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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 15:30

récréation image

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Cocktail 600
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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 12:00

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600 ! C’est fait, c’est écrit, c’est dit. L’affaire est bouclée. On n’y reviendra plus. Inutile de vous jeter sur votre ordinateur pour recompter. C’est noté dans les statistiques. J’ai vu de mes propres yeux le chiffre s’afficher. J’en ai encore les méninges qui tremblent. C’est fou comme le temps passe. Mais c’est ainsi, c’est humain. D’ailleurs, à bien y regarder, la pointe des 700 se profile déjà droit devant nous.

Allez, installez-vous confortablement au bar ou en salle. Prenez un verre et trinquons en l’honneur de toutes celles et ceux qui par leurs écrits, commentaires ou simples visites ont contribué à faire de ce café un lieu simple, convivial et libéré des lois du marché.

Musique !  

 

Et place à nos invité(e)s du jour !

Danielle Akakpo

C’est un café extraordinaire

Où l’on ne vous sert ni coca ni bière

Le patron offre de géniales photos

Et les habitués de l’évasion à gogo.

J’arrête de massacrer ce pauvre Charles. Dieu sait s’il ne sortirait pas de sa tombe pour me Trénet en justice.

Sérieusement, j’aime à pousser la porte de Calipso entre chien et loup, à cette heure où l’on a envie de détente après une journée bien remplie. Je viens y siroter de la poésie, y déguster de la belle prose, croquer à pleines dents des chroniques pimentées d’humour, sur le navire des voyages me laisser griser par le vent marin, enfin avaler quelques gorgées des coups de gueule de certains. Car il y a de temps à autre – rarement– quelques passages rebelles, comprenez divergences de vue et empoignades. Mais tout finit par s’arranger entre gens de bonne compagnie. En tout cas, moments de pur bonheur pour moi que ces échanges avec des habitués d’horizons divers qui me semblent à la fois si proches et si lointains. En rencontrerai-je un jour quelques-uns en dehors du café ? Je l’espère.

Pour conclure en chanson cet hommage à Calipso et à ses 600 numéros :

Oh! when my friends, go writing in

Oh! when my friends, go writing in

I want to be in the number

Oh! when my friends, go writing in.

 

 

Jean-Claude Touray

Bonjour la compagnie,

Voici trois petits textes que je déclamerai debout sur la banquette de moleskine: la salle du café est archi-comble.

 

Boulgour et Tapioca.

On dirait le titre d’un opéra pour enfants.

Tapioca, du Brésil, soprano coloratur et collante par nature, fécule de manioc jetée en pluie dans l’eau bouillante. Dire qu’il y a des gens qui l’adorent.

Boulgour des Balkans, baryton-basse cocasse, et prince des brigands. Toutes les audaces. Un dur, un blé dur qu’on concasse.

Le problème, à présent c’est de trouver un lieu romantique où bâtir avec nos héros une belle histoire pour les six à huit ans.

Fautes !

Va laver tes pieds, je te laverai les chaussettes. Paroles de la mère d’un bambin qui a couru tout l’après-midi dans la poussière d’un jardin public. Paroles qui témoignent d’un degré de conscience élevé en matière d’hygiène et de propreté. Paroles à mettre en action, malgré que la formulation soit incorrecte et que cette phrase me gêne beaucoup, à cause que j’ai l’oreille très sensible aux fautes de français.

Pastilles et sucres d’orge.

Chacun connaît ces bonbons plats et blancs, estampillés Vichy sur les deux faces et présentant la forme de rectangles coupés aux quatre coins. Ces pastilles, dont les vertus curatives dans le domaine de la digestion complètent les qualités gustatives sont à la grande station thermale ce que les pralines sont pour Montargis ou le nougat pour Montélimar : une " friandise-drapeau ".

Au petit jeu des correspondances, les pastilles Vichy, propres sur elles et formatées à l’identique seraient les religieuses d’un même ordre.

J’ai découvert, en visitant la capitale des villes d’eau et en son temps de l’Etat français, que les confiseurs vichyssois proposaient une autre spécialité gourmande, diversement colorée dans la même boite et un peu collante, à la façon des entraineuses de cabaret : le sucre d’orge.

Double visage d’une cité au destin bousculé par l’histoire

 

 

Yvonne Oter

En attendant l’heure

 

La chambre sommeille dans la calme moiteur de l’après-midi d’août. La poitrine affaissée de la vieille dame se soulève et s’abaisse au rythme de l’appareil à oxygène qui cliquette en cadence à côté du lit. Son embout semble lui obstruer les narines où il instille pourtant le gaz vital dont ses poumons ont besoin, tandis que le tuyau d’arrivée lui strie le menton d’un éclat verdâtre. La poitrine se soulève, s’abaisse, se soulève, s’abaisse, avec une régularité toute mécanique qui devient vite obsédante et quelque peu hypnotique. Les multiples ravines creusées par les rides de son visage frémissent, s’ouvrent ou se referment sous l’effort que le simple fait de respirer imprime à ses traits. Se soulève, s’abaisse, se soulève, …

Assis dans un fauteuil dur et inconfortable placé tout à côté du lit, le vieil homme reste immobile, les yeux fixés sur le corps allongé. Sa poitrine se soulève et s’abaisse en cadence avec celle qui lui fait face. C’est peut-être la dernière chose qu’il pourra partager avec elle. Respirer dans le même temps.

Il n’est pas conscient pourtant de cette harmonie de leurs deux poitrines, il ne pense pas, il laisse errer son esprit à sa guise. Et son esprit part loin, très loin, dans le passé. Vers une époque bien lointaine, mais si proche dans son souvenir, où, petit garçon, cette poitrine qui ahane avec tant de peine aujourd’hui, était le refuge vers lequel il courait se blottir quand le monde autour de lui, lui paraissait trop grand, ou trop menaçant, ou trop sombre. Ce nid, maintenant vidé et décharné, était alors le lieu de toute paix, rond, chaud, apaisant.

Un jour, sur une plage de la Mer du Nord, il s’était éclaté la peau du pied sur un coquillage ébréché. En pleurs, il avait couru de toutes ses petites jambes se faire consoler près de sa mère. Elle avait d’abord nettoyé la plaie, l’avait pansée, puis, le prenant sur ses genoux, avait bercé le petit garçon contre sa vaste poitrine en murmurant des " Voilà, voilà, ce n’est rien. Reste un peu près de Maman, ça va aller mieux. ". Et il s’était senti si bien, qu’il s’était endormi, le visage barbouillé de ses dernières larmes.

Il voudrait pouvoir la prendre ainsi dans ses bras, la bercer et lui murmurer des petits mots sans grande signification, pour qu’elle aussi se sente bien, qu’elle n’ait pas peur, qu’elle puisse lâcher prise. Mais il n’ose pas. Une méchante pudeur d’homme le retient et l’empêche de rendre le bien-être qu’il a reçu il y a tant d’années.

Il scrute le visage aimé, tentant d’y retrouver tout l’éclat et la fraîcheur dont il aimerait conserver l’image. Las, les yeux se sont ternis, la bouche naguère souriante s’est creusée, les bonnes joues rondes se sont affaissées. Il ne reste de la jeune femme heureuse et épanouie de son enfance, qu’une enveloppe desséchée et méconnaissable. Ses jambes longues, fermes, solides, autour desquelles il était si bon de refermer ses petits bras, ne semblent plus que deux morceaux de bois où subsiste encore un peu de peau racornie. Ses bras, qu’elle ouvrait largement pour y accueillir mari, enfants, amis, pendent en flasques lambeaux le long de son corps. Ses mains fines et élancées, à la caresse si douce, se serrent pitoyablement l’une contre l’autre, dans un geste dérisoire de dernière prière.

La chambre est pleine du souffle impersonnel de la machine qui fait gonfler et s’abaisser la poitrine de la gisante. Laide, la chambre. Peinte en jaune vif et ornée de rideaux, aujourd’hui tirés, en madras coloré. Ces couleurs vives et censées apporter bonne humeur et jovialité aux résidents, les mêmes dans toutes les chambres, éclairent la scène d’une nuance vaguement obscène. Des tons tendres, intimes, apporteraient un peu de décence à ces moments douloureux.

Le vieil homme se déplace légèrement dans le fauteuil trop dur. Il sent l’inconfort de sa station immobile depuis si longtemps. S’appuyant sur la canne posée contre le siège, il redresse légèrement le buste, secoue ses jambes ankylosées, attentif à ne pas faire de bruit pour ne pas troubler le calme ambiant.

Avec le changement de position, ses pensées se déplacent aussi, vers un passé beaucoup plus récent. A-t-il eu raison de placer sa maman dans cette maison de retraite, chaudement recommandée par le médecin traitant ?

Dernier survivant de la fratrie, il a dû s’y résoudre après une chute de son épouse, ayant entraîné une fracture du col du fémur et de longs mois d’indisponibilité. Lui qui n’était déjà plus très vaillant aurait eu bien du mal à assumer la charge de deux femmes handicapées à la maison. Malgré les aides ménagères, malgré le passage des infirmiers deux fois par jour, malgré la bonne volonté de ses propres enfants. Qui habitent trop loin, qui ont leurs activités professionnelles, qui ne peuvent pas venir souvent. Il sait qu’il n’a pas eu le choix, mais il sait aussi que l’état de santé de sa maman s’est dégradé depuis qu’elle y séjourne. Comme si vivre ne l’intéressait plus. Elle a commencé à s’éteindre comme une bougie qui n’aurait plus assez d’oxygène pour survivre.

Une larme perle au coin de son oeil. Aujourd’hui, plus de maman disponible pour calmer sa douleur. Plus de giron où se réfugier quand la peine est trop profonde. Plus de mots doux pour adoucir son mal.

Alors, le vieux monsieur lâche prise. Son visage marque à peine une légère crispation, et sa respiration s’éteint d’un coup. Ses traits retrouvent la sérénité et l’innocence de ses cinq ans, tandis qu’un léger sourire détend sa bouche.

L’appareil à oxygène continue à cliqueter et à rythmer sa cadence, mais, maintenant, un seul souffle fait gonfler et s’affaisser une seule poitrine, sans qu’une poitrine amie accompagne le mouvement. Le soir tombe sur la chambre endormie et voile de sa pudeur la scène du dernier amour.

 

 

Suzanne Alvarez

Les pralines de Saint-Hubert

   

Le Commissaire Principal Dutry se trouvait à titre privé non loin d’Andorre, à Bourg-Madame. Il était descendu à l’Hôtel Buscail pour se reposer. Cette enquête qui traînait l’avait déprimé. Et puis, il n’avait pas pris de vacances depuis son divorce. Sa femme était partie trois ans plus tôt avec un autre homme beaucoup plus jeune et surtout plus disponible que lui. Quelle garce ! Un opticien ! Pendant combien de temps avait duré leur petit manège ? Ça, il aurait bien été incapable de le dire…

En sortant de la cave à vins, il tomba en arrêt devant la BMW anthracite dernier modèle qu’il avait déjà vue la veille à la même place, et retint un petit sifflement admiratif. C’était un passionné de bagnoles Dutry.

– Y’en a qui s’emmerdent pas ! bougonna-t-il, maussade, en faisant le tour de la belle carrosserie. Puis il reprit sa marche et n’y pensa plus : la barrière pyrénéenne se dressait devant lui dans toute sa splendeur. L’air était pur. Ici, on respirait et c’était de tout repos…

Le même soir, peu avant la fermeture, Mme Léa Aldeguer, la buraliste, eut la visite d’un inconnu qui lui remit un beau billet de 100 Euros pour l’achat d’un paquet de Dunhill bleues. Nourrie de romans et de films policiers dont elle raffolait, et avant même toute vérification, pressentie par elle comme superflue, elle suivit négligemment l’élégant client jusqu’au trottoir. Feignant une vérification de sa vitrine. Il venait de traverser la rue pour rejoindre la voiture de luxe qui stationnait en face et devant laquelle l’attendait une femme. Exaltée à l’idée d’entrer de plain-pied dans un feuilleton qui s’annonçait palpitant, Léa nota consciencieusement le numéro de la voiture. Rentrée dans sa boutique, elle s’épanouit d’aise en constatant que son intuition était bien justifiée. Son billet figurait sur la liste que la Banque de France avait communiquée à tous les commerçants. En même temps, l’idée d’un croustillant adultère la fit fantasmer.

– Et pourquoi pas avec un flic ! dit–elle à voix haute dans la solitude de son petit commerce, honteuse et ravie à la fois. Mais oui, par exemple avec l’un de ceux qui ne manqueraient sans doute pas de traquer l’inquiétant propriétaire de la BM qui, de surcroît, détenait un billet provenant du fameux hold-up dont la télé avait tant parlé ! Ce billet trônait à présent dans son tiroir-caisse. Et le contempler la rendait toute chose… Et l’idée que l’homme ait pu hériter accidentellement de ce beau billet vert, à l’occasion d’une transaction, ne l’effleura même pas, tant il correspondait physiquement au profil qu’elle prêtait aux gangsters.

– Pssssstt ! Hep ! M’sieur ! Du " Tabac " d’en face, la buraliste lui faisait des gestes sémaphoriques. Dutry passait justement pour prendre son Narval et sa moisson quotidienne de journaux. Il se dirigea vers elle et entra dans la boutique. Madame Aldeguer servit promptement les derniers clients, verrouilla sa porte, retourna l’affichette " Je reviens de suite " et un peu confuse, elle questionna :

– Excusez-moi si je suis indiscrète, mais vous êtes de la Police… je crois ?

– Tiens donc ! Et comment savez-vous cela ?

– C’est parce que l’autre jour, quand vous avez ouvert votre portefeuille, j’ai aperçu une carte barrée de bleu blanc rouge. J’ai donc pensé que vous étiez policier ou gendarme. Enfin… un truc comme ça !

– Bravo, vous avez le coup d’œil ! Vous auriez fait une excellente collaboratrice ! fit-il en retenant un sourire. Effectivement, je suis de la Police ! Et alors…que puis-je faire pour vous ?

– Mais…vous êtes en vacances, là ? demanda-t-elle en rosissant de plaisir.

– Oui, en quelque sorte. Mais si vous avez besoin d’un renseignement, allez-y ! Je suis tout ouïe !

– Ben voilà ! Hier soir, j’ai servi un homme qui m’a payé une bricole avec un billet tout neuf de 100 Euros.

Le Commissaire devint dès lors très attentif aux paroles de la commerçante.

– Oui et alors ? questionna-t-il d’un ton sensiblement plus impatient.

– Eh bien ! Vous comprenez ce n’est pas très courant. Alors je les ai un peu suivis… Oui parce que je ne vous ai pas dit…En fait ils étaient deux. Il y avait une espèce de grande blonde avec lui…avec un drôle de genre. Lui c’était un grand type d’une trentaine d’années environ. Bien baraqué. Assez beau gosse ! Puis elle s’arrêta là dans sa description, consciente du fait qu’elle risquait de tomber dans la complaisance si elle en disait davantage. Et puis, n’avait-elle pas suffisamment laissé entendre qu’elle n’était pas insensible au charme de certains hommes ?

Intrigué, Dutry suçota son bout de tuyau qu’il venait de sortir de sa poche. Sans l’allumer. Il hocha la tête.

– Je vois ! Et alors ?

– Eh bien, tout ça pour vous dire que j’avais raison de me méfier. Mes premières impressions sont souvent les bonnes…Surtout quand elles sont mauvaises ! ajouta-t-elle avec un sourire désarmant. Déjà charmante au naturel elle était à croquer quand son visage s’éclairait. Mais Dutry était bien trop attentif à ses paroles pour se laisser distraire.

– Et pourquoi donc ? l’encouragea-t-il à poursuivre.

– Parce que le billet qu’il m’a donné provient du hold-up. Vous savez bien, celui du Crédit Lyonnais de Bordeaux. On nous a fait passer une liste de numéros et mon billet est dessus.

Le cœur de Dutry s’emballa. Et c’est d’une voix à peine altérée par l’accélération de ses battements cardiaques qu’il questionna :

– Vous êtes sûre de ce que vous dites ? Parce que vous savez quoi ? Ce hold-up, c’est mon affaire ! Enfin, je veux dire…c’est moi qui suis chargé de cette enquête ! L’intérêt de la dame pour cette histoire extraordinaire empourprait à présent ses joues. Elle ajouta :

– Puis, je l’ai vu rejoindre la BMW que vous regardiez hier. Vous comprenez, je suis aux premières loges. Je vois tout, moi, de derrière ma vitrine ! avoua-t-elle excitée comme une puce.

Il s’attendait à la voir battre des mains comme une petite fille.

– Tenez Monsieur le Commissaire, j’ai même relevé le numéro de la voiture. Et elle lui tendit, triomphante, un bout de papier griffonné.

- Pyrénées Orientales ! remarqua Dutry. Faites voir le billet !

Deux jours plus tard, Mme Aldeguer recevait la visite de son Commissaire, flanqué de deux inspecteurs dont l’un coucha scrupuleusement sur le papier son témoignage capital.

A partir de là, tout alla très vite. Le propriétaire de la luxueuse voiture était un repris de justice de trente-trois ans nommé Loïc Le Guellec. Mais ce furent les recoupements rendus possibles par les enregistrements téléphoniques qui assirent définitivement la conviction des policiers, persuadés dès lors de tenir là l’auteur de l’audacieux braquage. La veille du jour prévu pour déclencher les interpellations, l’un des préposés aux écoutes entra tout excité dans le bureau du Commissaire Dutry :

– Le Guellec se fait alimenter en munitions par un des ses anciens collègues transporteurs ! dit-il en tendant la feuille de transcription à son supérieur.

– Tenez ! Regardez ça patron. Il réclame des bastos à un copain.

Dutry décrypta lentement les phrases de la conversation enregistrée…Le Guellec appelait à Rennes l’entreprise qui l’avait employé naguère et demandait à ce qu’on lui passât Paulo rapidement :

– Dis donc tu descends toujours demain comme prévu ?

– Ouais, sans problème ! répondait Paulo.

– Il faudrait que tu me ramènes des pralines.

– Ouais, pas d’problème. Combien t’en veux ?

– Un sac…Euh...Non…Mets m’en plutôt deux. J’aime autant.

– Deux sacs. D’ac. Pas d’problème...

En plus du dispositif initialement prévu, trois inspecteurs furent chargés d’interpeller le chauffeur à son arrivée. Ce dernier, âgé d’une quarantaine d’années et plutôt chétif pour un routier, manifesta son étonnement à la vue de ces trois types rébarbatifs. Tandis qu’ils passaient son camion au peigne fin, leur obsession semblait être deux sacs de cartouches dont le pauvre Paulo ignorait totalement l’existence. Mais indépendamment du chargement parfaitement normal, il s’avéra que ces dénégations étaient bel et bien justifiées. En effet, ils ne découvrirent en tout et pour tout que deux sachets de pralines en chocolat, sur lesquels le brave chauffeur enfin soulagé n’eut pas de mal à s’expliquer. Son vieux copain de travail, Loïc, adorait ces friandises qu’on trouvait uniquement dans une pâtisserie de Saint-Hubert. Et bien que Paulo n’ignorât rien du passé et des agissements de son pote, il lui en descendait souvent, quand un chargement le conduisait à Perpignan, d’autant plus qu’il ne lui demandait rien d’illégal…

– Cette confusion a failli tout foutre par terre. On a compris que le brave Paulo n’était pas mouillé, mais si on l’avait laissé courir il se serait dépêché de tout raconter à Le Guellec…qui aurait pu nous glisser entre les doigts…Alors, il a eu beau gueuler, on l’a gardé au frais le temps de cueillir ce salopard !

Le Commissaire Dutry se leva. Il alla jusqu’à la fenêtre : des forêts, des prairies. La vue s’étendait, magnifique, jusqu’au Pas de la Case. Il fouilla dans l’une des poches de sa veste et revint vers Léa :

– Tiens ! Un des fameux paquets de pralines ! dit-il.

– Oh ! Merci ! J’adore ça ! Elle en prit une et rejeta vivement le drap à ses pieds afin d’offrir à son commissaire le spectacle panoramique de son anatomie. Parfois, il n’en faut pas davantage pour tenter et aiguiser à nouveau de mâles appétits et, justement, elle aimait beaucoup qu’il eût très faim d’elle.

  

 

Gilbert Marquès

Petites histoires de gallinacés

Poulet des champs

Jolie petite poulette

Je chante picore caquette

Juste le temps de grandir

Ma destinée ? Rôtir

Mais ma vie si courte soit-elle

N'en est pas moins belle

J'ébouriffe mes plumes au soleil

Le coq n'a pas son pareil

Pour m'honorer de ses assiduités

Ainsi s'écoulent en toute liberté

Les saisons de mon existence

Je suis cocotte de luxe sous semence

Poulet du ghetto

Pauvre poulet déshydraté

J'ignore tout de l'été

De la lumière sans cesse

De la musique pour le stress

Je suis conditionné pour mourir

Gros gras mou et pour finir

Nourriture insipide au goût

Comme une vieille carne en ragoût

A la chair blanche et flasque

Baudruche gonflée de poudres fantasques

Prisonnier sans possible rémission

Je suis le nouveau coq de la civilisation

 

 

Claude Bachelier

Le beau pied bot.

  

C’est l’histoire -mon histoire- d’un pied bot qui est beau. Et oui, je suis un pied bot beau ! Je le dis sans forfanterie, en toute modestie : je suis un beau pied bot. Il est vrai que dans l’imagerie populaire, un pied n’est jamais considéré comme beau, et à plus forte raison, un pied bot. Entendons nous bien cependant, je ne prétends pas avoir la beauté de ceux de cette danseuse aux pieds nus, Isadora Duncan ; non plus d’ailleurs que la force et l’adresse de ceux de Zidane ou de Beckham….

Pour autant, je suis un beau pied bot.

D’ailleurs, vous le savez bien, un pied, fût il bot, n’empêche nullement de le prendre, son pied, avec quelqu’un du sexe opposé. Voire du même sexe. Mais dans ce cas, on risquerait alors d’évoquer le célèbre " gay-pied ", le journal spécialisé, et non l’impasse où se sont engouffrée nos amis américains. D’ailleurs, on regrettera que beaucoup d’entre eux ne repartiront de ce guêpier que les pieds devant, alors qu’ils allaient là-bas presque en villégiature, pour s’offrir un pied à terre.

Ainsi va le monde et il faut faire avec !

Remarquez, moi qui vous parle, moi qui suis un beau pied bot, j’ai bon pied, bon œil, même si parfois, le moral en berne, je perds pied. Mais cela ne dure pas et je me remets vite sur pied en repartant du pied droit. Mais être un beau pied bot ne veut pas dire que certains matins, je ne me lève pas du pied gauche. Certes non ! Qui n’a pas ses petites faiblesses, qui parfois ne sait pas sur quel pied danser ? En tous cas, je lutte pied à pied pour repartir du bon pied. Certains m’accuseront que, me trouvant beau, je ne me mouche pas du pied. Des jaloux sans doute, des médisants. Je les laisse aller à cloche pied, ils ne sont que de la piétaille !

Et puis, en plus d’être un beau pied bot, j’ai le pied marin et c’est bien pratique par ces temps agités. Mais cela ne suffit pas, il ne faut mieux pas avoir les deux pieds dans le même sabot, sous peine de ne pas trouver chaussure à son pied, au risque de se retrouver avec un pied dans la tombe.

Cela posé, il faut aussi savoir faire des pieds de nez à tous ces pieds plats qui voudraient que tout soit organisé au millimètre, comme si la vie pouvait se mesurer avec un pied à coulisse !

D’ailleurs, moi qui suis un pied bot beau, je pourrai penser que je ne suis pas sur un pied d’égalité avec un pied non bot, non plus qu’avec un pied bot très beau. Mais alors, quid du pied bot pas beau ? Faudrait-il le virer, le mettre à pied, lui interdire de vivre sur un grand pied ? Allons donc, foutaises que tout cela ! Je préfère n’en faire qu’à ma tête. Tiens, justement, j’aperçois la tête qui fait la tête.

C’est vrai qu’elle est belle aussi, cette tête, avec ses longs cheveux bouclés, mais il ne s’en est fallu d’un cheveu qu’elle ne se fasse des cheveux si par malheur, je l’avais oubliée. Je n’irai pas jusqu'à dire qu’elle coupe souvent les cheveux en quatre, mais elle est parfois un peu procédurière et il m’arrive d’avoir mal aux cheveux à force de me prendre la tête. Mais pour parler d’elle, de cette tête là, il faut mieux avoir sa tête à soi, même si on ne sait plus où donner de la tête. En effet, elle n’est pas là par hasard, et elle a une haute idée de sa position, au point que ça lui tourne parfois la tête. Et oui, l’altitude, ça peut donner le mal de tête, parce que lorsque l’on a la tête dans les étoiles, on peut se croire arrivé, on peut se croire tête de liste, alors que l’on est tout juste la tête de turc d’un plus haut que soi ou d’un plus malin. Alors, on a droit à un tête à queue et on se retrouve en tête à tête avec sa mauvaise conscience. A supposer que l’on ait une conscience, bien sûr ! J’espère que cette tête là en a une de conscience, ça pourrait lui éviter de perdre la tête, justement et de calculer de tête qu’en toute chose, il faut savoir garder la tête froide.

Vous imaginez donc bien qu’un pied bot, même beau, se doit de se la jouer modeste, car la tête n’est pas seule : elle a l’œil, et le bon (et comme dirait l’autre, l’œil était dans la tombe et regardait Caïn). Et pour tout dire, elle en a même deux ! Donc, grâce à eux, elle a bon pied, bon œil, elle a le coup d’œil et, sans lui obéir au doigt et à l’œil, il faut savoir qu’elle m’a à l’œil, c’est à dire qu’elle me surveille et non pas qu’elle m’a gratuitement. Non mais, on a sa dignité, quand même !

Mais à malin, malin et demi, car pour tenir quelqu’un à l’œil, il ne vaut mieux dormir que d’un œil, et croire que l’on peut tenir à ce rythme, c’est se mettre le doigt dans l’œil.

Un beau pied bot n’a pas froid aux yeux et pour ses beaux yeux, à elle, je me sens capable de lui faire de l’œil, de lui faire les yeux doux. Je me sens prêt à faire le coco bel œil, et même l’œil de Moscou, c’est vous dire ! Sans pour autant toutefois avoir les yeux plus gros que le ventre, afin d’éviter qu’elle ne se lasse et ne s’en batte l’œil. Mais là d’ou je la vois, je vous le garantis : elle vaut le coup d’œil, ça crève les yeux.

Cependant, méfiance, la belle est rancunière et c’est alors œil pour œil et parfois, pour un œil deux yeux. Je la sens prête à fermer les yeux d’un qui lui aurait dit : mon œil ! au vain prétexte qu’il ne voulait pas en croire ses yeux que cette tête là était belle, très belle même. Ca, c’est un crime de lèse majesté que, pour ma part, je n’ose pas imaginer un instant, je vous le jure sur mon œil de perdrix. Et oui, je suis un pied bot beau avec un œil supplémentaire que je couve des yeux.

Mais attention, elle n’a pas que les yeux, elle a aussi le nez ! Un de ces nez où nul ne peut tirer de vers, même le poète. Inutile de vous dire qu’il faut mieux voir plus loin que le bout de son nez, car sinon vous risquez de vous voir fermer la porte au nez et de vous trouver nez à nez avec un Cyrano qui vous aura dans le nez ! Reconnaissons cependant qu’il n’est pas simple d’être un nez, un rien de fatigue et vous piquez du nez, sans compter ceux qui se mangent le nez, ceux qui à vue de nez donnent l’heure et ceux qui ont un verre dans le nez. Mais c’est bien connu, aux âmes bien nées, la valeur ne fait pas de pied de nez !

Mais, me direz vous : cher pied bot beau, vous nous avez parlé de vous, de la tête, des yeux, du nez…Et les autres ?

On se calme, auditeur attentif, on se calme. Chaque chose en son temps…Car vous pourriez aussi me demander à genoux de vous parler du genoux ; ou, vous prétendant sorti de la cuisse de Jupiter, exigez que l’on s’arrête quelques instants sur cette cuisse de nymphe si appétissante ; ou, changeant votre fusil d’épaule, vous preniez le prétexte fallacieux que vous avez la tête sur les épaules, et que vous ne haussiez les épaules à l’évocation du dos ; mais je pense que vous en aurez très vite plein le dos, même si vous tournez le dos à quelqu’un que vous avez sur le dos. Mais là, il faut être un bon gymnaste et avoir des mains avec des doigts de fée, comme une petite main de chez Chanel. Parce que, entre nous, il ne suffit pas de mettre la main à la pâte, de conduire les mouvements de main de maître, de faire main basse avec un homme de main sur l’essuie main pour croire que l’on est arrivé au nirvana de l’olympisme. Non, mille fois non ! Il vous faudra encore vous prendre en main, voire faire le baise - main et ne pas y aller de main morte pour arriver à Francfort sur le Main ! Il ne suffit pas d’avoir une main de fer pour forcer la main du quidam qui passe, au prétexte, là encore fallacieux, qu’il n’a pas la main et qu’il doit attendre son tour.

Nous ne vivons plus une époque où il suffit d’avoir le bras long pour être accueillis à bras ouverts par les gros bras de service. Il ne suffit pas non plus de faire un bras d’honneur aux bras droits des notables pour croire que l’on peut rester là, les bras croisés, ou repartir bras dessus bras dessous, ou encore taper à tour de bras sur un bidon vide pour faire croire aux autres que l’on sait prendre la vie à bras le corps !

Non, tout ça, c’est dépassé. Se taper sur le ventre après avoir eu les yeux plus gros que le ventre ne sert pas à grand chose : chacun sait que ventre affamé n’a pas d’oreilles. Alors, pour savoir ce que l’on a vraiment dans le ventre, il faut filer ventre à terre chez le radiologue, sans pour autant se mettre à plat ventre devant lui ou se ridiculiser dans une danse du ventre, car si cela peut donner du cœur au ventre, vous ne perdrez pas de ventre.

Je pourrai aussi, moi le beau pied bot, être à deux doigts de vous montrer du doigt, et avec doigté, qui plus est. Certes, je le pourrai, je connais mon sujet sur le bout des doigts, mais je risque d’être à deux doigts de vous importuner.

D’ailleurs, je vois bien à vos yeux qui se ferment que votre attention baisse à vue d’œil ; que vos mains tremblent en sous main ; que vos bras vous restent sur les bras et que votre pauvre tête ne sait plus où donner de la tête !

Alors, je vais vous laisser là et repartir du bon pied vers de nouvelles aventures : I am a poor lone some pied bot….

 

Ysiad

Tant et tant

 

Tant d’espoirs sous le stylo pour tant de gens qui écrivent, tant de lignes arrachées à l’oubli, tant d’acharnement à saisir l’instant, tant de papiers noircis et tant de corbeilles pleines, tant de tentatives, d’essais, de ratures, tant de cartouches rengainées, tant de manuscrits envoyés par la poste, déposés à bicyclette, sous le soleil ou sous la pluie, tant de stations de métropolitain sans aucun lendemain, tant de cœurs qui battent en regardant la boîte, tant de faux espoirs pour tant d’auteurs déçus, rembarrés comme des malpropres, tant de déconvenues malvenues, tant de manuscrits détruits, critiqués, refusés, tant de déceptions inavouables, de traits tirés sur des projets tenus un peu trop près du cœur, tant de mise à l’épreuve, fais tes preuves. Tant de lettres stéréotypées, avec fautes d’orthographe ou sans, tant de formules plates écrites à la hâte, vite emballées, tant de langue de ce bois dont on fait les refus, tout cela distillé au fil des jours, comme un goutte-à-goutte amer. Allo, Grassouillard ? Allo ? Allo ? A l’eau, oui, à l’eau les fantasmes, noyés dans le jus du désespoir, Grassouillard n’a pas répondu, manuscrit perdu, jamais ô grand jamais reçu, impossible, pas croyable, et pourtant possible, croyable, tout à fait véridique, Destouches avait bien raison, qui porta le manuscrit du Voyage relié à son poignet par un cadenas, de peur de se faire dérober en chemin l’enfant du bout de ses nuits. Paumée aussi par Grassouillard, l’enveloppe affranchie pour le retour du manuscrit, diluée, disparue, envolée, un recueil de nouvelles, mais quelle idée bizarre, et à trois de surcroît, on rêve, on est au pays de Oui-Oui, et puis pour qui se prend-on, à charger la mule ainsi, franchement, par les temps qui courent, un peu de raison, Grassouillard a d’autres choses à faire, allons, allons, du vent, bonnes gens, retournez dans vos chaumières brouter avec vos vaches dans la grange, les prés de Saint Germain sont bien gardés, aboie la standardiste qui raccroche quand on insiste.

Et puis un jour, oui.

Oui.

Un oui sincère, qui a lu et approuvé, qu’est ce que c’est au regard de l’humanité, mais c’est là, écrit noir sur blanc, comme une palpitation.

Oui.

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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 17:00

provisions été

  

La période estivale arrive à grand pas mais vous ne vous en souciez pas, vous avez la tête ailleurs. Entre les jeux de ballons, les défilés pour les retraites, les trépidations du petit roi soleil, les dividendes qui explosent, les escadrilles humanitaires, le bac du petit dernier, la marée noire et le retour du chikungunya, vous avez perdu le contact. Ce n’est qu’en bouclant vos bagages que vous reviendra à l’esprit un truc tout bête et qui vous fera vous mordre mille fois les doigts : nom d’un petit bonhomme, c’était quoi déjà ce fichu bouquin dont on disait tant de bien l’autre jour au café ?

 

Antigone image

 

 

 Invitation à partager une bonne nouvelle ! En fait, le terme est inapproprié puisqu’il s’agit d’un roman, Détestable Antigone, de Danielle Akakpo est publié aux Éditions Laura Mare.

Épris de littérature et d’écriture, ils ont correspondu régulièrement par le biais d’un forum d’internautes. Ils rêvaient de se rencontrer. Lorsque la rencontre tant attendue peut enfin s’organiser dans la maison de vacances de l’une d’entre eux, elle tourne au drame dès la première nuit. La méchante langue que l’on n’attendait pas, qui a fait au groupe la désagréable surprise de sa présence, est emportée par une crise cardiaque. Loïc, auteur de romans policiers, est le seul à trouver bizarre cette soudaine disparition. Il s’engage dans une enquête qui le conduira auprès de la sœur de la défunte. Il ne ressortira pas indemne de cette aventure

A découvrir sur :  http://www.lauramare.fr et/ou http://www.editions.lauramare.com

En vente en librairie, sur les sites FNAC, Chapitre.com, Amazon et le site de la maison d’édition. 16€

Demandez un exemplaire dédicacé à l’auteure : akakpo.danielle@orange.fr

 

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Au-delà des dunes…

de Désirée Boillot, Alain Emery et Annie Mullenbach

Un émouvant roman à trois voix construit comme un recueil de nouvelles… une vieille maison au-delà des dunes, un écrivain à la recherche de solitude, une jeune femme énigmatique, une famille maudite, une histoire d’amour intemporelle…

Editions Nouvelles Paroles 10 € 

 www.editionsnouvellesparoles.com

 

  

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Quatre carnages et un enterrement

de Françoise Guérin

Un livre qui joint l’utile à l’agréable. Comme l’indique son titre, il propose cinq récits criminels écrits par Françoise Guérin. En commentant chacun de ses textes, elle veut vous permettre de discerner quelques unes des clés utilisées pour écrire ces cinq nouvelles. Ces éclaircissements, tout comme les compléments de Gaël Gratet, sont d’un grand intérêt pour ceux qui lisent comme pour ceux qui voudraient écrire. C’est un loisir à l’investissement minime : des feuilles blanches et un stylo, mais c’est d’un bon rapport. Outre la satisfaction de jouer au metteur en scène et d’assassiner en toute impunité qui vous voulez, vous allez vous frictionner avec des mots et des sons. Vous allez essayer de créer une voix, votre voix, de façon à ce qu’elle soit reconnaissable comme celle d’un chanteur. Claude Mesplède.

Editions D’un Noir Si Bleu 7,50 €  www.dunnoirsibleu.com

 

 

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Pas de travail qui vaille

Nouvelles inédites de Lika Spitzer, Michel Calonne, , Georges Flipo, Franck Garot, Jean Pézennec, Dany Grard, Sophie Stern, Fabrice Marzuolo, François Teyssandier, Guy Chaty.

Le temps d’un livre, les étudiants de l’Ecole Estienne se sont substitués au comité de lecture de l’Atelier du Gué, prenant le soin de choisir, puis de mettre en pages et d’illustrer dix nouvelles sur le thème du travail. Drôle d’idée ! Mais ô combien d’actualité ! Que le travail soit un cauchemar, une course de fond, un but, une passion, voilà bien le sujet qui intéresse les auteurs de cette anthologie. Ils nous donnent ici leur vision toute personnelle, parfois engagée, drôle ou pas, sérieuse ou décalée, mais toujours réaliste d’un temps qui occupe souvent la moitié de notre vie. N’y a-t-il vraiment pas de travail qui vaille ?

Editions Atelier du Gué, 14 € distribué par http://www.lekti-ecriture.com 

 

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9 juin 2010 3 09 /06 /juin /2010 21:49

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Comment se débrouiller d’une demande d’autoportrait ? Quelles portes secrètes ouvrir ? Quelles hypothèses proposer au regard de l’autre ? Quelles propositions vont provoquer un clin d’œil complice, un sourire en coin, un éclat de rire, un coup de sang ? Qu’est-ce qui au bout du compte sera entendu, retenu, répété et escamoté ? Soucieuse d’y voir un peu plus clair, Ysiad s’est penchée sur la question…

  

Portrait de soi

 

Ces temps-ci, je suis à cran. Mon fils prépare ses dossiers de candidature post-bac et parmi ceux-ci, il y en a un qui demande au candidat de dresser en une page un portrait de lui-même. En toute objectivité. Avec ses qualités, et ses défauts. Il s’agit de faire une lettre la mieux tournée possible, toute l’habileté consistant à faire sentir au destinataire que les points faibles sont loin d’être rédhibitoires, et qu’ils peuvent être largement compensés par les points forts. Cet exercice ô combien délicat me renvoie à l’époque où je passais des tests de recrutement pour décrocher un poste stable. Questionnaire à choix multiples, problèmes de logique, analyses graphologiques et de personnalité ; j’ai eu droit à tout, même à l’épreuve orale, ma bête noire. Que dire ? Comment éviter les écueils ? Au moment d’aborder le versant des défauts, je bafouillais avec le sentiment de battre ma coulpe comme à confesse, et je ne sais toujours pas pour quelle raison bizarre j’avouai un jour, dans un élan de folle sincérité, que j’avais tendance à m’empiffrer de chocolat pour repousser le stress auquel j’étais sujette. Si l’époque a changé, les symptômes sont restés les mêmes : je me goinfre discrètement alors que Léo sèche sur sa feuille. Il a écrit son premier paragraphe, mettant en valeur ses points forts, mais pour ce qui est des points faibles, il cale. Panne sèche. Rien ne lui vient à l’esprit. Comme s’il ne savait comment orienter sa lettre vers les zones sombres de sa personnalité. Je tournicote autour de lui, le torchon sur le bras, range les tasses à café dans le buffet, marmonne toute seule, la bouche pleine de Ritter Sport. Chalop’rie de dochier…exerchiche chtupide… Léo soupire. Fais moins d’bruit, M’man. Je travaille. Je m’éloigne avec mon anxiété, quand Julie entre dans la pièce, enveloppée de son peignoir. Léo lève le nez. Ah, Julie, tu tombes bien. Tu pourrais pas m’trouver un ou deux défauts ? Faut qu’je remplisse mon dossier… Intriguée, elle s’approche de son frère et se penche pour lire par-dessus son épaule : " … Mes principaux points forts résident dans la diversité de mes centres d’intérêt et dans une grande curiosité intellectuelle quant à la littérature, la poésie, la musique, l’art en général…blablabla… Cependant, comme tout un chacun, plusieurs atouts me font défaut… " Julie a soudain un gros sourire. Bon, dit-elle. C’est simple. Commençons par le commencement. Voyons… T’es méchant, très méchant… intolérant… hypocrite… avare… machiste… jaloux…Léo s’agite sur sa chaise. Ok, Julie. Stop. On arrête. Va jouer ailleurs, tu m’aides pas. – Ah non. Tu me demandes un service, j’ai pas fini ! Bruyant, surtout quand tu rentres d’une fête et que t’as trop bu; voleur, tu me piques tout le temps mon effaceur, mes feutres, ma crème anti-boutons, ma raquette de ping-pong ; salaud, tu m’aides pas pour mes exercices de maths ; cruel, tu ne nourris jamais Patou et tu lui dis : ta gueule quand il miaule ; paresseux, tu fous rien, tu vides jamais le lave-vaisselle, tu fais jamais les courses ; chiant, têtu, orgueilleux, faux-cul, irrespectueux, indélicat, menteur, grossier, bête…J’oubliais : Tu pues des pieds…Voilà pour une première fournée. Si t’as besoin d’autres idées, t’as qu’à me demander !

Sa sœur étant partie, pris d’une soudaine inspiration, Léo a repris la plume. " … plusieurs atouts me font défaut, comme la patience… Je suis parfois trop exigeant à l’égard de moi-même et des autres, ce qui m’amène à être trop critique, constituant ainsi un défaut non négligeable. "

On ne le dira jamais assez : en matière de portrait de soi, tout est une question de dosage.

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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 13:55

Salut artiste image

C’est à une pittoresque ballade dans le métro parisien que nous convie aujourd’hui Jean-Pierre Michel. Et comme il y est question de musique voici pour l’accompagner :

 " Le poinçonneur des Lilas "

 

 

 Dans les petits matins mouillés par l’haleine de brume, où venaient mourir les dernières ombres de la nuit sur les façades d’ocre jaune délavée par les ans, se profilaient les ombres furtives, sortant des gigantesques tours. Elles longeaient les barres d’immeubles sur les chemins de bitume menant à la gare pour former une longue file de silhouettes silencieuses aux visages blêmes, courbées sous le poids des jours.

Sur le quai de la gare, s’affichait une gaîté un peu forcée pour donner l’illusion d’heureuses retrouvailles à la vue de compagnons de trajet.

A l’approche du train dont on voyait au loin surgir la masse sombre, les conversations s’arrêtaient, dans l’attente fébrile de s’y engouffrer en jouant des coudes pour avoir une place assise.

Sitôt celui-ci à quai, faisant abstraction de civilités sous des dehors affables, se préparait l’assaut qui vous prend, vous soulève et vous porte aux instants d’un voyage sans rêve.

Déjà, l’élan du sourire avait perdu son entrain !

Hissé dans le wagon sous la poussée brutale, c’est à qui, parmi les sièges tagués, trouverait le premier une place libre, afin d’y finir sa nuit jusqu’à l’ultime escale.

Heureux, étaient ceux qui avaient le plaisir de poser leur séant sur un siège souillé de graffitis ou lacéré au couteau par d’obscurs vandales.

Les autres devaient faire bonne figure en se disant que ce qui n’avait pas été aujourd’hui, sera demain

C’est ainsi que le train démarrait sur cette sereine philosophie de ceux qui n’avaient pas eu d’autre choix que de rester debout.

Chaque matin, lorsque que le train s’était délesté en cours de route d’une partie de sa cargaison humaine, pour être remplacée par une autre, on voyait monter un homme bien vêtu, portant les cheveux longs et la barbe. Ce christ endimanché faisait toujours grande impression, car il s’annonçait à la ronde par un - Laisser passer l’artiste – d’un ton enjoué.

Et pour donner du crédit à ces bonnes paroles, il brandissait un étui à violon qu’il mettait bien en évidence au dessus de sa tête en s’engageant dans le wagon Il était accueilli par un chaleureux - Salut l’artiste – sur le même ton que le sien à son arrivée.

Il en était ainsi chaque jour quand il montait dans la rame et quand il en partait pour un éventuel récital, du moins, chacun le croyait-il.

Dans la masse compacte des voyageurs se dessinait toujours un petit espace, ici et là, pour goûter sa présence où fleurait bon un parfum de bohème.

Mis en place, il se montrait peu disert. Sans doute pour garder quelque mystère sur sa personne. Cela renforçait les égards que l’on avait pour lui.

Il semblait même que quelques dames lui faisaient les yeux doux, tant il était bien de sa personne.

Il répondait par un sourire bienveillant à leur endroit.

Il était un bouquet de soleil dans cette grisaille quotidienne, l’image d’un rêve cher à chacun.

Et puis un jour, ce fut la fausse note qui marqua la fin de cette admiration sans borne à son égard.

C’était l’été. La chaleur était accablante et pesait sur l’humeur des voyageurs. Ils leur tardaient de sortir de cet antre étouffant pour fuir cette atmosphère irrespirable

A la station " Châtelet ", quand les portes s’ouvrirent, ce fut la ruée d’une marée humaine aux corps entremêlés qui jaillit de la rame en poussant des cris de bêtes sauvages Devant cette furie, Il n’était pas conseillé à ce moment là de se trouver sur son passage. Certains tombèrent à terre en proférant des injures envers ceux qui les avaient poussés sans ménagement.

Notre artiste n’était pas à la fête. Désarçonné il se vit propulser telle une fusée hors de la rame. Son seul souci dans la mêlée confuse était de garder son précieux chargement près de lui.

Malheureusement, mal lui en prit, il agrippa le bras d’un voyageur, dont la masse musculaire aurait du le dissuader de faire cette bévue dans cette situation scabreuse, et l’entraîna dans sa chute.

La boîte à violon lui échappa des mains pour tomber sur le sol. Son compagnon de chute, se relevant, hors de lui, envoya un coup de pied rageur sur le flanc de l’instrument, l’envoyant dinguer sur l’angle d’un mur pour laisser entendre comme un bruit d’os brisés.

Grande fut la stupeur de ceux qui se remettaient péniblement de cette sortie mouvementée. L’étui, en trois morceaux, gisait sur le quai, sans violon à l’intérieur. Mais, s’y trouvait une gamelle dont le couvercle malmené par le choc, laissait déverser sur le sol une coulée de flageolets agrémentés de pommes de terre baignant dans leur sauce. Quelques rondelles de saucisson s’échappant d’un emballage fait à la va vite, roulèrent sur le quai du métro pour épouser les semelles des passants pressés. Pour ne pas être en reste, une bouteille de vin brisée répandait son contenu sur les aliments, dégageant ainsi une forte odeur de vinasse, qui à cette heure matinale, était du plus mauvais effet pour les estomacs n’ayant ingurgité qu’une tasse de café sous les volutes de fumée de la cigarette.

Un morceau de pain, ayant fugué, lui aussi, s’était pris entre les pieds d’un voyageur, qui, du bout de sa chaussure, l’envoya se faire pendre ailleurs. Il atterrit en déséquilibre sur un rail puis chut près de canettes vides, que d’incorrigibles soiffards avaient jetées sur la voie.

Grande était la désillusion de certains, d’avoir été abusés de si longues années, par celui qui voulait se faire prendre pour ce qu’il n’était pas.

Notre musicien de pacotille, paralysé par cet incident imprévu, n’en baillait pas une, rouge comme une tomate en pleine canicule. Sous les quolibets, fusant de toutes parts, Il prit les jambes à son cou sans demander son reste. Loin de l’appellation habituelle, il n’entendit dans sa fuite que - Salut connard –

Depuis ce jour peu mémorable pour lui, on ne l’a jamais revu !

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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 11:36

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Après le succès d’estime remporté par le texte de Jean-Claude Touray célébrant la mémoire de Ravaillac le mal-aimé, nous vous proposons aujourd’hui Mandrin : Louis le bien-aimé, du même auteur. Rappelons que vous aussi, visiteurs assidus ou de passage, vous pouvez nous présenter une personnalité illustre qu’elle soit inconnue, ignorée, obscure ou secrète…

 

 

 

Feuilletons quelques dictionnaires. Mandrin, nom commun, y désigne une variété de petits objets dans le domaine des techniques. Exemple de mise en phrase: Quand Paulo a le mandrin, sa perceuse fait des merveilles. Une acception supplémentaire figure dans le " trésor de la langue française " : celle d’escroc, filou, du nom de Louis Mandrin, célèbre bandit français qui fut exécuté en 1755 à Valence; ce terme est bien att. dans les parlers du quart Sud-Est et de la Bourgogne au sens de "malfaiteur, vagabond, mauvais sujet" (FEW t. 6, 1, p. 160).

Et voila le plus grand héros du Dauphiné habillé pour l’hiver par un distingué lexicographe.

 

Chevalier blanc apparu dans le ciel chargé d’une monarchie absolue sur le déclin (saisissante image, non ?) Mandrin " capitaine général des contrebandiers " fut un temps trop court hélas, source de migraines et d’insomnies pour bien des fermiers généraux. Ces financiers richissimes, prêtaient au roi et se remboursaient sur la bête avec de coquettes plus-values… Ils étaient si détestés par le peuple que ce fut un plaisir de les guillotiner sous la Révolution.

Bandit malgré lui, Louis avait à la suite de la pendaison de son frère Pierre " déclaré la guerre " aux collecteurs d’impôts et à leurs sbires des bureaux et des brigades de la " Ferme Générale ". Ces percepteurs privés s’acharnaient tout spécialement à faire payer les pétuneurs, mais sans se soucier de leur santé : jamais il n’était écrit : " Fumer tue " sur les paquets de tabac. C’était aussi l’époque de la gabelle et l’addition était salée pour qui voulait mettre un peu de chlorure de sodium dans sa gamelle.

Stratège remarquable, Mandrin savait berner les forces de l’ordre envoyées à sa poursuite en opérant là où on ne l’attendait pas, avant de se réfugier de l’autre côté de la frontière, dans les montagnes suisses.

"Le peuple aime ce Mandrin à la fureur" (Voltaire). Bien naturel, Louis qui taille des croupières aux gabelous venge les petites gens que l’impôt écrase. Il les fascine par tous ces trésors qu’il cacherait dans des grottes. En plus, c’est un brigand très convenable, issu d’une bonne famille qui a eu des malheurs. Voleur, peut-être, mais il règle ses consommations dans les tavernes.

 

" Fameux par ses forfaits, il fut grand par sa mort ". Il reste de nos jours une complainte colportée après son exécution. Chanson de geste en raccourci peu soucieuse de vérité historique, elle a fait de Louis Mandrin un héros d’épopée.

Mais s’il était célébré hier, aujourd’hui...

Demandez à Chloé, qui passe les épreuves de français du bac, si elle le connaît.

- Pas soldat Louis fillette ! Louis Mandrin. Le Robin des bois français.

- Connais pas ce ringard, mais Robin des bois, oui, j’ai vu le dessin animé.

 

Décidément, rien n’arrêtera l’invasion culturelle anglo-saxonne.

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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 15:44

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 Personne ne vit hors du monde et chacun tente à sa manière de se débrouiller dans son rapport à autrui. Il n’existe pas de bonne façon d’être ou de faire qui nous libérerait du poids de la responsabilité individuelle. Nous sommes sans cesse confronté à cette question de la reconnaissance de soi par l’autre en oubliant la plupart du temps que nous ne voulons rien savoir de cet autre. Une chose est sûre cependant : plus nous fermons les portes, plus nous sommes prêts à tout pour être aimés.

 Claude Romashov nous propose une nouvelle admirable sur cet autre qui ne répond pas à l’attente et qui peu à peu devient le lieu de la seule colère et du châtiment…

 

 

Il est trois heures moins dix. La radio beugle une rengaine qui l’énerve. Il tend l’oreille. C’est l’autre le grand benêt qui entreprend sa " Paulette à bicyclette ". Il se balade tout au long de la chanson avec une bande de copains aussi nigauds que lui. Comme s’il n’y avait que ça à faire avec un vélo. Le sien est appuyé contre un arbre à une cinquantaine de mètres et il aimerait bien profiter de ce calme après midi pour piquer un roupillon dans un sous-bois qu’il pense être le seul à connaître. Le soleil darde ses rayons assassins et l’air vibre de mouches. Des grosses bleues, celles qu’il déteste. Le transistor, un vieux modèle très costaud, lui vrille les tympans. Si on ne peut plus dormir tranquille à la campagne ! Déjà, il a fui le village. Trop de moqueries, trop de quolibets sur sa taille, son allure d’épouvantail, sa grosse tête et les postillons qui s’échappent d’entre ses dents. Le godillot qu’il envoie à la tête du rital chantant n’atteint pas sa cible et pour son malheur, le Bécaud et sa voix d’outre cave prend la relève. " La solitude, ça n’existe pas " Alors celui-là, quel faux cul ! Toujours entouré de femmes pour lui arracher sa cravate à pois et le reste !

Il en pleurerait presque de désespoir. Il sait bien que c’est le temps des vacances et de l’arrivée des petites pépées de la ville qui viennent s’encanailler avec les garçons de ferme. Mais lui, il doit se contenter de saliver et fort car elles ne le regardent même pas et si elles lui adressent la parole, c’est pour se moquer de sa gaucherie et de sa tête trop lourde. Les femmes lui ont tellement fait de mal que son pauvre cœur ressemble à un champ en jachère. La première ce fut sa mère. Une paysanne frustre et grossière. Toute meurtrie (Jésus, Marie, Joseph) d’avoir pondu un idiot comme lui. Tout juste bon à ramasser les éteules après la moisson. Mais de moisson, il n’y en a plus avec ce ciel dur et le temps sec.

Tant pis pour la sieste, ce n’est pas pour aujourd’hui encore ! Les mouches bourdonnent jusque dans sa tête et s’il a réussi à écrabouiller le transistor avec une grosse pierre, il n’est pas fier et regarde avec étonnement ses doigts rougis.

Un énorme sentiment de perte lui serre le cœur. Ce cœur dont les gens ne reconnaissent pas la chaleur. Seul le travail de ses mains les intéresse. Des mains larges comme des battoirs. Des mains trop épaisses. Des mains qui ne sont pas faites pour la caresse.

Des nuages approchent, s’agglutinent, s’accumulent. De blancs, ils sont devenus noirs. L’orage approche. Il va devoir " plier bagage ". C’est une expression nouvelle qu’il a noté de sa grosse écriture malhabile sur le carnet de moleskine rouge, aux pages parfumées qu’il a volé. Il a noté aussi l’heure du rendez-vous qui allait changer sa vie.

Il se lève péniblement, laisse Montand et Bécaud à leurs voix écrabouillées et revient vers le champ désert pour reprendre son vélo. Le temps est devenu sombre. Des gouttes de pluie s’écrasent sur ses joues. Enfin l’orage pour laver la terre et y faire germer de tendres pousses. Ses pieds raclent la poussière. Il laisse des empreintes mais qu’importe personne ne le retrouvera. Il n’entend plus les mouches. Chacun sait qu’elles n’aiment pas les pluies violentes de l’orage. De toute façon, il va enfourcher son vélo et rentrer au village. On va encore rire de lui, le renvoyer chez sa mère s’il s’approche trop des jolies vacancières mais il est sûr que personne ne retrouvera la bicyclette de la jeune Paulette. Elle, qui a eu l’impudence de se moquer cruellement de lui quand ils se sont enfoncés dans le sous-bois pour y cueillir des mûres. Elle désirait tant goûter les mûres sauvages au sang noir qui barbouille à présent ses lèvres.

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 09:40

concours-calipso-2010.jpgUne information de la plus haute importance s'est subrepticement glissée dans la photo du jour.

Saurez-vous la découvrir et en tirer profit ?

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 13:01

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Yvonne Oter tient salon au café. C’est avec des yeux rêveurs et un goût certain pour les couleurs éclatantes des petites choses de la vie qu’elle vient barbouiller de son talent les grandes étendues de la grisaille.  

 

La Femme Popote

 

La confiture.

Les bulles bouillonnent en provoquant le tumulte sur toute la surface de la large marmite de cuivre. Frémissements, gémissements, jaillissements. La rage gronde au sein du liquide en fusion où l’éparpillement des morceaux de fruits le dispute à la dissolution des carrés de sucre. Tout se mélange avec colère, avec obstination, dans un grand désordre apparent. Et les bulles " bluppent " par-dessus la bataille qui se déroule dans les profondeurs infernales du chaudron. La fumée dégagée par le conflit souterrain monte droit, incolore encore, mais déjà parfumée par les derniers instants vécus par les premières victimes. La lutte s’amplifie, attisée par les flammes qui la cernent. Une écume rosâtre naît sur la surface agitée, fruit des fruits sacrifiés par l’holocauste.

Placide, je touille.

 

La chemise.

La vapeur éructée s’attaque agressivement aux poignets innocents de la chemise. Sous le choc de la chaleur et du liquide pulvérisé, les pauvres se froncent, se recroquevillent, mais ne peuvent échapper à la semelle bouillante du fer qui les discipline définitivement, sans recours.

Le col, maintenant, subit l’assaut implacable de l’acier. A plusieurs reprises, car il peut se montrer assez rétif et désobéissant. Il faut y passer et repasser pour réussir à le mater.

Le fer s’attaquera ensuite aux manches, puis aux épaules, puis au dos, puis aux deux devants, sans relâche, ni pitié, ni miséricorde : le moindre faux pli doit être éradiqué.

Et j’écoute le troisième acte de " Lucia de Lamermoor " avec ravissement.

 

L’ombre.

La fenêtre brille de mille feux sous les rayons lumineux qui peuvent maintenant la traverser sans retenue. L’eau, le détergent et le savoir faire ont parfaitement rempli leur rôle. La vitre luit au soleil du matin.

La vitre scintille du bonheur de se voir aussi belle et propre lorsque, soudain, elle fronce le nez. Quoi ? Qu’est-ce ? Dans le coin supérieur droit, une ombre s’est formée. Signe d’un lavage négligent ? D’un passage désinvolte de la raclette ? D’un oubli coupable de la peau de chamois ? L’ombre est discrète, peu apparente, presque invisible, mais sa présence à peine devinée suffit à gâcher toute la joie de la fenêtre. Le soleil file vite se réfugier derrière un gros nuage qui passait opportunément.

Moi, je suis plongée dans ma rêverie en retirant mes gants de plastique rose.

 

La chaussette.

Elle ne fut pas appariée à la sortie du séchoir. Elle fut mise soigneusement à l’écart, dans un endroit qu’elle n’avait pas l’habitude de fréquenter. Puis elle fut saisie sans ménagements, retournée et installée le talon vers le haut. La position lui parut indécente, mais elle n’eut pas le temps de s’en préoccuper car, sans prévenir, un œuf fut introduit brutalement par son ouverture. Un œuf de bois. Rouge. Obscène.

Elle put à peine faire " ouf !" qu’elle ressentit la première piqûre qui lui transperçait le corps. Suivie d’une deuxième, puis de tellement d’autres qu’elle dut en arrêter le compte. Chacune des pénétrations de l’aiguille était suivie du long défilement crissant d’un fil de laine interminable qui la faisait frissonner, de honte, de dégoût, de rejet. Elle était maintenue solidement, et toutes ses tentatives pour échapper au supplice furent vaines malgré ses tortillements et les secousses de son corps torturé. Elle dut endurer le martyre jusqu’au bout sans qu’aucune possibilité d’y échapper ne lui fût laissée.

J’étais plongée dans l’intégrale de Brel et je " Rosa, rosa, rosam-ais " devant ma porte ouverte sur l’été finissant.

 

Le plumeau.

Les grains de poussière dansent et virevoltent, crûment éclairés par les rayons du soleil qui traverse la porte vitrée. Petits rats occasionnels, ils multiplient les mouvements d’ensemble du ballet, avec un ensemble parfait qui les sépare puis les regroupe au gré de la chorégraphie. Sans que la musique change, apparaît le danseur étoile, sensé accorder ses pas aux leurs et participer à leur danse en mettant leur grâce en valeur.

Que nenni ! Le livret ne le prévoit pas ainsi ! Le plumeau entré en lice avec une certaine brutalité, a pour but de pourchasser les jeunes filles jusqu’aux moindres recoins de la scène et de les faire disparaître l’une après l’autre, jusqu’à l’extinction finale de leur danse maintenant affolée. Elles ont beau multiplier les entrechats, les sauts, les esquives, rien n’y fait. Le plumeau joue le rôle de l’ogre dans cette fable impitoyable et n’arrêtera son ballet qu’une fois tous les grains disparus. Puis il viendra saluer le public, seul sur le devant de la scène, pour bien montrer qui est la vedette du spectacle.

Le portable collé à l’oreille, j’échange les dernières nouvelles du jour avec ma meilleure amie.

 

L’oignon.

L’oignon pleure de honte et de rage sous la pointe du couteau qui le dénude peu à peu des derniers lambeaux masquant sa pudeur. Mis à nu, il ne peut que subir ce lent dévoilement de ses parties intimes, blanches, pures, vierges. Puis il rejoint ses congénères déjà exposés sur une planche de plastique, prêts pour l’ultime outrage. L’un d’eux, dans un vain souci d’y échapper, roule sur lui-même et se réfugie au fond de la cuvette de l’évier. Peine perdue ! Il est repris et replacé sur la planchette.

Le fil aiguisé du couteau luit sous le néon de la cuisine alors qu’il s’approche pour le sacrifice. Il siffle en découpant en larges tranches l’oignon qui laisse échapper de nouvelles larmes. Pas de pitié ! Le couteau tranche dans le vif sans états d’âme. Les rondelles suppliciées s’entassent, mêlées les unes aux autres. Puis s’en vont rejoindre des moignons de céleri au fond d’une haute marmite où, bientôt, le long cri silencieux des moules à l’agonie fera frémir le couvercle impuissant.

Je pleure de rire en écoutant pour la centième fois " J’suis pas un imbécile puisque j’suis douanier ".

                                                                                  Yvonne Oter, mars - avril 2010

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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 18:38

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En mer comme à terre, bon nombre d’hommes n’échappent pas à la tentation de se construire de petits paradis individuels qui les libéreraient des contraintes du collectif. Réfugiés dans des îlots de plus en plus étriqués ces hommes-là sont la plupart du temps pris par la crainte que quelque chose ou quelqu’un puisse leur faire du tort. Leurs relations sont empoisonnées par le ressentiment et l’impossibilité d’entendre quelque chose de l’autre. Le paradis devient en quelque sorte le lieu du vide.

On peut aisément imaginer que vivre à bord d’un bateau soit difficile mais comme la plupart des navires ne partent pas à la dérive on se dit que les occupants se prémunissent certainement de cette idée qu’ils seraient à la fois dans un lieu enchanté et en route vers des rivages enchanteurs…

Ceci étant, voici venu le vingt troisième épisode des Histoires d’eau du Capitaine Alvarez

 

Porte-Poisse * 

 

Les piques envoyées par la capitaine de l’Epsilon ne comptaient pas, parce qu’elles ne se comptaient plus. Une fois de plus, Lucette adressa un regard suppliant à sa mère pour l’inviter à se taire, mais en vain. Celle-ci continuait de plus belle…

 

Au Guyana. Dans un mouillage non loin de Georgetown.

Lucette resta un long moment immobile, paralysée et meurtrie par ce qu’elle venait d’entendre et, sur l’instant, songea même à mourir. Il y eut d’autres mots, suivis d’un silence. Puis dans le lointain, elle entendit se perdre les échos d’un rire. Quand Lucette comprit qu’on récitait mot pour mot les propos si souvent tenus par sa mère, la flamme du souvenir qu’elle avait crue un temps apaisée, lui revint en une lueur d’incendie. Et ce fameux jour ressurgit avec la brutalité d’une injection intraveineuse. Chaque parole la blessait comme une gifle. Et l’affront était d’autant plus cuisant que celle qui les prononçait était Justine, sa meilleure amie :

- Moi, ma fille, vous comprenez, c’est pas comme la vôtre… elle… elle sait déjà ce qu’elle veut faire plus tard… elle a la vocation…

  

S’occuper des animaux, leur donner la pâtée, les dorloter, les soigner et même les vacciner, c’était son domaine réservé, son jardin secret, sa vocation. Et ce n’était pas sans une douce émotion que Lucette pensait au jour où elle serait vétérinaire. Comme l’oncle Fred. Mais il y avait encore beaucoup de chemin à faire, car elle n’avait que quinze ans.

- Ça va aller mon pépère ! Là, c’est bientôt fini ! fit avec douceur Justine qui maintenait fermement Riri tout en caressant ses longues oreilles pendant que Lucette, après avoir posé une attelle, enveloppait le membre fracturé à l’aide d’un gros bandage pour l’immobiliser tout à fait.

- Te voilà au repos forcé mon pauvre Riri ! lui murmura tendrement Lucette en le déposant dans sa panière.

 

Elle se tenait la tête entre les mains, pareille à une gamine victime de la catastrophe qu’elle venait de déclencher, quand, le cœur en morceau, trois semaines plus tard, après avoir enlevé les pansements de son petit compagnon, elle le vit s’acheminer lentement de son pas boiteux. On ne sut jamais comment elle fit son compte, toujours est-il que la pauvre bête se retrouva avec la patte pratiquement soudée à l’envers, n’empêchant toutefois pas Riri de se déplacer. Pendant longtemps, Lucette se tint à l’écart des autres, parla peu, évita les regards, et refusa les invitations sur les autres bateaux. Mais surtout, elle perdit sa meilleure amie.

  

On profita d’une escale au Venezuela pour faire opérer Riri à qui on posa une nouvelle attelle. Quand un peu plus tard il fut complètement requinqué, Lucette fut si contente qu’elle en oublia pour toujours ses griefs envers son amie Justine. Et nous vîmes ces deux-là comploter à nouveau, se faire des confidences et les achever par des cascades de rires comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures. Quant à la mère à Lucette, elle changea du jour au lendemain, tutoya tout le monde, lança régulièrement des invitations à bord de son Trismus 27*. Et chacun fut si ému par cette soudaine petite familiarité si inhabituelle chez elle et cette métamorphose, qu’elle en fut tout à fait pardonnée.

 

* Le Guyana : C’est le seul pays d’Amérique latine dont la langue officielle est l’Anglais. Il fait partie également des plus pauvres. Sa population est issue d’immigration noire et indo-pakistanaise. Sa capitale est Georgetown..

* Porte-poisse : Le mot lapin est un mot maudit qu’il ne faut jamais prononcer sur un voilier, un mot qui porte malheur. On dit, pour " le " nommer : la bête aux grandes oreilles ou le cousin du lièvre.*Le * Trismus 27 : est un dériveur lesté, de 37 pieds, en bois moulé ou en polyester (comme dans l’histoire).

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