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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 08:41

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Voilà un livre qui se lit comme un roman. Un livre où les pages se tournent si promptement qu’on a parfois l’impression de les avoir seulement parcourues, rivé à la seule mécanique de l’intrigue. La quatrième de couverture suffit à nous éclairer sur le contexte : la commissaire Viviane Lancier n’est pas du genre poète, mais la voici condamnée à se passionner pour Baudelaire : un sonnet torride
dont il serait l’auteur se transforme en serial killer, envoyant à la morgue ceux qui s’y intéressent.

Avec ce nouvel opus Georges Flipo nous offre une sombre immersion dans les fleurs du mal, une ballade violente et voluptueuse dans les jardins de la poésie. On pourrait n’en retenir que la performance stylistique, la coloration érotico-poétique de la langue ou bien l’habile construction du jeu d’indices et le savant dosage d’humour et de sobriété, mais ce serait oublier qu’un roman, à fortiori policier, se construit sur des faux-semblants. L’essentiel est toujours dans ce qui se dérobe à la raison. Si la commissaire n’aime point les vers, ce n’est pas tant parce qu’elle serait hermétique au genre mais bien parce que certains vers la bouleversent et la renvoient à quelque chose de complexe et d’obscur qui s’active en elle et qu’elle ne parvient ni à éclaircir ni à maîtriser.

Au-delà des péripéties liées à l’enchevêtrement des pistes et des témoignages, qu’est-ce qui nous intrigue tant chez la commissaire ? Contrairement à ce que l’auteur voudrait nous faire croire elle n’est pas déboussolée par la singularité de l’affaire qui lui est confiée ni hantée par sa surcharge pondérale, non, ce qui revient de façon récurrente, c’est cette façon qu’elle a d’être en permanence sous l’emprise de la question du désir. Une question qui pèse de plus en plus lourd au cours de l’enquête sous les effets conjugués du manque - de résultats, d’affection, d’estime de soi - et de la présence à ses côtés d’un jeune inspecteur qui sait parfaitement renifler l’essence du poétique et se laisser aller à de formidables élans du cœur. On sait très bien que dans le roman policier l’énigme finit toujours par être résolue et que ce qui tient en haleine le lecteur c’est cette occasion qui lui est donnée d’entendre ce qui se dit à demi mot et d’entrevoir le dénouement. Mais pour peu qu’on lève un moment le nez du livre, que l’on interrompt l’enchantement, on s’aperçoit que ce qui est à l’œuvre est cette part du récit qui se concentre en quelques images et qui ne se conclut pas. Dans cette histoire la question est de savoir comment la commissaire va se débrouiller avec ses propres affaires. Saura-t-elle sortir de sa posture de femme forte et déterminée, de son rôle de maîtresse d’hommes, de sa propension à ne pas savoir être amoureuse, sera-t-elle capable quand le désir vient à rugir, de ne pas seulement engloutir une barre chocolatée ? Saura-t-elle oublier le métier et dire à son beau partenaire en pleine souffrance non pas qu’elle l’aime beaucoup mais qu’elle l’aime tellement ? C’est troublé par le désir impossible d’approcher ce mystère-là que l’on referme le livre. C’est là tout le talent de Georges Flipo : une capacité à tenir nos sens en éveil et une faculté à nous faire percevoir au delà du roman le bruit que fait en nous la vie.

La commissaire n’aime point les vers de Georges Flipo, éditions La Table Ronde, 300 pages, 18€

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans chroniques littéraires
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commentaires

ysiad 24/02/2010 10:12




C'est ce genre de recension qui donne envie de prendre la plume rien que pour en avoir une aussi. Les articles des journaux qui répètent tous la même chose font pâle figure à côté !
Chapeau bas, Patrick.



Françoise 23/02/2010 21:52


Très joli article, Patrick !


Patrick 23/02/2010 14:38


Vous pouvez agréablement compléter ce point de vue en allant découvrir sur Mot Compte Double la très fine vignette clinique, pardon la très belle chronique, enfin l'indispensable lettre de
recommandation à son amie psy délivrée par Françoise Guérin aux héros de polar en mal de reconnaissance.  


Lastrega 22/02/2010 20:17


Bon, si un jour j'ai besoin de quelqu'un pour faire la pub de mon futur bouquin (sauf que je ne sais pas encore ce que je vais pouvoir mettre dedans), je ferai appel à tes services, Patrick. C'est
beau, c'est beau, c'est beau...
Et on parle encore de Baudelaire....


M agali 22/02/2010 09:25


Superbe chronique, Patrick!
Et qui touche à l'essentiel: to Twix or not to Twix, that's the question.