Liberté, égalité, fraternité
Jacqueline Dewerdt
Il a de drôles d’idées, Nono. Faire une pause ici, sur le parking du Jarditruc. On a bien besoin de se rincer le gosier, mais c’est pas un arrosoir qui fera l’affaire. Nono, il parle pas. Juste ce qui faut pour le nécessaire, comme il dit. Il s’est arrêté ici. Pas moyen de le faire changer d’avis.
Deux mois qu’on est sur les routes avec Nono. J’étais parti tout seul, sur un coup de tête comme d’habitude. Marre du foyer, marre d’Emmaüs, marre de tout. J’ai piqué le vélo à Jean-Jacques et hop, direction : la liberté. Le lendemain, j’ai rencontré Nono. Maintenant, on pédale à deux. Pour notre veine, il fait souvent beau temps. Moi, j’aime ça, le printemps.
Nono est parti pisser. Je surveille les vélos. On les quitte jamais, on a pas envie que notre fortune s’envole. Tiens à propos d’arrosoir ! Qu’est-ce qu’elle a à me regarder, la vieille qui vient de sortir du Jarditruc avec son arrosoir ? Elle veut ma photo ou quoi? J’aime pas ça, les vieilles qui zieutent. Elle s’est arrêtée. Elle regarde les vélos, elle me regarde. Je vois pas bien son visage. Elle est peut-être pas si vieille que ça.
Nono est revenu. Il a vu, lui aussi. Il m’a donné un coup de coude et m’a fait signe que c’était mon tour d’aller pisser. Mais je m’avance vers la vieille, je veux savoir ce qu’elle nous veut. Nono s’affaire à resserrer les ficelles de son paquetage sur son porte-bagages. C’est un gars tatillon, Nono. Il sait ce qu’il a et où c’est rangé. Avec çà, débrouillard et bricoleur, pas bagarreur. Juste, il parle pas. Je l’aime bien. Pourtant, on m’avait dit : les taiseux, méfie-te.
Ça y est, elle s’approche. Alors là, c’est quitte ou double. La morale ou la pièce. On fait gaffe d’être toujours propre, mais vu le balluchon qu’on trimballe, les gens se doutent bien qu’on n’est pas en train de participer au tour de France. Elle se fout de moi ? Elle me tend son arrosoir.
- Michel ! Quelle surprise !
En fait, elle me tend les bras. Elle rit. A sa voix, je la reconnais. Madeleine. Bénévole chez Emmaüs. On a trié des jouets ensemble. Qu’est-ce qu’elle a maigri. A sûrement été malade. Ça remonte à quelques années. Elle aussi a quitté sa région apparemment.
- Ça s’arrose !
Elle a toujours le sens de l’humour, la Madelon. Qu’est-ce que tu veux qu’on se dise ?
- Comment vas-tu?
- Ça va. Tu vois. On bronze sur les routes.
Nono s’approche pas. Les mains dans les poches, il a pas l’air content. Mais c’est son air, il a jamais l’air content. Je lui fais signe, mais il bouge pas. Avec la tête, il montre les vélos. Il a raison. Suffit de tourner le dos cinq minutes…
Elle a le temps, Madeleine.
- Ce serait bien l’heure de casser la croûte, non ? Je vous invite. La brasserie en face, ça vous dirait ?
C’est pas tous les jours qu’on a l’occasion. Difficile de refuser. Faudra décider Nono. Et puis :
- On peut pas laisser les vélos.
Comme toujours, elle a réponse à tout, Madeleine. Nous voici attablés, juste derrière la vitrine. Les vélos posés de l’autre côté. Nono s’est assis sur une fesse tout près de la porte, prêt à bondir en cas d’alerte. S’il avait pu il les aurait rentrés. Il est tôt, il y a personne. Il pourrait se décontracter un peu. J’ai fait les présentations. Il a pas dit un mot, pas tendu la main non plus.
On parle du temps d’Emmaüs, des jouets, tout ça. Logé, nourri, blanchi. Le boulot, pas trop fatigant. Mais je tenais à ma liberté. Madeleine ne comprend toujours pas. Elle me rappelle une discussion qu’on avait eue avec Gaston, un vieux de la communauté. Moi, je disais que je me sentais prisonnier. Lui de rétorquer :
- On est libre de sortir, mais on n’en est pas capable. Et sortir pour aller où ? Il faut savoir où aller. Les foyers, c’est juste bon à te faire piquer tes affaires.
- Je te parle pas de foyer, je te parle de liberté.
- A Emmaüs, tu es bien. Tu n’as rien, on ne peut rien te prendre. Mais t’es quelqu’un. Si tu sors, tu n’as plus rien, tu ne sais plus rien faire, alors tu n’es plus rien.
Moi, je me sentais prisonnier, un point c’est tout. Travailler pour rien, autant pédaler. A l’air libre.
Madeleine sourit en montrant les vélos:
- Je vois que tu n’as pas changé de point de vue.
Elle veut savoir où on dort. Au petit bonheur la chance, je lui ai répondu. De la chance, il en faut quand t’es sur les routes. Si t’es propre et que tu as l’œil sur tes affaires, tu te débrouilles toujours.
Nono est sorti fumer une clope. Il s’intéresse pas à notre conversation, obsédé par les vélos. Il commence à y avoir du monde et on nous regarde, ça, il aime pas. Je voudrais bien aller en fumer une aussi.
On sort rejoindre Nono ; je me risque :
- Tu sais ce qui nous manque le plus ? Le tabac.
C’est vrai. On finit toujours par trouver à manger et d’ailleurs, le plus souvent on n’a pas faim. Des coups à boire, ça se trouve. Mais le tabac...
- D’ailleurs, si tu veux nous faire plaisir...
Je peux pas m’empêcher de rire en voyant le billet qu’elle me tend.
- Il y a longtemps que tu ne fumes plus, toi. Les cigarettes se vendent pas à la pièce dans ce pays.
Elle rit.
- Tu sais bien que j’aimerais autant que tu t’achètes de quoi manger.
- T’es libre de refuser.
Elle a pas refusé. Je l’aime bien Madeleine, mais j’ai hâte de reprendre la route avec Nono. Lui, il parle pas.
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