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21 décembre 2007 5 21 /12 /décembre /2007 14:56

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Au sommaire : Françoise Bouchet, André Fanet, Guy Vieilfault, Carole Menahem-Lilin, Claire de Viron, Marie Catherine Daniel, Françoise Guérin, Alain Emery, Emmanuel Renart, Sylvette Heurtel



Voilà, il fait 100 pages et est sorti de l’imprimerie plus tôt que prévu. Les auteurs devraient le recevoir pour la fête à LEON. Cela n’a rien à voir avec une bienveillance céleste, tout juste un concours de circonstances dont nous avons tiré profit. Bref, une histoire qui se termine avec l’année sans que l’on ait eu à supporter trop de mésaventures. C’est encourageant pour la prochaine édition qui se trouvera être la septième, l’âge dit-on des tiraillements et des ruptures, mais le temps aussi de rendez-vous prometteurs et de nouvelles liaisons. Nous comptons sur votre compagnie, auteurs et lecteurs, pour donner de la voix et nous dire d’insister ou pas.

Comme les précédentes publications, ce recueil des nouvelles primées au concours Calipso 2007 est proposé à prix coûtant ce qui équivaut cette année à 5,70€ l’exemplaire (frais de port en sus).
Commande à
assocalipso@free.fr

 

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8 novembre 2007 4 08 /11 /novembre /2007 09:37

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Caritas (7/7)

par Corinne Jeanson

  

Septième lettre

Cette nuit, il pleut, je ne pourrais pas sortir pour voir les étoiles. Tout le jour, le vent a soufflé, en fin d'après-midi, les nuages ont assombri le port et les bâtisses blanches. Tout s'est obscurci d'un coup avant la tombée de la nuit. Byblos a allumé le néon de son bar et c'était pire encore. Nous jouons au jacket. Il me parle de Paris. Il me raconte qu'il est resté deux semaines à Paris, en plein été, dans les années soixante-dix. Quand il est revenu, il voulait transformer sa taverne, installer un comptoir en zinc. Finalement, il a gardé celui en bois. Avec le temps, il a oublié le zinc. Il a gardé une carte postale de ce voyage et, parfois, il repense aux bars parisiens, aux vitrines et aux lumières dans la nuit. On est deux à penser à Paris. Je revois les rues de Paris, ses vitrines, ses squares et ses pavés mouillés. Je me promenais dans certains quartiers, l'après-midi ou dans les nuits. Paris me manque mais pas mes amis. Les derniers temps, je voyais l'un puis l'autre, heure après heure, incapable de me fixer dans un lieu, dans une compagnie. Fixer un rendez-vous, projeter une rencontre, même pour le plaisir, m'indisposait. Je craquais de tous les autres plaisirs que me privait l'obligation d'un rendez-vous. Je partais n'importe où avec l'idée de rien, prêt à saisir l'événement.

Ici, je fraternise avec Byblos, je lui consacre du temps. Je partage mes repas avec lui, les heures de la sieste, ou bien nous restons à siroter l'ouzo, à regarder passer le temps en paquet de nuages. Byblos aime chanter, il m'apprend les chants de son pays. Je chante faux, je préfère l'écouter. Quand les villageois des montages descendent jusqu'au port, il commente avec eux les nouvelles du monde. Chacun trouve à dire. Le soir, il me commente le journal télévisé, je ne parle pas encore assez bien le grec pour comprendre les journalistes. Surtout, je ne suis pas assez attentif. Depuis l'automne on ne trouve plus de journaux anglais dans l'île. Sans Byblos, je ne saurais rien des événements des cinq continents. La planète m'emmerde avec sa poignée d'hommes qui se tapent sur la gueule à la moindre occasion, de dieu, de pas dieu, de territoire, de pas de territoire, de richesse, de pas de richesse, pour toute herbe qui bouge dans le désert.

Byblos n'aime pas que cela m'indiffère. Il dit que c'est important de connaître le monde. On n'a pas le droit d'être comme moi dans l'indifférence. Il me traite de lâche et de désœuvré. De sale bourgeois citadin désœuvré. De couillon aussi, en grec, je traduis l'idée. " Qu'est-ce que tu fous ici ? Et Caritas qui court dans Athènes ! Qu'est-ce que tu t'imagines, couillon, qu'elle va t'attendre ? Une femme pareille, et rester sur ta chaise à jouer au jacket avec moi. Quel couillon tu es ! " Je ne bronche pas. Je l'entends mais je pousse un pion contre les siens et je sais que je vais gagner la partie parce qu'à chaque fois que Byblos parle de Caritas, il sue et oublie le jeu. Pourtant, il déteste perdre une partie de jacket. Il enrage de mon calme. Quand il va trop loin, je repars dans ma chambre ou sur la plage. Personne. Des ombres encore parfois gênent ma décomposition. Je voudrais rejoindre le désert, en face, derrière les côtes de Lybie. Je reste planté sur la plage à imaginer le désert de Lybie. Le soleil. Le sable. Un palmier dattier. Je n'imagine rien d'autre. Pas la force. Un prophète sur sa colonne torse harangue les hyènes sauvages. Dans le désert, je serais incapable de prophétiser. Il me faudrait croire en quelque chose. Dieu est trop loin. L'amour ? L'évolution ? Je suis sans chaîne mais la liberté totale n'est pas encore le remède à mes maux. D'ailleurs, ces derniers jours, je n'ai plus de maux, ils sont gommés de ma tête. J'ai oublié Paris et Caritas, j'ai oublié le temps passé où je désirais, comme un fruit, mes travaux de chercheur. Chercheur. Pour ça il faut avoir envie de découvrir et avoir du talent. Sans talent j'ai gommé mes désirs. Sinon je me serais retrouvé prof pour enseigner les recherches que je n'aurais jamais faites et commenter celles des autres.

Pourquoi retournerais-je à Athènes ? Je sais que là-bas le mouvement me reprendrait, je pourrais lire les journaux et parler avec des gens cultivés du devenir du cosmos. 

Ici, je suis dans la mort cosmique. Je parviens à réunir en un seul point l'univers entier et je me trouve dans ce point, millionième de milliardième de poussière. J'attends la contraction finale. Celle qui précède l'entrée dans le nouveau temps de l'univers. Nouveau temps où les particules reproduiront, dans la distance recréée, l'appel de l'amour.

Sur le bateau, j'ai accompagné Caritas, puis je suis resté sur le quai jusqu'à ce que son bateau ait disparu avec le soleil rouge au couchant, je suis resté à m'écœurer de rouge et de mauve. Parce que Caritas s'est éloignée, je peux enfin penser à elle.  

Si j'étais peintre ou sculpteur ou écrivain, je ferais réapparaître la représentation de Caritas. Je trace sur le sable sa bouche, je modèle son cou dans la boue et je lui écris une carte postale que je n'envoie pas. Si j'étais biologiste, je réunirais des cellules clonées pour qu'elle vive à nouveau sur l'île. Mais je ne suis qu'un pauvre type, tu le sais bien, David, que je n'ai jamais rien su faire dans ma vie putain. Quand je regarde toutes les scènes antérieures, j'en crève. C'est pour ça que je préfère anéantir mes pensées, mes souvenirs. Le passé, le futur me font mal. Le présent si je ne me dépense pas trop me suffit. Retourner à Athènes cet hiver, ce serait le trouble, plonger à nouveau dans l'échange et craindre la noyade.

L'homme sans projet, l'homme sans amour est un homme mort. Je suis un homme mort et pourtant je vis. C'est-à-dire, je bouffe, je dors, je m'habille avec soin pour continuer l'illusion et je parle avec Byblos. Je l'écoute même, avec attention -si je t'assure-, quand il paraphrase le journal télévisé.

Je suis sur cette putain d'île, sans illusions et en parfaite lucidité. Je craque par la faute de celle–là : la lucidité. Avec Caritas à mes côtés, un brin d'illusion flottait qui me faisait respirer le vide sans vertige. A force de renoncer à la compromission, je renonce au monde, je ne touche plus que la rudesse du réel et comme dans un bon trip, je ris à grande bouche de la fuite du sens.

Le froid a enfin atteint l'île. J'emprunte les pulls tricotés de Byblos. Sur la table de la chambre, j'ai déposé les objets qui m'appartiennent, un paquet de cigarettes vide, un livre à la couverture jaune et le stylo plume que tu m'as offert pour mes quarante ans. Je n'ai plus d'encre, j'écris cette lettre au stylo bille. Les piles de mon walkman sont usées. Je lave avec soin mes tee-shirts dans le lavabo gris. Depuis le départ de Caritas, j'ai changé de chambre. La vue des deux lits jumeaux réunis me donnait la nausée. Le désir sexuel aussi m'a abandonné. Il m'arrive à la tombée du jour dans ma chambre rose de me masturber. Je ne pense pas à Caritas. Je suis même incapable de me souvenir de l'odeur de sa peau, du désir qu'elle faisait naître et que je sentais sur tout son corps. Je me masturbe mécaniquement et cela fonctionne aussi. L'orgasme provoqué ainsi, sans désir, c'est comme l'image de l'univers juste avant l'homme. Quand l'homme est arrivé, il a posé la première pensée sur l'univers et a créé une deuxième fois l'univers.

Le désir me manque pour redonner du sens. Le pouvoir du désir me fait défaut. Baudelaire écrit que la vraie civilisation est dans la diminution du péché originel. Ici, j'apprivoise mon péché originel. Je tente en vain de retourner à la vie inorganique. Je tente de refouler pour trouver la forme purifiée.

Je ne sais pas encore quel être nouveau en sortira. Ne crois pas, David, qu'ici je me préserve de l'existence. Je demeure ici pour devenir. Que se passera-t-il lorsque je retournerai au monde ? Comment cet être advenu réagira-t-il dans la rue face aux autres déconnectés du sens ? Je redoute cet instant.

Alors je reste encore un temps dans l'île et je t'écris ces lettres que tu recevras à Paris, dans l'appartement, près d'Alice et de Nathan, près de ma femme et de mon fils. Epouse Alice et créez une vraie famille. Sur la photo de famille, qu'aucune trace de mon souvenir ne vienne vous troubler. Commencer ce que j'ai échoué. Je veux entendre le rire d'Alice, je veux que tu la soulèves dans tes bras, que tu lui donnes l'amour paisible que je suis incapable de lui offrir, sinon contre ma propre vie. Je sais que tu l'as toujours aimée, bien mieux que moi.

Ton frère, Michael

 

Merci Corinne. http://felixmartin.blogg.org 

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6 novembre 2007 2 06 /11 /novembre /2007 14:09

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Caritas (6/7)

par Corinne Jeanson


Sixième lettre
Caritas est à Athènes. Elle m'oublie. Hier, le bateau bleu a emmené les derniers estivants. Les vents et le crachin m'obligent à rester dans ma chambre ou à jouer au jacket avec le vieux Byblos, dans sa taverne sombre. Il prépare les souvlaki et je déguste avec lui les petits plaisirs qui restent aux vieux. J'ai mille ans. Caritas est très loin. Ritsos aussi est retourné à Athènes. Je sais qu'ils se rencontrent. Leurs lettres me le disent à moitié. Je devine que l'autre moitié m'est interdite. Caritas m'aime encore assez pour me mentir. Je délire et dérive.

Le matin, à mon réveil et à celui de l’astre du jour, les objets sont trop lourds. Chaque fois que le soleil reprend sa course, ma chemise et mes livres s'appesantissent au point que je les soulève avec effort. Le centre de gravité de mon corps se déplace. Quand les objets s'alourdissent, figés dans leur inertie, absorbés par le cheminement solaire, c'est mon corps qui s'allège.

Depuis leur départ à tous, je me promène sur les plages désertées qui se peuplent d'algues brunes, longs cheveux de Caritas que la mer rejette. Je la regarde cette mer, depuis l'aube, après mes nuits d'insomnie. Je parle à ses vagues qui couvrent ma voix et je crie au monde. Je lui crie mon ignorance, la fatale question qui m'empoisonne lentement comme la flèche d'un sauvage. Je crie parce que je suis impuissant à parler plus fort que la mer. Un vieillard traverse les dunes avec son âne frileux. De loin, ils me regardent : l'un avec son regard perçant des hommes du Sud et l'autre avec son orbite ronde et mouillée. Le vieillard laisse aller l'âne à son rythme. Il s'assoit un temps sur une dune et je m'approche. Il me raconte –en grec- des histoires de son pays, l'hiver qui arrive. Dans ses gestes et à sa façon de rouler son tabac entre les doigts secs, je sais qu'il connaît la réponse à ma question. Il détient le secret. Cela ne le rend ni humble, ni orgueilleux. Il est là, ce vieillard, assis sur la dune de son île, et chaque jour, il traverse la plage pour aller jusqu'à son champ ou à sa barque de pécheur. Il s'assoit toujours à cette place. Ce matin, tous les deux, nous regardons la mer et son orage. Tranquille, il observe les éléments depuis le ciel jusqu'au sable encore chaud de l'été. Pour moi, il parle avec la langue de son pays et son sourire se perd dans le rêve. Je me tiens assis à ses pieds et je comprends soudain, à ses rides blanches, ce que le monde refuse de me donner. Le vieillard est recueilli dans cette pose qui n'est pas celle des priants mais de l'homme en joie, accordant ses mouvements -ceux du dedans- à la nature marine. Nous tournons le dos à la terre, et ici ce n'est qu'une île fragile, cassée, en appui sur les eaux blanches. Le continent est trop loin pour qu'il nous alourdisse, nous écrase, contre sa masse inerte. Le vieillard repart avec son âne, plus loin.

Je m'étends sur la dune, les mains croisées sous la tête et je respire l'instant de grâce que la vie m'accorde. Des rayons de lumière parfois me pénètrent et j'entends l'univers du dedans. Je me souviens des longs abandons de Caritas et une larme de reconnaissance glisse sur ma joue. Je revois dans un mirage sa démarche féline qui s'attarde au souffle venu des profondeurs, ce souffle qui m'écrase et qui la rend légère. Caritas et le vieillard ont le même rire bruyant, quand des rires vulgaires s'arrachent de mon pauvre corps. Je crie mon désespoir, même la mer et ses mouettes ne me répondent pas. Leurs voix s'éloignent de moi, je demeure isolé dans ma carapace d'homme incapable de sentir la vérité, pétri dans sa chair de merde, et comme l'enfant je me débats. Mon cri est atone. La mer, les mouettes l'ont couvert de leurs paroles ouvertes au sens. Je pénètre la douceur du sable et je le modèle dans mes doigts, pour en capter la forme et la densité, pour y trouver ma nouvelle Galatée. Je sculpte inlassablement, captivé par ce geste et par la sensation de la boue dans ma paume. Je voudrais m'en habiller le corps, le noircir et sentir l'enveloppe de cette nouvelle peau. La dune devient le corps de Caritas. Je roule sur elle, je pétris ses seins, je meurtris sa bouche, je griffe son dos et je tente, impuissant, de happer ce qu'elle possède et qui me fait tant défaut. Je n'arrache que la boue de l'île et mes ongles s'encrassent. Etre là et m'endormir dans ses bras, dans sa cavité autour de mon pauvre corps enroulé.

Je m’allonge sur le côté, passe mon bras autour de ma tête et regarde la mer, depuis la plage : étendue d'où ne surgit pas la pensée, âme sereine, morceau d'univers, quand je ne suis que morcellement. Je me lève, soudain transpercé par l'épée d'Ajax.

Je retourne au village. Byblos m'attend dans sa taverne. Ce n'est pas qu'il m'attende, moi, mais il est toujours là quand je viens et c'est comme s'il m'attendait. Sa présence me rassure, son attente me rassure, sa voix me rassure. Il ne demande rien, il n'attend rien de moi. Il reste derrière le comptoir en bois quand j'arrive et me salue, rapidement pour ne pas me déranger. Ma solitude le rend respectueux. Je le salue à mon tour, pour le remercier de ne pas m'attendre, de ne rien attendre de moi. D'exister. Certaines heures je divague dans ma chambre, je ne parviens pas à trouver le repos. Au fil des jours j'apprends. J'entre dans ma peau, je fais le tour de moi et je ris de me reconnaître, je tourne autour de ce moi retrouvé. Avec Byblos, nous dansons sur un vieux rébétiko. Il ne dit pas que je suis fou, ni rien de tout ça, il danse avec moi comme un fou, homme du don. C'est lui, avec son regard en miette, qui caressait, dans l'été, le long cou de Caritas.

Comment est l'automne à Paris ?

Ton frère, Michael

 

Automne

Plus rien ne t’appartient

tu n’entends plus le vent

tu ne verras plus

Œdipe aveugle.

les feux te mangent la cervelle

sans merci.

La mer basilic frisé.

Un sourire jadis effleuré

nous glisse entre les doigts.

Reste la pluie qui fait l’amour avec les pierres

et les vieilles maisons en secret qui dansent.

 

à suivre ... 

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30 octobre 2007 2 30 /10 /octobre /2007 12:52

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Caritas (5/7)


par Corinne Jeanson

  

Cinquième lettre 

Septembre approche. L'automne viendra vite. La mer déjà se prépare. Les marins n'aiment pas le début de l'automne. Son équinoxe. Ce jour-là, Caritas partira. Nous le savons depuis le début. Elle repartira à Athènes pour ses études. Je ne sais pas si je la suivrai. Peut-être dans l'hiver, je la rejoindrai. Je ne sais pas. Aurons-nous encore envie de partager nos heures ?  

Que faites-vous à Paris tous les trois ? 

Michael, ton frère 
                                                                                                                                    à suivre...

PS : les deux dernières lettres de Caritas seront publiées la semaine prochaine. N'hésitez pas à noter vos impressions d'ici là.
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28 octobre 2007 7 28 /10 /octobre /2007 09:59

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Caritas (4/7)

par Corinne Jeanson

   

Quatrième lettre


La vie commence sur la plage de cette île. Est-ce ici qu’Aphrodite a posé l’écume de ses pieds ? Dans ce décor, on imagine mal où se cache la violence. Peut-être a-t-elle renoncé ? Les plaisirs simples, les désirs assouvis.

David, j'assiste, sur cette île vierge, à la révolution des mutants à peine sortis de l'adolescence. Je vis avec eux, moi, la mauvaise fréquentation, nu sur les plages au sud de l'île face à la Lybie. J'ai quarante trois ans, je ne fais rien de ma vie, sinon compter les nuages qui, ici, n'affluent guère. Je me prélasse mais cela n'a rien du farniente. C'est une expérience captivante d'aller et retour entre l'être intérieur et le monde qui l'entoure.
Les vieux Grecs se mêlent à cette jeunesse et je les entends jurer dans leurs moustaches blanches mais leurs yeux brillent à regarder ces corps qui osent être nus. Ils se souviennent : eux aussi parfois ont joué à Zorba et, délaissant tous leurs vêtements sur une plage, ils ont bondi dans la mer froide combattre les vagues, pour oublier que les femmes de l'île ne s'offrent pas facilement. Quand leur corps avait bien lutté, ils s'allongeaient sur le sable. Ils sentaient son haleine chaude sur leur peau. Cette étendue granuleuse, ils auraient voulu la pénétrer à en mourir. Planter leur sexe, imprégner leurs mains calleuses dans cette douceur, sentir sous le poids de leur ventre poilu les grains magiques s'assouplir. Désormais, la vie imprime leur visage de rides nombreuses et n'en finit pas d'habiller leurs regards d'étoiles.

Les nuits, nous veillons sous la voûte violette, avec l'œil orange de la lune, femelle au cœur des mâles étendues étoilées. Nous trinquons et tantôt l'un allume un feu ou sort sa guitare. Tout cela s'est déjà vu, est déjà usé. Aucune illusion dans les groupes sur la plage, sinon celle du présent qui court. Ils n'analysent pas les carcans théoriques. Leurs aînés en ont fait le tour sans succès. Ils regardent s'agiter les insectes et c'est suffisant. Ritsos, l'architecte, chante des rébétika. Nous l'écoutons, étendus sur nos duvets couleur olive. Caritas s'éloigne de moi de quelques pas. Elle se tient près du feu et raconte d'étranges souvenirs à un vieux Grec sorti d'une barque. Quand Ritsos chante, elle se tait et le Grec regarde ses seins blancs et son long cou gracile. Il tapote doucement sa nuque et ne sait pas que je les surveille. La bouteille et les joints passent de main en main. Le cercle s'est agrandi. Les étrangers –un couple d'homosexuels allemands et un Français silencieux- sont là aussi. Une jeune Hollandaise, longue et épaisse, que nous avons croisée à plusieurs reprises, s'est décidée à nous rejoindre, autour du feu. Elle fait une halte dans l'île avant de rejoindre l'Asie où elle étudiera l'agronomie en milieu tropical. Elle est la seule à garder un contact avec la réalité et à peupler d'actes concrets ses prétentions. Ritsos, qui est de ma génération, est fou de Caritas. Mais il ne tentera aucun geste. Nous sommes devenus amis parce que nous avons lu les mêmes poètes et parce que nous trimballons la même fatigue dans nos yeux. L'illusion douce nous atteint parfois quand Caritas passe. Il soupire. Je voudrais bien qu'il plaise à Caritas, qu'ils fassent l'amour ensemble. Mais sous mon regard. Je ne supporterais pas leur intimité sans moi. Qu'il la désire et la baise, oui, mais que cela soit avec mon accord. Dans mon dos. Mais que je puisse les voir si je me retourne. Caritas sait que Ritsos la désire. Elle ne fait rien pour le provoquer, au contraire, elle agit avec douceur quand elle lui parle et il entend, je t'aime tant Ritsos. Caritas pourrait faire l'amour à tous les hommes qui sont sur cette plage cette nuit. Le vieux Grec en salive et les deux Allemands roulent des yeux étonnés. Le Français se tait mais je vois bien que lui aussi voudrait renverser son corps.

Depuis quelques jours d'ailleurs, je crains qu'elle ne parte avec le Français. Ou bien est-ce moi qu'il conquiert ? Tout le jour, il traîne sur les plages, un livre à la main, son sac de marin toujours proche. Nous parlons souvent ensemble, en français. C'est un étudiant en philosophie ; il peint aussi. Ses cahiers sont emplis des images de la Grèce. Beaucoup de corps de femmes nues. " Des autoportraits ", avoue-t-il en serrant les mâchoires. Je ne sais pas si c'est sa façon d'en sourire.

Caritas est l'autoportrait de tous les hommes de la plage cette nuit. Ils aimeraient vraiment se barbouiller la figure et le ventre avec les couleurs de Caritas. Elle passe, tranquille, frêle parce que ses jambes et son dos sont longs et sveltes. Ses seins et son ventre sont sa parure féminine. Je crois qu'elle aime reconnaître le désir dans nos yeux de loup derrière la fumée. En même temps cela l'indiffère. Je voudrais être assez fort pour ne jamais la toucher, que ce soient les autres qui la couchent à terre. Je voudrais être à ses côtés, de pierre, me contenter de la pression de sa main. Ne pas la désirer avec autant d'animalité. Etre dissous sans la toucher. La considérer comme la prêtresse de ces journées, la sacraliser à tel point que le désir, proche de l'inceste, s'interdise. Je crois tout de même que Caritas n'attend que ça : être possédée. Elle se donne, elle prend, elle veut être prise. Durant tous ces jours, elle a décidé que j'étais l'homme à qui elle se donne, qui la prend, par qui elle veut être prise. Je ne la déçois pas. Son long corps fiévreux m'irrite, son plaisir est dans tous ses gestes quand je la retiens par mon sexe enveloppé dans le sien. Je regarde son visage changer. La beauté de l'amour l'éclaire d'une telle force que j'ai peur. Je chavire incapable de croire que je peux contenter son corps livré. Elle aussi, je la perdrai comme j'ai perdu Alice. Dans mes nuits, plus tard, j'accrocherai leurs photos imaginaires et j'éclairerai un cierge au-dessous de mes saintes et putains. Nous allons dans les chapelles chercher la fraîcheur. Caritas allume un cierge doré sous les icônes. Ici aussi je la prends bien. Ce n'est pas Dieu qu'elle implore, ce n'est pas Dieu que j'adore.

Dans le corps de Caritas, je me perds. Tellement je me perds, dans ces jours, j'en oublie mon désespoir. Je ris aux éclats et j'emmerde la face de Dieu. Je trinque avec son autre face, la noiraude. Le démon s'amuse mais ce n'est pas pour les mêmes raisons que celles qui m'agitent : il se joue de moi. Il attend la fin de notre liaison. Il suivra sa créature, Caritas. Elle ira gaver un autre homme faible et trop humain. Elle ira plus loin troubler une âme décrochée.
En attendant je cueille des jasmins et je les lui offre. Je bois aux fontaines dans le creux de ses mains. Je ne regarde pas leurs lignes qui s'entrecroisent ailleurs que dans les miennes. Dans l'île blanche, cette femme convient à ma folie. Ce qui est extraordinaire avec Caritas, c'est que rien n'entame sa vertu. L'arête. Il faut être grec pour posséder l'insolente et authentique grâce.

Les journées grecques se passent ainsi. J’écris des lettres en souffrance, des romans inachevés. Caritas passe ses après-midi à tisser des bracelets, comme le lui a appris sa grand-mère. Dans notre chambre rose, le silence de mon écriture et le silence de ma tisseuse de songes. Je suis apaisé pour quelques heures, quelques jours, parce que dans ce lieu lointain, je ne suis plus seul, accompagné par la présence pleine et le désir sucré de Caritas. Je n'ai pas autre chose à souhaiter pour combler le vide : cette jeune femme, Caritas, assise près de moi, qui tisse ses bracelets. Ce souvenir-là, si parfait, ne fuira jamais avec le temps. Le temps n'est pas encore venu, où seul, je marcherai dans le pays des hommes.

Michael

à suivre …

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25 octobre 2007 4 25 /10 /octobre /2007 17:50

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                                                                    Caritas (3/7) 
                                                              par
Corinne Jeanson


Troisième lettre
Aujourd'hui, au cœur de la Méditerranée, je suis déconnecté de tout, ramené au temps heureux de la méditation. Je laisse venir à moi ce qui m'importe profondément. Je deviens un renonçant. C'est vrai, je ne suis pas crédible dans ce rôle. Je me métamorphose plutôt en vagabond indien à la recherche de quelque yoga tantrique.
Avec Caritas, dans cette recherche de l'extase, le mal se confond avec le sacré et l'érotisme va au-delà de la chair et de l'esprit. De jumeaux, nous succombons en être unique. Un large hymen diffus nous saisit sur la plage jaune. Tout l'été, elle m'a entraîné, moi, vieux con, dans les caves de l'île pour danser et échauffer son corps. Je l'ai suivie, en me tenant au coin du bar, à écluser des bières bouteilles – pas de pression ici. Toutes les bières sont allemandes, pâles et sans goût, sauf dans les night clubs. Je me nourris de houblon belge et scandinave. Je n'ai jamais aimé la bière anglaise. Tout ce qui vient d'Angleterre, je ne le digère pas. La politique, le foot, le cynisme et le sentiment de race. Dans l’île, je ne parle anglais qu'avec des étrangers, je fuis les Anglais. Dans le jour, je vis avec des Grecs venus d'Athènes. Nous parlons pendant des heures de politique, de foot, avec cynisme et humour. Ici, aux terrasses des cafés, avec le soleil au zénith et les filles bronzées, l'agora change le goût des choses, rien à voir avec celui de notre poisseuse île pluvieuse. Ici, les architectes et même les paysans sont poètes. Ici, la terre offre son aridité avec une sensualité déconcertante. J'en pleure dans le jour quand les enfants courent dans les ruelles. J’en pleure à midi, quand je pisse face aux champs bleus des oliviers noueux. J’en pleure dans la nuit quand sur la grève je me couvre de son manteau nu.

 

Caritas m'a raconté son histoire, qu'elle a failli mourir à cause de la diphtérie. Parce que le médecin tardait à venir, sa grand-mère lui a enfoncé dans la gorge un poireau pour éviter le croup. Il fallait rompre les membranes qui l'asphyxiaient. Ca lui a donné le goût de la vie, proche de la mort, sans crainte de passer de l'une à l'autre dans les bras de l'une, désarmant l'autre, s'y préparant à chaque petite mort, où elle puise toute son énergie noire et blanche. Sa force vitale, son aiôn comme dise les Antiques, n’est pas prête de s’épuiser. Quand elle m'entraîne dans les night clubs rouge et vert, elle respire le cœur de la terre volcan. A ses côtés, je l’ai reconnu, se tient un drôle de dieu cornu qui se presse noir et velu contre ses chairs. Je le vois. Il la tient par la main, aux doigts comme tu sais, pour la faire rire et vivre en accord avec la trépidation qui monte des entrailles de la terre. Pour le temps de la danse, il se tient à côté de Caritas, je vois ses yeux rouges de prédateur l'observer. Autour d'eux, les Anglais, les Scandinaves, les Allemands, des Américains (il y en a) et les Grecs, dizaines de cellules vouées à l'écrasement léger de la danse, s'articulent au rythme des percussions et des basses électriques. L'électricité dans ce lieu se colore de lumière rouge, et ses ondes rythment les corps. La chimie des chairs se mêle à la physique astrale des étoiles. Elles tombent au milieu de la scène, les belles étoiles attardées depuis des millénaires au-dessus de notre planète, suppliant l'appel éternel. A chaque pas, nus sur le bitume, on appelle l'éternité sur nous. Au milieu du battement de la musique, nous tentons de gagner une part d'immortalité en soufflant au hasard notre génie ou notre nauséabonde petite vie.

Avec Caritas, j'entremêle mes gènes toutes les nuits et même le jour. Parce que j'ai perdu l'illusion du génie et de l'immortalité, chaque jour je dévore avec elle le fruit reptile et démoniaque. Je te le dis, la nuit, dans les night clubs, mon plus terrifiant adversaire se tient à ses côtés. Elle se serre contre son démon cornu. J'admets sa présence car, sinon lui, qui peut l'approcher ? Même moi, je n'ai pas la force du vide et de la liberté suffisants, pour monter avec elle la falaise et me tenir jusqu'au bord du volcan. Lui seul peut lui apporter la lumière.
Autour, les cellules américaines, scandinaves, allemandes, grecques et anglaises évoluent en suintant un non définitif, oublieux de violence. Ca rappelle l’avant 70 et leur cortège psyché qui fait réchauffé. Reste qu’au fil des heures, le non progresse vers l'assentiment, ouvert à l'océan d'amour. La pensée légère s'envole au-dessus des horizons crépusculaires pour retrouver celle, atomisée, des étoiles luisantes. Sur terre, dans cette île, dans l'enceinte du night club, la chair et les corps continuent la danse autour de Caritas-la sorcière et du diable vêtu de vert, que moi seul ai reconnu. Je continue, à l'écart, à boire mes bières blondes, à fumer, aux aguets de cette frénésie. Caritas essoufflée, brûlante, couverte de la sueur de son corps et de la poussière du sol. Le diable lui crache son feu au visage et je voudrais dans ce lieu la surprendre écartelée par lui, enfin possédée. Je ne sais pas ce qui sortira de son ventre velu et noir à lui, quel liquide emplira les poches chaudes de son corps blanc et lisse à elle. Certainement pas du miel. Et si c'est du sang, il sera noir et épais. Dans cet antre, ils concevront l'antéchrist, c'est certain, et je repartirai au bras de Caritas, bienheureux Joseph, capable de passer le reste de mes jours à caresser son ventre s'arrondissant sous l'effort implacable du hasard.

Moi qui sors de la caste horrifiante des criminels -tu sais les suicidés à eux-mêmes-, je me complais dans cette liaison troublante où elle devient la criminelle épuisant mes minables retenues, balayant mes frustrations européennes. Je ne sais pas d'où vient cette Caritas, d'Asie ou d'Afrique, mais pas d'Europe. Ou bien elle est née d'un alien cornu, d'un taureau furieux, et sa mère a gardé jusqu'à la tombe le secret de cet enfantement.
S’il y a un délice à danser à l'ombre des colonnes roses de la cité antique, le Moyen Age parisien continue de me hanter. Je me souviens. A Paris, j'ai passé de longues nuits dans les cimetières. Celui du Père Lachaise. Les gisants de bronze se couvraient du sperme froid des esseulés de la nuit. Dans mes rêveries nocturnes, Paris garde le goût des allées entres les tombes et les mausolées.

Ici, dans l'île, bien longtemps après sa mort, l’ombre de Mausole arpente les rues de la vie.

Michael, ton frère. Embrasse-les pour moi.

à suivre…

 

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23 octobre 2007 2 23 /10 /octobre /2007 17:47

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Caritas (2/7)
par Corinne Jeanson



Deuxième lettre

 

David,

Je me souviens parfois.

Dans l'île, je ne fais rien, j'apprends le rythme des gens d'ici. Depuis quelques jours, je partage ma chambre avec une jeune Grecque, venue de Larissa. Elle s'appelle Caritas. Elle m'est apparue avec ses sandales blanches, son jean délavé, son tee-shirt frais. Je la regarde. Elle semble calme, à l'abri des glissades de la vie, parce qu'elle a décidé de saliver chaque instant, sans partir à la poursuite des impossibles. Sa démarche de jeune chat m'a alerté. Pendant des heures longues, j'ai observé son torse rond, ses épaules étroites de jeune Amazone au repos, avant le combat qui lui donnera l'immortalité. Je gagne la mienne -mon immortalité- en l'approchant, en dévisageant son visage ouvert. Tous les rayons de lumière s'accrochent à son visage. Elle rit tout le jour, elle fume beaucoup aussi. Je bois et elle fume. Nous échangeons mes maux et ses fausses tranquillités. Elle ne parle pas anglais ou très peu. Nos journées sont de longues suites de silence. Elle boit et je fume. Cela nous suffit pour unir nos solitudes. Une nuit, j'avais beaucoup trop bu un de ces vins âpres de l'île. J'étais saoul. Elle voulut danser sur la plage désertée et je lui demandai de se dévêtir. Sans hésiter, elle se tint à quelques pas de moi pour que je puisse la voir bien, sans la toucher. D'autres couples se tenaient plus loin sur la grève, ils pouvaient nous voir, c'est certain. Je lui demandai de continuer. Elle ôta un à un ses vêtements de garçon jusqu'à la partie féminine des tissus. Elle resta dans cette tenue en dansant. Encore une fois, elle fit le geste de défaire, jusqu'à laisser découvrir sa nudité. Elle s'est mise à genou et je lui demandai de se caresser, trop saoul que j'étais pour la prendre de quelque façon, sinon avec les yeux et le nez. Elle acquiesça et s'offrit à ses doigts d'or et à mon regard, démultiplié par la présence en coin des couples gris. Elle retourna au sable quand elle atteint son plaisir et se traîna jusqu'à moi pour sentir mon odeur d'homme et s'endormir. Nous nous sommes réveillés dans le petit jour de la jeune fille aux doigts d'or. Doigts d'or.

Avec Caritas, je vis au cœur du diable. J’en jouis par incapacité à jouir autrement. Par l'harmonie du désordre, avec rage. Je suce ma Caritas et je veux engloutir son miel dans ma bouche. Pour déféquer la nourriture ancienne, pourrie, en riant avec éclat à la face d'un démon noir.

Je suis noir depuis le premier jour où, couché dans mon berceau, j'ai entendu les râles de l'amour dans la couche chaude des deux époux-amants, alors que moi, je n'étais que le petit tas de lange et de merde. Avec ma jeune Grecque, je crache, je vomis sur sa belle gueule pâle. Elle entend mes gémissements de fou. Elle ne tremble pas, elle n'a pas à parler. J'entends ses cris venus de l'horreur pour goûter à la cendre. La cendre chaude de la vie. Nous sommes les jumeaux d'un père à l'âme noire.

Je ne veux pas que vous regrettiez mon départ. Je porte avec moi ma cicatrice, le souvenir de vous trois.

Michael, ton frère qui vous aime.

à suivre…

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21 octobre 2007 7 21 /10 /octobre /2007 22:40

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Sur les cent douze nouvelles reçues au concours Calipso " Sens dessus dessous " dix sept avaient été retenues par les jurés dans une première sélection. Vous connaissez les auteurs des dix nouvelles lauréates mais pas les sept autres qui les suivaient de près. Comme ces dernières ne seront pas éditées dans le recueil 2007, nous avons proposé aux auteurs de les publier ici même. Nous poursuivons aujourd’hui avec Corinne Jeanson.

Caritas (1/7)

Première lettre

J'ai éclairé ce soir toutes les lumières de ma chambre rose. Une lampe ronde sur le chevet et celle du lavabo et encore l'ampoule qui sert de plafonnier. De là j'entends la Méditerranée. C'est pour cette rumeur que j'ai choisi la chambre rose. Je t'écris de cette île dans laquelle je vis depuis plusieurs semaines dans le vent -qu'on appelle ici meltemi- et l'agitation des cigales. J'ai tant aiguisé mes oreilles à ces bruits : la mer, le meltemi, les cigales et les mouettes qui frappent à larges ailes autour des vaguelettes dans le ciel uni à perte de vue- que mon esprit s'est assourdi. Je n'entends plus désormais les mots porteurs de pensée. J'ai la tête vide et sans lien avec le passé. J'ai éclaté une à une les larmes neuronales comme on éclate les bulles de plastique. Désormais je glisse sur les chemins de cailloux et je m'attarde dans les creux d'ombres rares.

Depuis mon île, j'aperçois à l'horizon les bateaux qui sillonnent la Méditerranée et si je tourne la tête légèrement à l’Est, je devine une autre île, sa grande sœur bleue. Je me souviens, c’est dans cette île que je suis né, il y a plus de quarante ans. C'est étonnant d'être né au cœur de cette mer. J'étais fait pour naître sous la pluie crachin de nos cités anglaises. Je suis le fils d'un voyageur anglais. Ma mère s’est hissée sur cette île à la suite de l'homme amant pour accoucher de son premier fils. Tout petit déjà, je fixais les yeux mauves de ma mère qui se tournaient sans cesse vers la porte de notre maison, espérant le retour de son époux-amant. Comme il rentrait toujours tard, tout le soir elle chantait pour moi -tu n'étais pas encore né- et je sentais bien que ses chants s’adressaient à lui et sa mélancolie aussi. Sa tristesse l'habillait de gestes doux et de paroles éloignées. J'attendais qu'elle plongeât son regard sur ma figure rose mais, au moindre bruit, ses yeux se tournaient vers la porte. Je ne touchais jamais tout à fait le fond de sa tendresse. Ou bien, elle m'entraînait dans une valse contre son corps chaud. Prisonnier de ses bras, je souriais comme un chat ronronne sous la caresse. Cela ne durait pas, elle me couchait très vite dès qu'il arrivait. Notre père franchissait le seuil sans hésiter jamais. Il gardait un air qui lui venait du monde extérieur. Tu n'as pas connu notre père dans ce temps-là où il vivait puissant et serein, penchant son ombre pesante jusqu'à mon berceau et caressant du plat de la main le dos de ma mère. Notre histoire à trois était un empilement de désirs qui allaient de moi à ma mère, de ma mère à mon père et de mon père à l'univers. Notre univers était clos par cette porte d'où il apparaissait chaque soir à une incertaine heure. Son univers s’ouvrait sur les horizons d'eau qui baignaient l'île. Mon regard n'était encore que celui d'un nourrisson. Je me suis toujours demandé si le regard d’un nourrisson porte déjà celui de l'adulte devenu ? Mon regard sans souvenirs se posait sur les objets inertes, peuplés par les désirs rompus de ma mère : le guéridon au miroir, les flacons de parfum, la théière brune qu'elle posait sur un coin de la table et soulevait pour emplir sa tasse d'un liquide ambré et fumant. Elle buvait à petites gorgées réfléchies tout en me tenant dans un de ses bras. Elle ne percevait de moi que la pression exercée par mon corps bandé de langes. Elle m'oubliait tout à fait dans l'écho de ses souvenirs répétés pour lui, absent de nos jours. Dans la nuit, j'entendais parler ce couple ailleurs dans leur lit défait. Je rétrécissais dans mes langes, je durcissais comme un granit chauffé sous le soleil.

Beaucoup de nuits plus tard, dans les jardins publics, j'ai longtemps goûté à l'amour des pierres chaudes ou des statues.
Je pense à toi dans cette soirée mauve et je pleure de ne pas être à vos côtés mais tu sais comme moi que je ne pouvais plus vivre à Paris avec vous trois. L'a-t-elle compris ? Me pardonne-t-elle ? David, je suis ici tout neuf, mes pensées sont légères, je ne me sens coupable de rien. Je sais qu'en vous quittant c'était la première décision responsable dont j'ai été capable. Je ne regrette pas ce départ mais je vous regrette, vous trois. Quel âge a-t-il maintenant ? Treize mois et vingt-deux jours, je l'ai noté sur le calendrier de ma chambre. Je suis un prisonnier qui a décidé de sa prison. Je sais que tu sauras prendre soin d'eux, de ma femme et de mon fils. Bien mieux que j'en aurais été capable.

Michael, ton frère

à suivre…

Corinne Jeanson

Etudes d’histoire à Lyon, avec une préférence pour la Grèce Antique et Alexandre le Grand.

Chargée de projets dans le tertiaire puis administratrice pour des structures de spectacle vivant.

Ecrivante depuis l’adolescence en amateur.

Une pièce de théâtre, " Yanina et le retour du guerrier ", diffusée sur France Culture.

Un blog pour y délivrer des poésies et des nouvelles : " Histoires d’écrire ".

Née le 25 décembre 1957, encore ménagère de moins de 50 ans.

Lyonnaise de cœur, drômoise d'adoption.

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19 octobre 2007 5 19 /10 /octobre /2007 17:16

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Avant de poursuivre la publication des nouvelles issues de la première sélection du concours 2007, je vous propose un entracte avec des extraits des messages présentés par les auteurs lauréats (avant, pendant et après) à la soirée " Sens dessus dessous " le 13 octobre 2007 au Fontanil. Un grand merci à tous. (Rappel du palmarès ici)

Françoise Bouchet

Etre physiquement présente aurait été un grand honneur, mais 800 kilomètres séparent ma petite maison dans la campagne Mayennaise du Fontanil. Comme nous travaillons encore le samedi matin et que je dois être près de mes élèves de cours préparatoire lundi dès 9 heures pour leur apprendre à lire et écrire, il m’aurait été difficile de venir en Isère. Cela me console de savoir que j’offre aux enfants dont j’ai la charge des clés en or vers une grande liberté et un univers de plaisir. Jules Renard disait que " chacune de nos lectures laisse une graine qui germe ". C’est dans ce but qu’il faut donner à découvrir aux jeunes la plus grande diversité de textes possible. Alors, j’ose penser que leurs jardins d’adulte foisonneront. L’accès à la lecture et à l’écriture est ce qui permet à chaque être humain d’être un homme libre.C’est grâce à des associations comme Calipso que l’écrit, sous toutes ses formes, peut devenir un magnifique panier de fleurs multicolores et de fruits savoureux pour chacun. Merci aux associations comme la votre d’exister, ce, grâce à de nombreux bénévoles, amoureux des arts de l’écriture.

Quant à " Madame est morte ", je souhaite qu’au delà de son décès, elle continue à vivre dans la mémoire de ceux qui auront apprécié mon texte.

Je ne peux qu’applaudir les 111 autres participants . Je me permets une pensée plus particulière pour Monsieur Alain Emery, auteur de " safari ", dont j’admire la façon d’écrire. J’ai hâte de découvrir les autres nouvelles et attends le recueil avec impatience.

Ce soir, la première victoire est celle de l’écriture…

André Fanet

Comme je vous le disais au téléphone, pour cause de voyage impossible à déprogrammer (ces retraités, toujours en vadrouille !), je ne serai pas parmi vous le samedi 13 et je le regrette vraiment. Déjà parce que, me semble-t-il, le moins qu’on doive aux organisateurs c’est d’être là pour recevoir son prix. Ensuite pour les échanges, les rencontres qui en découlent, souvent bien au-delà du monde de la nouvelle. En quinze ans de participations à des concours, en effet, de l’Eglantine d’or de l’Académie de Lyon au Rotary-Club de Bourges, en passant par le Prix Albertine Sarrazin, lors d’autres plus modestes aussi mais combien sympathiques, que de discussions, de découvertes ! Là, c’est raté, dommage ! Une autre fois peut-être…
En attendant, toutes mes félicitations pour l’excellente organisation de ce concours, sa limpidité, mes remerciements au jury pour avoir retenu mon texte et mes vifs compliments à la lauréate dont j’attends avec impatience de lire la nouvelle. Soyez sûr que, ce soir du 13, j’aurai une grosse pensée pour vous tous dans le wagon-couchette qui me ramènera de Rome.

Guy Vieilfault
Enseignant retraité. Officier des Palmes Académiques. Sociétaire de la Société des Poètes Français. Outre l'écriture, une vraie passion pour les voyages et la découverte de nouveaux horizons. L'âge aidant, les heures de vol se sont accumulées, me permettant d'apprécier la beauté de notre petite planète et la diversité des bipèdes qui la peuplent. Sources d'inspiration, ces découvertes ont contribué à meubler mon imaginaire d'histoires vraies parfois, mais le plus souvent vraisemblables, histoires qui ont, quelques fois, su séduire des jurés bienveillants. Je me réjouis que mon brave Miloch ait su capter l'attention du jury Calipso car suffisamment de malchance s'est accrochée à ses basques pour qu'enfin le vent tourne en sa faveur.

Carole Menahem-Lilin

Ce qui m’inspire ? Ces moments où l’autre, le rêve, l’inattendu, font irruption dans le réel. Ces journées où échapper à l’emprise de situations sclérosées, pour aller vers un désir probablement dangereux, mais vital, semble possible. Quel est le prix à payer pour effectuer ce passage vers plus d’unité, là est la question…
Comme, je suppose, beaucoup de grands lecteurs et d’écrivants chroniques, je me suis projetée dans quantité de " je " potentiels et de vies possibles. Au point que fut un temps, vers l’âge de vingt ans, où il m’arrivait de perdre de vue mon identité et d’hésiter lorsqu’on me demandait mon nom. C’est que j’avais provisoirement adopté la démarche d’un passant, tenté de résoudre le problème d’équilibre d’une serveuse, éprouvé l’envol des pigeons, le coup de frein brusque d’une moto, ou plus banalement m’étais immergée dans le dilemme d’un des héros du livre que j’étais en train de lire. Cela ne m’empêchait pas de vivre des expériences très personnelles : passions amoureuses, amicales… et d'explorer quantités d’univers professionnels (bibliothèques, fast-food, vente, secrétariat, musée), moyen de gagner sa vie tout en voyageant dans le quotidien.… Il y eut aussi la découverte des doubles ou triples cultures… la traversée épuisante de galères en tout genre… les promenades insatiables… (marcher – et écrire – à mon avis sauve de tout)… et les curiosités. Histoire, philo, psychanalyse, peinture, littérature, toujours.

Après avoir donc collectionné les diplômes, empilé les petits boulots et les débuts de carrière prometteurs, je me suis résolue à revenir à la seule chose qui, in fine, m’intéresse : l’écriture. L’écriture sous toutes ses formes... En L'écriture comme expansion, comme révélateur du désir (et de la rage), comme stimulant de vie et véhicule de la curiosité. 

Claire de Viron

Quel bonheur ! Merci au jury et aux organisateurs du concours.
J'aimerais assister à la soirée, mais en Belgique c'est la semaine " Fureur de lire " qui démarre. J'anime une rencontre littéraire prévue de longue date avec découverte d'un écrivain belge.

Entendre son texte mis en voix est une expérience très particulière. Le texte que vous avez porté ne vous appartient plus et vous le redécouvrez avec le ressenti d'une autre personne qui met l'accent sur des passages différents. L'enfant vous échappe. Vous devenez libre d'en mettre un autre au monde. Rien que pour cela, je me serais déplacée. Une deuxième raison qui a son importance est la rencontre. Une remise des prix est unique, et j'en reviens toujours avec des amitiés naissantes, beaucoup d'adresses, mille souvenirs et visages. Je regrette donc sincèrement de ne pas pouvoir me joindre à vous.

La genèse du texte " Garde à vue " est le livre de Robert De Goulaine, Le prince et le jardinier, Albin Michel. Ne cherchez pas, il n'y a aucune ressemblance. Il m'a juste montré que l'on pouvait jouer avec les mots, et cette audace m'a plu.

Marie-Catherine Daniel

Vit à la Réunion depuis 1993 avec son amoureux, leurs marmailles, deux chats, trente-sept margouillats et Georges-le-babouk. A décidé fin 2006 de se mettre sérieusement à l'écriture, notamment en apprenant l'html pour créer le site de l'Antre-Lire. Aime lire, lire et lire, regarder les gens, les loups et Georges-le-babouk, manger du chocolat et de la viande saignante. N'aime pas le marasme social, le chou-fleur, faire le ménage, qu'on oublie que les autres aussi ont raison, le caca d'oie. Rêve de voyage, d'aller au boulot sans passer par les embouteillages, de rencontrer Boris Vian et Jacques Prévert, d'avoir des retours de ses lecteurs. Vous embrasse.

Françoise Guérin

Ce soir-là, quelque part sur la terre, un évènement mondial, que d’habiles publicitaires avaient réussi à faire aimer des français, eux qui, il y a seulement quatre ou cinq ans, ignoraient tout de ce sport. Trop fort, admirez le boulot ! Trente gus en shorts couraient après un unique ballon même pas rond. Au fond, c’est très mal organisées, ces rencontres sportives. Comme si, avec les salaires qu’ils touchent et les dividendes qu’ils rapportent, les joueurs ne pouvaient pas se payer un ballon chacun ! J’vous jure… Et derrière leurs écrans (de pub), des millions de téléspectateurs béats dans leur orgie de popcorn, prêts à oublier ce qui se jouait, au même moment, à l’assemblée nationale…
Et Calipso.
Ce soir-là, quelque part sur la planète littératerre, des comédiennes, émues, brillantes, se faisaient complices des textes qui leur avaient été confiés. La musique, malicieuse, leur donnait la réplique. Pianiste et saxophoniste se parlaient des yeux. La salle captivée assistait au spectacle des mots qui enflaient, prenaient corps, s’élevaient, tourbillonnaient et allaient cueillir chacun, là où il se trouvait. Magie des rêveries partagées. Miracle des mots pleins qui n’ont rien à vendre, rien à cacher.

Ce soir-là, au Fontanil, pas de popcorn. Pas la moindre page de pub. On peut le regretter. Quoique…

Pour tout cela, et pour le reste, merci à toute l’équipe de Calipso. Vraiment, merci.

Alain Emery

 J’aimerais beaucoup être à vos côtés, ce soir. Ce qui me donnerait l’occasion de faire votre connaissance et de remercier celles et ceux qui consacrent leur temps à nous autres qui tentons d’écrire. Je vous en suis d’autant plus reconnaissant que chaque occasion d’être publié me permet d’approcher de mes rêves de gosses.
Je voudrais aussi féliciter, en plus de Françoise Bouchet – dont j’apprécie le talent et la gentillesse – d’André Fanet, que j’ai eu la chance de rencontrer, il y a quelques années à Fontaine-Française, et de Françoise Guérin avec laquelle j’ai la chance de partager la 7ème place, tous ceux qui figurent ou non au palmarès de cette édition 2007.

Emmanuel Renart

Il est inutile de parler de moi. A l'évidence, cette nouvelle est inspiré par de nombreuses lectures de Kafka. Le titre vient d'un poème de Pessoa, Le bureau de tabac. La fréquentation des bars m'est devenue étrangère. Je n'ai jamais été payé pour prendre un verre. Bonne lecture. Cul sec.
Je remercie l'organisation pour sa suite dans les idées, son action culturelle, loin des circuits traditionnels.

Le champs littéraire se porte bien lorsqu'il est ouvert.

Je viens d'avoir une idée.

Pourquoi ne pas s'associer avec une dizaine d'autres concours, afin de publier tous les ans une anthologie des nouvelles primées ?

j'y vois de multiples avantages.

Pour les auteurs, pour la nouvelle, pour la visibilité des concours et pour la littérature qui se trouve hors du champs de l'édition.

Sylvette Heurtel

Deux mots pour me présenter, un exercice très difficile pour moi qui aime me cacher derrière les mots ou derrière les autres.
Alors voilà. Je suis une fille comme mon prénom l'indique, j'ai l'âge de Janie Longo, qui vient de la région du Fontanil je crois, mais je vais beaucoup moins vite qu'elle à vélo. J'ai longtemps vécu sur des voiliers, la mer est très importante pour moi. La liberté aussi. Je vis en Bretagne avec mon mari, mon fils et mon chat. La nuit je tchatte avec ma fille en stage à New York, et le jour je travaille avec des maîtres d'école.

J'organise des formations, des rencontres, j'accompagne les débutants et je lutte contre la traduction de la vraie vie en tableau Excel. J'exerce le petit métier de conseillère pédagogique. Dans le cadre de ce travail, j'écris des bilans, des synthèses, des comptes-rendus et parfois des discours (chuut!)
J'aimerais être parmi vous pour la remise des prix, rencontrer les fameux gagnants, quel dommage que nous soyons si loin!

Le texte que j'ai proposé, le fil, est très autobiographique. Je pense qu'il est étrange, parce qu'il essaie de restituer un monde étrange où j'ai vécu.

Voilà, me retrouver dans ce classement m'a touchée; les textes et les photos de Calipso font partie de mes rendez vous préférés sur la toile, je n'aurais jamais cru pouvoir figurer dans cette sélection.

Comment finir? Bonne soirée? merci? je vous embrasse? Voilà.

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17 octobre 2007 3 17 /10 /octobre /2007 17:40

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Demain, nous irons (2/2)  

par Roland Goeller

   

Mon père racontait. A cette époque, les champs de pommes de terre étaient infestés de doryphores. Dès le mois de mai. C’était en 1942. L’indication des années est importante, d’une année sur l’autre, les drapeaux aux frontons des mairies n’étaient plus les mêmes et les souvenirs changent de registre et de langue. Les après-midi, des classes entières d’écoliers s’en allaient aux champs, ramasser les doryphores. Les soldats français avaient été arrêtés depuis longtemps. A l’école, dans la province annexée, des instituteurs indéfinis parlaient la langue de l’indéfini. Elle était redevenue la langue officielle. Assez rapidement, tous l’adoptèrent, comme si personne n’avait oublié. Il est vrai que nombre d’entre eux étaient nés au siècle dernier. Les souvenirs de cette époque restaient vivaces. L’indéfini fut en usage entre 1871 et 1918. L’indication des années est importante, on ne le répétera jamais assez. D’une année sur l’autre, les drapeaux aux frontons des mairies n’étaient plus les mêmes. Celui qui flottait depuis deux ans comportait en son milieu une croix gammée à quatre branches ; l’indéfini en conserva une disgrâce éternelle.

Depuis 1919, en application d’un article du traité de Versailles, les gens avaient remisé la langue dans leur poche. Le patois avait servi à cela, garder la langue indéfinie dans la poche sans qu’elle ne dessèche. Le patois, c’est la langue concentrée sur le minimal, sa ration de survie. Sans le patois, impossible de ranger le bois dans la remise, les pommes de terre dans la cave, les prunes séchées dans le grenier. Sans le patois, impossible d’interpréter le vol bas des hirondelles, les regards des jeunes filles à la sortie de la messe, la caresse de la mort sur les traits des vieillards. La guerre rôdait mais les champs de bataille étaient loin. Les champs de pomme de terre, eux, succombaient aux doryphores. En rangs par deux, les élèves quittaient la cour de l’école et s’en allaient aux champs. Pour se donner du courage, ils entonnaient des chants indéfinis. Ils n’en connaissaient pas d’autres. Les instituteurs battaient la mesure. Mon père racontait.

Sur le tard, mon grand-père Joseph devint hémiplégique. Il ne parvenait plus à lever son bras gauche. Le côté gauche de sa bouche était affaissé. Pour marcher, il s’aidait d’une canne. Monter les escaliers lui devint un supplice. A chaque marche, il prenait son élan pour la suivante. Descendre les escaliers comportait une difficulté supplémentaire, son bras resté valide n’étant pas du côté de la rampe. Joseph avait été blessé à la guerre, à plusieurs reprises. Je suis resté longtemps dans l’ignorance de quelle guerre il s’agissait. Par la suite, Joseph était allé régulièrement aux cérémonies commémoratives du 11 novembre. J’en déduisis qu’il s’agissait de la guerre de 14, la der des ders. Joseph avait été un poilu. Il est décédé quelques années après son attaque. Selon les médecins, ses blessures auraient écourté sa vie. A partir de ce moment là, grand-mère s’est assise parmi nous à table, midi et soir, presque tous les jours.

Lorsque mon père partait aux champs, ramasser les doryphores, mon grand-père Joseph travaillait à la manufacture. Le pays était en guerre, toutes les manufactures réquisitionnées par l’effort de guerre. Mon père était trop jeune pour faire la guerre, il ramassait les doryphores. Mais les jeunes adultes partirent. Par l’effet des règles d’affectation militaire, ils combattirent sur le front est, comme fit mon grand-père une génération plus tôt. Les alsaciens combattent toujours sur le front est. Willy et ses trois frères furent pris dans la nasse de Stalingrad, seul Willy en a réchappé. De retour chez lui, par dépit, il abandonna l’usage de la langue indéfinie, dans laquelle il avait reçu les ordres pour consolider des barricades que les troupes rouges prirent d’assaut. La langue fut abandonnée au même titre que les années, perdues. Willy se restreignit sur le patois, une façon de rester en relation avec l’indéfini, sans le dire. Cette restriction fut d’autant plus forte lorsque l’ampleur de la Shoah fut connue. Willy ne savait pas qu’il avait participé à l’infamie. C’est à cette époque qu’apparut le mot malgré nous, une litote pour certains, un euphémisme pour d’autres. Il y eut des querelles autour du mot. Beaucoup de jeunes gens privilégièrent spontanément alors l’usage du patois, au détriment de celui de l’indéfini, sous les efforts que déployèrent les instituteurs français, de retour devant les bancs d’école.

Dans le tiroir d’une commode j’avais trouvé, rangée, dissimulée peut-être, une croix de guerre indéfinie. Son anse était cassée. D’avoir été arrachée au cou de son propriétaire ? Au dos de la croix, il était écrit, Joseph, …, 1914-1918. Passé la stupeur, ma première réaction fut de penser que Joseph avait été un traître. Cela expliquait son peu d’empressement aux cérémonies du 11 novembre. Mon père rectifia. 1915. La guerre germano-russe. Tannenberg. Brest-Litovsk, défaite pour les uns, victoire pour les autres. Joseph n’était pas un traître. Joseph avait été enrôlé sous les drapeaux de ce qui fut alors son pays, l’indéfini. Revêtu d’un uniforme indéfini, il avait fait la guerre contre les Russes, à l’appel du Kaiser. En 1917, il était revenu de la campagne de Russie, blessé à plusieurs reprises. Un an plus tard, le traité de Versailles avait rebattu les cartes. Alsace et Lorraine s’en retournaient en France, leur berceau, selon les tribuns qui se succédaient à l’Assemblée. Le prix de la revanche. La langue de l’indéfini fut interdite, sévèrement. Des instituteurs français se dépêchèrent de prendre la place des instituteurs indéfinis. Il fallut de nombreuses baguettes de coudrier pour venir à bout de l’indéfini.

Lorsque, en 1918, Joseph fut de retour de la campagne de Russie, les employés municipaux hissaient le drapeau tricolore au fronton de la mairie. Mais Joseph ne connaissait d’autre langue que l’indéfini. Que n’avait-il appris le français au lieu de se battre, quatre longues années durant, sur les fronts de Pologne, de Biélorussie, de Lettonie et de Lituanie, portant un uniforme indéfini. Malheur aux vaincus. Ils sont interdits de parole. A Joseph, il ne resta que le patois. Le patois, c’est une langue en guenilles, sans chaussures, sans chemise, sans costume. Le patois sert à acheter du pain, désigner l’endroit dans le vaisselier où le ranger, prendre des nouvelles de gens que l’on voit de temps en temps. Le patois tient dans la poche, comme un couteau, un briquet, un objet de première nécessité.

Malheur aux vaincus !

Mais Joseph n’avait pas été vaincu. Il avait combattu vaillamment en Pologne, tué des soldats russes, comme à la guerre, permis que des soldats indéfinis ne soient pas tués, comme à la guerre. Il avait mené une guerre qui n’était ni plus propre ni plus sale que les autres guerres. Il a tué lorsqu’il ne pouvait faire autrement. Il avait été décoré de la croix de guerre indéfinie. Il n’avait pas été vaincu. Cependant, les employés municipaux qui hissaient d’autres couleurs lui dirent, tais-toi Joseph, tu t’es trompé de guerre, tu t’es trompé de camp. Tu es dans le camp des perdants. Tes blessures ne comptent pas. A présent, tu dois te taire.

Joseph s’est tu. Il a tenté de gagner ses galons de citoyen français de seconde classe. Joseph n’est jamais retourné de l’autre côté du Rhin. De l’autre côté, il avait eu la peau trouée par les balles, les poumons brûlés par les gaz et l’honneur remisé aux vestiaires. De l’autre côté, il s’était trompé de guerre.

Mon père racontait.

Le 23 novembre de l’année 44, selon les manuels d’histoire, les troupes anglo-américaines ont libéré Strasbourg. Dans leurs bagages vinrent historiens, administrateurs et instituteurs chargés de tout reprendre. Au fronton des mairies, on se dépêcha de hisser le drapeau tricolore et de brûler l’autre.

Très vite, tout ce qui s’était passé pendant cinq ans et même plus loin, jusqu’à ce courrier reçu par Joseph en 1914, dans lequel le Kaiser lui donna l’ordre d’aller à la guerre, tout, les histoires, les chants, les witz, les noms à l’entrée des villes, les en-têtes des actes administratifs, les gâteaux aux épices, les conjugaisons des verbes, la sonorité des noms de fleurs et d’oiseaux, tout cela rentrait dans cette partie d’histoire dont on ne parlerait plus désormais. Tout cela avait des liens trop évidents avec les doryphores, les défilés dominicaux, les soldats qui se rendent sans se battre, les officiers arrogants bottés de cuir, les drapeaux à svastika qui flottaient au fronton des mairies. L’indéfini avait gangrené trop d’esprits et de corps.

Sur le Rhin, de part et d’autre, s’érigea une frontière sévèrement gardée. Il fallait avoir de bonnes raisons pour oser en affronter les procédures et les remparts. Pour quoi faire du reste ?

Tenus au silence, ils oublieront.

Mais à table, tandis que le lapin chasseur dégageait un fumet capiteux, tandis que régnait un silence propice aux choses tues, tandis que devenait sensible la respiration du monstre tapi de l’autre côté du fleuve, il échappa à mon père, entre deux bouchées, comme une chose très simple qui aurait dû être faite depuis longtemps mais qui, pour toutes sortes de raisons, fut toujours reportée, il échappa à mon père que, demain, nous irions.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2007
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