jusqu’à la reprise du travail, au petit jour.

Il s’était recroquevillé sur son siège, silencieux face à une femme en robe rouge, légère et frémissante. Elle pressait un crucifix sur sa poitrine et lui rendait son silence avec un petit sourire béat. Ses yeux fourmillaient d’étoiles et toutes les joies de la vie semblaient courir dans ses pupilles. La collision n’avait pas eu de prise sur elle. Il la regardait et tremblait d’horreur et de dégoût. Depuis la veille, le ciel avait perdu toutes ses couleurs et l’air s’était brutalement froissé. Comme chaque jour, à l’heure exacte, sa fiancée était en tête de train à l’attendre. C’était toujours une attente heureuse qui la portait jusqu’aux larmes.

Au dernier moment il y avait eu cette étreinte dans la cabine avec une fille des rails.

Il était descendu de la motrice à reculons. Sur le quai ils s’étaient dévisagés avec beaucoup de douleur et d’inquiétude sans pouvoir se prendre dans les bras. Puis les mots étaient venus. Des mots souillés par l’effroi. Elle avait dit qu’elle se jetterait. Elle avait dit que ça ferait mal. Du haut de sa cabine, il la prendrait en pleine figure. Elle avait dit que la plaie mûrirait dans son cœur aussi longtemps que dureraient les jours et les nuits. Elle avait dit qu’elle mettrait sa robe rouge pour la circonstance. La rouge qu’il aimait tant.

Au dernier moment, il avait demandé à être relevé de son service.

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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 09:39

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En tant que chef du réseau il avait tout pouvoir sur le trafic et il ne pouvait tolérer que ce fichu train s’immobilise une fois de plus à l’entrée de la colline. C’est précisément sur cette côte qu’il avait choisi de démarrer une nouvelle histoire. Sur cette côte qu’il l’avait repérée. Une grande aux yeux fauves. Tapie dans le voile du crépuscule. Pieds nus. Ignorante de tout. Elle avait manifestement emprunté les tunnels et les chemins de traverses pour être en bonne position juste avant la mise en service de la nouvelle rame, celle qui allait passer au beau milieu de sa plantation de tournesols. Il faisait une chaleur excessive au poste de contrôle et ses pensées se bousculaient dans sa tête. C’est en la voyant repousser une mèche rebelle sur son front qu’il avait conclu qu’elle serait à la hauteur. Elle lui rappelait ses débuts sur les remblais. Un vrai feu follet. Il ne comprenait pas pourquoi son père l’empêchait d’aller à sa rencontre et de s’asseoir un moment auprès d’elle. Il ne voulait partager que l’attente et l’envie d’écouter ensemble le rugissement de la locomotive quand enfin elle franchirait la côte des mourants.

Dans le sillage de son père on chuchotait qu’une fois pris dans la lumière bleue de la motrice ces deux là finiraient par se donner la main et peut-être même s’embrasser. La perspective le faisait rigoler mais l’idée lui donnait de l’entrain. Après tout, si leurs bouches se jumelaient, il disposerait d’un véritable réservoir de forces pour le cas où il lui faudrait partir précipitamment sur un chantier.

Il se mettait dans une colère noire quand son père cherchait à lui dire la douleur de ceux qui étaient restés dans l’ombre des nuages et qui n’avaient jamais pu aller à la rencontre de leurs rêves. Son père n’était pas un voyageur. Avec lui, les trains déraillaient toujours et les locomotives rendaient l’âme avant même d’avoir parcouru la moitié du monde. Il ne lui en voulait pas d’être mauvais mécanicien mais de n’avoir aucun sens de rien et de ne rester que dans les détails pratiques de l’existence.

Enfant des rails, il était sûr que la machine pouvait aller bien plus loin qu’il était dit, traverser les pays étrangers, s’étendre au-delà de ce qui était communément visible. Il était fier de ses audaces. C’était un pur nomade et il se moquait bien des oiseaux de malheur qui tournoyaient au dessus de sa chambre.

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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 14:34
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La ligne de chemin de fer longeait le mur jusqu’au bout du territoire. Personne n’en connaissait exactement l’extrémité et par ici, nul ne se souvenait avoir jamais croisé un voyageur qui serait allé jusqu’au terminus. Peu de trains s’arrêtaient en ville et plus la ligne se développait, plus il devenait difficile de s’informer sur le trafic. On s’inquiétait de voir passer toujours plus de convois, la plupart maculés d’une vilaine poussière rouge. Quand on les questionnait à ce sujet, les préposés à l’intendance hochaient gentiment la tête et se hâtaient d’aller faire tourbillonner leurs ordinateurs. Comme rien n’en sortait jamais, on avait fini par se dire qu’elle provenait de l’autre côté du mur, là où il n’y avait plus que ruines et désolation.

Pas plus qu’un autre, il n’avait cherché à en savoir davantage. Depuis longtemps il était enveloppé dans une belle pièce de coton blanc et il ne souhaitait pas plus visiter les faubourgs qu’explorer le cœur de la terre ni même connaître le nom, la couleur ou l’odeur des choses qui pouvaient circuler ça et là. Il n’avait jamais rencontré d’homme qui se soit enquis précisément de l’état de l’union et il s’en félicitait. Il avait une vraie bonne vie, respectueux des lois, de la place et des prérogatives de chacun.

On était venu le chercher à son bureau. Le crépuscule était tombé de bonne heure ce jour-là. Son sang s’était mis à battre violemment dans ses veines quand un officiel lui avait remis, avec son paquetage, l’ordre de monter à bord du premier train en partance pour les confins. Le contrôleur l’avait laissé s’asseoir à l’écart, dans un coin du wagon où l’on pouvait encore observer des bribes de paysage par les trouées. Des tranchées, des sacs de sable noir, des coulées de béton, des bandes armées qui couraient sur le bitume, des détritus balayés par le vent. Rien qui eût pu le renseigner vraiment sur les zones qu’il traversait. C’est donc comme cela que ça se passe, s’était-il dit, plus désappointé qu’accablé. Finalement, en bon subordonné, il avait rejoint la place qui lui était assignée. Une pauvre couchette qui donnait sur le mur, sans aucune perspective. Contrairement à ce qu’il imaginait, il n’avait pas vu sa vie défiler devant ses yeux. Le mur, oui, invariablement. Une vilaine poussière rouge s’en dégageait. Longtemps, il s’était efforcé de plisser les yeux pour s’en protéger mais bien avant qu’il n’entrevoit la fin du voyage elle s’était agglutinée à sa peau et engouffrée dans les moindres interstices de son regard.

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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 17:09



Ils avaient rendez-vous tous les dimanches. Le train arrivait en gare avec le soir. Ce train était la seule chose qui existait vraiment. Quand elle en descendait et qu’elle le voyait sur le quai, elle ressentait un brusque pincement au cœur qui la laissait pantoise. Il avait toujours un drôle d’air comme s’il n’était pas sûr de vouloir être là et de devoir la prendre dans ses bras. Bien sûr, c’était rassurant de le voir mais elle s’inquiétait des deux marques rouges qui de semaine en semaine lui creusaient affreusement le visage. Au fond, elle aurait préféré garder ses yeux clos et prolonger une de ses étourdissantes rêveries entamée durant le voyage.

Une berline aux vitres fumées les attendait sur le terre-plein. Le chauffeur ne disait mot. Il inclinait discrètement la tête à l’arrivée de ses passagers et n’essayait pas de s’approprier les bouts de phrases qui passaient entre eux. Sitôt réfugiés dans l’habitacle, des petites voix se croisaient et couraient tout autour des corps. Dans un même souffle les lèvres brûlaient ce qui n’était pas encore dit ou trop dit. Les bouches engloutissaient les soupirs et les sanglots tandis que les mains se pressaient pour contenir les images du passé.

La ville était grande et il était facile de s’y égarer. A chaque visite, il demandait au chauffeur de rouler dans des rues qu’ils ne connaissaient pas. Il écartait d’un revers de la main l’idée qu’ils circuleraient aux heures dangereuses. Pour lui, la vie n’était qu’une succession de zigzags qui échappaient à l’entendement. La voiture pouvait s’élancer au hasard tous feux éteints sans que la peur le saisisse. Tout juste esquissait-il un sourire à l’idée qu’un jour il pourrait ainsi se retrouver pris dans le tourbillon où son ange avait disparu.

Tard dans la nuit, il la déposait à l’hôtel de la gare et s’en allait faire les cent pas le long des voies ferrées. De sa chambre elle ne discernait que des néons qui dispensaient leurs ombres grises. Elle laissait la fenêtre ouverte et parfois il lui arrivait d’entendre une toute petite voix venue des rails Dodo… dodo…l’enfant do... Jamais, depuis l’accident de sa mère, elle ne s’était déshabillée ni même couchée sous les draps. Elle attendait le lever du jour en songeant aux cendres que son père avait dispersées un dimanche par la fenêtre de l’autorail qui faisait le tour de la ville.

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23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 19:20

Elle était en retard et sa poitrine battait encore la chamade lorsqu’elle entra dans le compartiment. Après un rapide coup d’œil sur les voyageurs, elle avait pris place en face de lui, côté fenêtre, en sens inverse de la marche. La course l’avait mise en chaleur et pour échapper aux regards, elle ferma presque immédiatement les yeux. C’était un de ces jours heureux où l’on s’imagine être au premier matin du monde. L’air était doux, encore pailleté des étoiles de la nuit. Il lui semblait que le train ne transportait que des gens occupés à parvenir à bon port et il remercia le ciel de lui avoir accordé une compagne de voyage aussi lunaire que lui. Il aimait les femmes qui voyageaient seules en train. Il se disait qu’elles y montraient volontiers le meilleur d’elles-mêmes. Jamais il n’avait forcé un regard. Il se contentait de laisser aller le flot de vœux qui coulaient du cœur et sans faire de bruit attendre que les prunelles se mettent au beau. 

Peut-être s’était-il assoupi quelques instants, ébloui par la seule attente. Une légère rosée avait enveloppé ses paupières. On avait quitté le pays pour un autre et en chemin le paysage s’était altéré. Le ciel charriait des tourbillons de nuages enfermant la lumière dans des grelots d’argent. Une multitude de petites étincelles, portées par le vent, venaient pleurer sur les vitres du compartiment. Le train tout entier tanguait, ébranlé par le relâchement des rails.

Elle ne s’était pas réveillée, enfouie dans la touffeur épaisse d’un rêve. Sur ses lèvres bruissait une horde de personnages aux contours bourgeonnants. De sa chevelure parfumée à l’encre bleue il voyait s’ouvrir les perles de la féminité. Sa peau, devenue perméable à l’eau, entamait une troublante métamorphose. Son corps tout entier ne tarda pas à baigner dans une mousse finement duvetée. Dehors, le ciel avait basculé et le train était parti en oblique à la suite d’une nuée de papillons géants. A son tour, il avait senti ses poumons se gonfler d’eau et alors que le train s’éloignait rapidement de la terre, elle avait pris congé, le laissant seul à la lisière des astres, dans une étroite courbure du temps.

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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 19:19

C’était l’hiver, le train allait vers l’est et longeait un bord de mer déchiqueté par les bombes. La guerre avait divisé le monde en de multiples tranches d’inhumanité. Il pleuvait. Assis près de la fenêtre, il regardait les traînées d’eau boueuse s’agglomérer sur la vitre et il grimaçait quand elles arrivaient à maturation. Les croûtes noires lui donnaient la nausée. Les hommes taillés dans la pierre aussi.

Il n’aimait pas ses deux proches compagnons de voyage et ceux-ci le lui rendaient bien. Engoncés dans leurs consignes, ils n’échangeaient que de petits bouts de phrases réglementaires sans aucune considération pour sa personne. Ils n’avaient pas choisi d’être là et se fichaient pas mal de l’animosité qu’inspirait leurs uniformes. Leurs lunettes noires, rangers et armes de poing suffisaient à marquer les esprits. Ils escortaient leur homme jusqu’à la fin des rails et à moins d’une erreur d’aiguillage ou d’un blocage de la voie par des réfugiés, rien ne semblait pouvoir les ébranler.

La femme était entrée presque par effraction dans le compartiment. Belle dame au bout de l’âge, elle avait adressé à chacun un bonsoir, une excuse et un merci en clignant de l’œil ou pas selon la manière dont on lui rendait son sourire. Très vite elle s’était mise à parler de la discorde. Du sang qui avait boursouflé les âmes et rétréci les consciences. On avait mis le feu à sa maison et chassée de son village, et là, face à ces combattants asséchés, elle offrait les quelques larmes qui l'habitaient encore. On pouvait presque entendre le bruit des bottes et les cris des suppliciés à chaque fois qu’elle interrompait son récit.  Il y avait dans sa voix une gravité capable de refroidir toute la braise des hommes. De temps en temps elle pointait du doigt un papillon qui voletait sous une ampoule jaune. Le plafonnier ressemblait à un champ de bataille et l’insecte s’épuisait à braver le faisceau de lumière. L’un après l’autre les voyageurs étaient captés par la scène. La dame elle-même avait fini par être saisie d’une curieuse excitation.

Avant même qu’elle n’ouvre son sac à main il avait compris. Il connaissait la règle. Un jour un ordre arrivait. On ne savait pas comment ni par qui il serait exécuté. L’éclair avait jailli au moment où le papillon se brûlait définitivement les ailes. Jamais personne n’en sortait indemne.

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