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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 15:30

récréation image

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Cocktail 600
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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 12:00

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600 ! C’est fait, c’est écrit, c’est dit. L’affaire est bouclée. On n’y reviendra plus. Inutile de vous jeter sur votre ordinateur pour recompter. C’est noté dans les statistiques. J’ai vu de mes propres yeux le chiffre s’afficher. J’en ai encore les méninges qui tremblent. C’est fou comme le temps passe. Mais c’est ainsi, c’est humain. D’ailleurs, à bien y regarder, la pointe des 700 se profile déjà droit devant nous.

Allez, installez-vous confortablement au bar ou en salle. Prenez un verre et trinquons en l’honneur de toutes celles et ceux qui par leurs écrits, commentaires ou simples visites ont contribué à faire de ce café un lieu simple, convivial et libéré des lois du marché.

Musique !  

 

Et place à nos invité(e)s du jour !

Danielle Akakpo

C’est un café extraordinaire

Où l’on ne vous sert ni coca ni bière

Le patron offre de géniales photos

Et les habitués de l’évasion à gogo.

J’arrête de massacrer ce pauvre Charles. Dieu sait s’il ne sortirait pas de sa tombe pour me Trénet en justice.

Sérieusement, j’aime à pousser la porte de Calipso entre chien et loup, à cette heure où l’on a envie de détente après une journée bien remplie. Je viens y siroter de la poésie, y déguster de la belle prose, croquer à pleines dents des chroniques pimentées d’humour, sur le navire des voyages me laisser griser par le vent marin, enfin avaler quelques gorgées des coups de gueule de certains. Car il y a de temps à autre – rarement– quelques passages rebelles, comprenez divergences de vue et empoignades. Mais tout finit par s’arranger entre gens de bonne compagnie. En tout cas, moments de pur bonheur pour moi que ces échanges avec des habitués d’horizons divers qui me semblent à la fois si proches et si lointains. En rencontrerai-je un jour quelques-uns en dehors du café ? Je l’espère.

Pour conclure en chanson cet hommage à Calipso et à ses 600 numéros :

Oh! when my friends, go writing in

Oh! when my friends, go writing in

I want to be in the number

Oh! when my friends, go writing in.

 

 

Jean-Claude Touray

Bonjour la compagnie,

Voici trois petits textes que je déclamerai debout sur la banquette de moleskine: la salle du café est archi-comble.

 

Boulgour et Tapioca.

On dirait le titre d’un opéra pour enfants.

Tapioca, du Brésil, soprano coloratur et collante par nature, fécule de manioc jetée en pluie dans l’eau bouillante. Dire qu’il y a des gens qui l’adorent.

Boulgour des Balkans, baryton-basse cocasse, et prince des brigands. Toutes les audaces. Un dur, un blé dur qu’on concasse.

Le problème, à présent c’est de trouver un lieu romantique où bâtir avec nos héros une belle histoire pour les six à huit ans.

Fautes !

Va laver tes pieds, je te laverai les chaussettes. Paroles de la mère d’un bambin qui a couru tout l’après-midi dans la poussière d’un jardin public. Paroles qui témoignent d’un degré de conscience élevé en matière d’hygiène et de propreté. Paroles à mettre en action, malgré que la formulation soit incorrecte et que cette phrase me gêne beaucoup, à cause que j’ai l’oreille très sensible aux fautes de français.

Pastilles et sucres d’orge.

Chacun connaît ces bonbons plats et blancs, estampillés Vichy sur les deux faces et présentant la forme de rectangles coupés aux quatre coins. Ces pastilles, dont les vertus curatives dans le domaine de la digestion complètent les qualités gustatives sont à la grande station thermale ce que les pralines sont pour Montargis ou le nougat pour Montélimar : une " friandise-drapeau ".

Au petit jeu des correspondances, les pastilles Vichy, propres sur elles et formatées à l’identique seraient les religieuses d’un même ordre.

J’ai découvert, en visitant la capitale des villes d’eau et en son temps de l’Etat français, que les confiseurs vichyssois proposaient une autre spécialité gourmande, diversement colorée dans la même boite et un peu collante, à la façon des entraineuses de cabaret : le sucre d’orge.

Double visage d’une cité au destin bousculé par l’histoire

 

 

Yvonne Oter

En attendant l’heure

 

La chambre sommeille dans la calme moiteur de l’après-midi d’août. La poitrine affaissée de la vieille dame se soulève et s’abaisse au rythme de l’appareil à oxygène qui cliquette en cadence à côté du lit. Son embout semble lui obstruer les narines où il instille pourtant le gaz vital dont ses poumons ont besoin, tandis que le tuyau d’arrivée lui strie le menton d’un éclat verdâtre. La poitrine se soulève, s’abaisse, se soulève, s’abaisse, avec une régularité toute mécanique qui devient vite obsédante et quelque peu hypnotique. Les multiples ravines creusées par les rides de son visage frémissent, s’ouvrent ou se referment sous l’effort que le simple fait de respirer imprime à ses traits. Se soulève, s’abaisse, se soulève, …

Assis dans un fauteuil dur et inconfortable placé tout à côté du lit, le vieil homme reste immobile, les yeux fixés sur le corps allongé. Sa poitrine se soulève et s’abaisse en cadence avec celle qui lui fait face. C’est peut-être la dernière chose qu’il pourra partager avec elle. Respirer dans le même temps.

Il n’est pas conscient pourtant de cette harmonie de leurs deux poitrines, il ne pense pas, il laisse errer son esprit à sa guise. Et son esprit part loin, très loin, dans le passé. Vers une époque bien lointaine, mais si proche dans son souvenir, où, petit garçon, cette poitrine qui ahane avec tant de peine aujourd’hui, était le refuge vers lequel il courait se blottir quand le monde autour de lui, lui paraissait trop grand, ou trop menaçant, ou trop sombre. Ce nid, maintenant vidé et décharné, était alors le lieu de toute paix, rond, chaud, apaisant.

Un jour, sur une plage de la Mer du Nord, il s’était éclaté la peau du pied sur un coquillage ébréché. En pleurs, il avait couru de toutes ses petites jambes se faire consoler près de sa mère. Elle avait d’abord nettoyé la plaie, l’avait pansée, puis, le prenant sur ses genoux, avait bercé le petit garçon contre sa vaste poitrine en murmurant des " Voilà, voilà, ce n’est rien. Reste un peu près de Maman, ça va aller mieux. ". Et il s’était senti si bien, qu’il s’était endormi, le visage barbouillé de ses dernières larmes.

Il voudrait pouvoir la prendre ainsi dans ses bras, la bercer et lui murmurer des petits mots sans grande signification, pour qu’elle aussi se sente bien, qu’elle n’ait pas peur, qu’elle puisse lâcher prise. Mais il n’ose pas. Une méchante pudeur d’homme le retient et l’empêche de rendre le bien-être qu’il a reçu il y a tant d’années.

Il scrute le visage aimé, tentant d’y retrouver tout l’éclat et la fraîcheur dont il aimerait conserver l’image. Las, les yeux se sont ternis, la bouche naguère souriante s’est creusée, les bonnes joues rondes se sont affaissées. Il ne reste de la jeune femme heureuse et épanouie de son enfance, qu’une enveloppe desséchée et méconnaissable. Ses jambes longues, fermes, solides, autour desquelles il était si bon de refermer ses petits bras, ne semblent plus que deux morceaux de bois où subsiste encore un peu de peau racornie. Ses bras, qu’elle ouvrait largement pour y accueillir mari, enfants, amis, pendent en flasques lambeaux le long de son corps. Ses mains fines et élancées, à la caresse si douce, se serrent pitoyablement l’une contre l’autre, dans un geste dérisoire de dernière prière.

La chambre est pleine du souffle impersonnel de la machine qui fait gonfler et s’abaisser la poitrine de la gisante. Laide, la chambre. Peinte en jaune vif et ornée de rideaux, aujourd’hui tirés, en madras coloré. Ces couleurs vives et censées apporter bonne humeur et jovialité aux résidents, les mêmes dans toutes les chambres, éclairent la scène d’une nuance vaguement obscène. Des tons tendres, intimes, apporteraient un peu de décence à ces moments douloureux.

Le vieil homme se déplace légèrement dans le fauteuil trop dur. Il sent l’inconfort de sa station immobile depuis si longtemps. S’appuyant sur la canne posée contre le siège, il redresse légèrement le buste, secoue ses jambes ankylosées, attentif à ne pas faire de bruit pour ne pas troubler le calme ambiant.

Avec le changement de position, ses pensées se déplacent aussi, vers un passé beaucoup plus récent. A-t-il eu raison de placer sa maman dans cette maison de retraite, chaudement recommandée par le médecin traitant ?

Dernier survivant de la fratrie, il a dû s’y résoudre après une chute de son épouse, ayant entraîné une fracture du col du fémur et de longs mois d’indisponibilité. Lui qui n’était déjà plus très vaillant aurait eu bien du mal à assumer la charge de deux femmes handicapées à la maison. Malgré les aides ménagères, malgré le passage des infirmiers deux fois par jour, malgré la bonne volonté de ses propres enfants. Qui habitent trop loin, qui ont leurs activités professionnelles, qui ne peuvent pas venir souvent. Il sait qu’il n’a pas eu le choix, mais il sait aussi que l’état de santé de sa maman s’est dégradé depuis qu’elle y séjourne. Comme si vivre ne l’intéressait plus. Elle a commencé à s’éteindre comme une bougie qui n’aurait plus assez d’oxygène pour survivre.

Une larme perle au coin de son oeil. Aujourd’hui, plus de maman disponible pour calmer sa douleur. Plus de giron où se réfugier quand la peine est trop profonde. Plus de mots doux pour adoucir son mal.

Alors, le vieux monsieur lâche prise. Son visage marque à peine une légère crispation, et sa respiration s’éteint d’un coup. Ses traits retrouvent la sérénité et l’innocence de ses cinq ans, tandis qu’un léger sourire détend sa bouche.

L’appareil à oxygène continue à cliqueter et à rythmer sa cadence, mais, maintenant, un seul souffle fait gonfler et s’affaisser une seule poitrine, sans qu’une poitrine amie accompagne le mouvement. Le soir tombe sur la chambre endormie et voile de sa pudeur la scène du dernier amour.

 

 

Suzanne Alvarez

Les pralines de Saint-Hubert

   

Le Commissaire Principal Dutry se trouvait à titre privé non loin d’Andorre, à Bourg-Madame. Il était descendu à l’Hôtel Buscail pour se reposer. Cette enquête qui traînait l’avait déprimé. Et puis, il n’avait pas pris de vacances depuis son divorce. Sa femme était partie trois ans plus tôt avec un autre homme beaucoup plus jeune et surtout plus disponible que lui. Quelle garce ! Un opticien ! Pendant combien de temps avait duré leur petit manège ? Ça, il aurait bien été incapable de le dire…

En sortant de la cave à vins, il tomba en arrêt devant la BMW anthracite dernier modèle qu’il avait déjà vue la veille à la même place, et retint un petit sifflement admiratif. C’était un passionné de bagnoles Dutry.

– Y’en a qui s’emmerdent pas ! bougonna-t-il, maussade, en faisant le tour de la belle carrosserie. Puis il reprit sa marche et n’y pensa plus : la barrière pyrénéenne se dressait devant lui dans toute sa splendeur. L’air était pur. Ici, on respirait et c’était de tout repos…

Le même soir, peu avant la fermeture, Mme Léa Aldeguer, la buraliste, eut la visite d’un inconnu qui lui remit un beau billet de 100 Euros pour l’achat d’un paquet de Dunhill bleues. Nourrie de romans et de films policiers dont elle raffolait, et avant même toute vérification, pressentie par elle comme superflue, elle suivit négligemment l’élégant client jusqu’au trottoir. Feignant une vérification de sa vitrine. Il venait de traverser la rue pour rejoindre la voiture de luxe qui stationnait en face et devant laquelle l’attendait une femme. Exaltée à l’idée d’entrer de plain-pied dans un feuilleton qui s’annonçait palpitant, Léa nota consciencieusement le numéro de la voiture. Rentrée dans sa boutique, elle s’épanouit d’aise en constatant que son intuition était bien justifiée. Son billet figurait sur la liste que la Banque de France avait communiquée à tous les commerçants. En même temps, l’idée d’un croustillant adultère la fit fantasmer.

– Et pourquoi pas avec un flic ! dit–elle à voix haute dans la solitude de son petit commerce, honteuse et ravie à la fois. Mais oui, par exemple avec l’un de ceux qui ne manqueraient sans doute pas de traquer l’inquiétant propriétaire de la BM qui, de surcroît, détenait un billet provenant du fameux hold-up dont la télé avait tant parlé ! Ce billet trônait à présent dans son tiroir-caisse. Et le contempler la rendait toute chose… Et l’idée que l’homme ait pu hériter accidentellement de ce beau billet vert, à l’occasion d’une transaction, ne l’effleura même pas, tant il correspondait physiquement au profil qu’elle prêtait aux gangsters.

– Pssssstt ! Hep ! M’sieur ! Du " Tabac " d’en face, la buraliste lui faisait des gestes sémaphoriques. Dutry passait justement pour prendre son Narval et sa moisson quotidienne de journaux. Il se dirigea vers elle et entra dans la boutique. Madame Aldeguer servit promptement les derniers clients, verrouilla sa porte, retourna l’affichette " Je reviens de suite " et un peu confuse, elle questionna :

– Excusez-moi si je suis indiscrète, mais vous êtes de la Police… je crois ?

– Tiens donc ! Et comment savez-vous cela ?

– C’est parce que l’autre jour, quand vous avez ouvert votre portefeuille, j’ai aperçu une carte barrée de bleu blanc rouge. J’ai donc pensé que vous étiez policier ou gendarme. Enfin… un truc comme ça !

– Bravo, vous avez le coup d’œil ! Vous auriez fait une excellente collaboratrice ! fit-il en retenant un sourire. Effectivement, je suis de la Police ! Et alors…que puis-je faire pour vous ?

– Mais…vous êtes en vacances, là ? demanda-t-elle en rosissant de plaisir.

– Oui, en quelque sorte. Mais si vous avez besoin d’un renseignement, allez-y ! Je suis tout ouïe !

– Ben voilà ! Hier soir, j’ai servi un homme qui m’a payé une bricole avec un billet tout neuf de 100 Euros.

Le Commissaire devint dès lors très attentif aux paroles de la commerçante.

– Oui et alors ? questionna-t-il d’un ton sensiblement plus impatient.

– Eh bien ! Vous comprenez ce n’est pas très courant. Alors je les ai un peu suivis… Oui parce que je ne vous ai pas dit…En fait ils étaient deux. Il y avait une espèce de grande blonde avec lui…avec un drôle de genre. Lui c’était un grand type d’une trentaine d’années environ. Bien baraqué. Assez beau gosse ! Puis elle s’arrêta là dans sa description, consciente du fait qu’elle risquait de tomber dans la complaisance si elle en disait davantage. Et puis, n’avait-elle pas suffisamment laissé entendre qu’elle n’était pas insensible au charme de certains hommes ?

Intrigué, Dutry suçota son bout de tuyau qu’il venait de sortir de sa poche. Sans l’allumer. Il hocha la tête.

– Je vois ! Et alors ?

– Eh bien, tout ça pour vous dire que j’avais raison de me méfier. Mes premières impressions sont souvent les bonnes…Surtout quand elles sont mauvaises ! ajouta-t-elle avec un sourire désarmant. Déjà charmante au naturel elle était à croquer quand son visage s’éclairait. Mais Dutry était bien trop attentif à ses paroles pour se laisser distraire.

– Et pourquoi donc ? l’encouragea-t-il à poursuivre.

– Parce que le billet qu’il m’a donné provient du hold-up. Vous savez bien, celui du Crédit Lyonnais de Bordeaux. On nous a fait passer une liste de numéros et mon billet est dessus.

Le cœur de Dutry s’emballa. Et c’est d’une voix à peine altérée par l’accélération de ses battements cardiaques qu’il questionna :

– Vous êtes sûre de ce que vous dites ? Parce que vous savez quoi ? Ce hold-up, c’est mon affaire ! Enfin, je veux dire…c’est moi qui suis chargé de cette enquête ! L’intérêt de la dame pour cette histoire extraordinaire empourprait à présent ses joues. Elle ajouta :

– Puis, je l’ai vu rejoindre la BMW que vous regardiez hier. Vous comprenez, je suis aux premières loges. Je vois tout, moi, de derrière ma vitrine ! avoua-t-elle excitée comme une puce.

Il s’attendait à la voir battre des mains comme une petite fille.

– Tenez Monsieur le Commissaire, j’ai même relevé le numéro de la voiture. Et elle lui tendit, triomphante, un bout de papier griffonné.

- Pyrénées Orientales ! remarqua Dutry. Faites voir le billet !

Deux jours plus tard, Mme Aldeguer recevait la visite de son Commissaire, flanqué de deux inspecteurs dont l’un coucha scrupuleusement sur le papier son témoignage capital.

A partir de là, tout alla très vite. Le propriétaire de la luxueuse voiture était un repris de justice de trente-trois ans nommé Loïc Le Guellec. Mais ce furent les recoupements rendus possibles par les enregistrements téléphoniques qui assirent définitivement la conviction des policiers, persuadés dès lors de tenir là l’auteur de l’audacieux braquage. La veille du jour prévu pour déclencher les interpellations, l’un des préposés aux écoutes entra tout excité dans le bureau du Commissaire Dutry :

– Le Guellec se fait alimenter en munitions par un des ses anciens collègues transporteurs ! dit-il en tendant la feuille de transcription à son supérieur.

– Tenez ! Regardez ça patron. Il réclame des bastos à un copain.

Dutry décrypta lentement les phrases de la conversation enregistrée…Le Guellec appelait à Rennes l’entreprise qui l’avait employé naguère et demandait à ce qu’on lui passât Paulo rapidement :

– Dis donc tu descends toujours demain comme prévu ?

– Ouais, sans problème ! répondait Paulo.

– Il faudrait que tu me ramènes des pralines.

– Ouais, pas d’problème. Combien t’en veux ?

– Un sac…Euh...Non…Mets m’en plutôt deux. J’aime autant.

– Deux sacs. D’ac. Pas d’problème...

En plus du dispositif initialement prévu, trois inspecteurs furent chargés d’interpeller le chauffeur à son arrivée. Ce dernier, âgé d’une quarantaine d’années et plutôt chétif pour un routier, manifesta son étonnement à la vue de ces trois types rébarbatifs. Tandis qu’ils passaient son camion au peigne fin, leur obsession semblait être deux sacs de cartouches dont le pauvre Paulo ignorait totalement l’existence. Mais indépendamment du chargement parfaitement normal, il s’avéra que ces dénégations étaient bel et bien justifiées. En effet, ils ne découvrirent en tout et pour tout que deux sachets de pralines en chocolat, sur lesquels le brave chauffeur enfin soulagé n’eut pas de mal à s’expliquer. Son vieux copain de travail, Loïc, adorait ces friandises qu’on trouvait uniquement dans une pâtisserie de Saint-Hubert. Et bien que Paulo n’ignorât rien du passé et des agissements de son pote, il lui en descendait souvent, quand un chargement le conduisait à Perpignan, d’autant plus qu’il ne lui demandait rien d’illégal…

– Cette confusion a failli tout foutre par terre. On a compris que le brave Paulo n’était pas mouillé, mais si on l’avait laissé courir il se serait dépêché de tout raconter à Le Guellec…qui aurait pu nous glisser entre les doigts…Alors, il a eu beau gueuler, on l’a gardé au frais le temps de cueillir ce salopard !

Le Commissaire Dutry se leva. Il alla jusqu’à la fenêtre : des forêts, des prairies. La vue s’étendait, magnifique, jusqu’au Pas de la Case. Il fouilla dans l’une des poches de sa veste et revint vers Léa :

– Tiens ! Un des fameux paquets de pralines ! dit-il.

– Oh ! Merci ! J’adore ça ! Elle en prit une et rejeta vivement le drap à ses pieds afin d’offrir à son commissaire le spectacle panoramique de son anatomie. Parfois, il n’en faut pas davantage pour tenter et aiguiser à nouveau de mâles appétits et, justement, elle aimait beaucoup qu’il eût très faim d’elle.

  

 

Gilbert Marquès

Petites histoires de gallinacés

Poulet des champs

Jolie petite poulette

Je chante picore caquette

Juste le temps de grandir

Ma destinée ? Rôtir

Mais ma vie si courte soit-elle

N'en est pas moins belle

J'ébouriffe mes plumes au soleil

Le coq n'a pas son pareil

Pour m'honorer de ses assiduités

Ainsi s'écoulent en toute liberté

Les saisons de mon existence

Je suis cocotte de luxe sous semence

Poulet du ghetto

Pauvre poulet déshydraté

J'ignore tout de l'été

De la lumière sans cesse

De la musique pour le stress

Je suis conditionné pour mourir

Gros gras mou et pour finir

Nourriture insipide au goût

Comme une vieille carne en ragoût

A la chair blanche et flasque

Baudruche gonflée de poudres fantasques

Prisonnier sans possible rémission

Je suis le nouveau coq de la civilisation

 

 

Claude Bachelier

Le beau pied bot.

  

C’est l’histoire -mon histoire- d’un pied bot qui est beau. Et oui, je suis un pied bot beau ! Je le dis sans forfanterie, en toute modestie : je suis un beau pied bot. Il est vrai que dans l’imagerie populaire, un pied n’est jamais considéré comme beau, et à plus forte raison, un pied bot. Entendons nous bien cependant, je ne prétends pas avoir la beauté de ceux de cette danseuse aux pieds nus, Isadora Duncan ; non plus d’ailleurs que la force et l’adresse de ceux de Zidane ou de Beckham….

Pour autant, je suis un beau pied bot.

D’ailleurs, vous le savez bien, un pied, fût il bot, n’empêche nullement de le prendre, son pied, avec quelqu’un du sexe opposé. Voire du même sexe. Mais dans ce cas, on risquerait alors d’évoquer le célèbre " gay-pied ", le journal spécialisé, et non l’impasse où se sont engouffrée nos amis américains. D’ailleurs, on regrettera que beaucoup d’entre eux ne repartiront de ce guêpier que les pieds devant, alors qu’ils allaient là-bas presque en villégiature, pour s’offrir un pied à terre.

Ainsi va le monde et il faut faire avec !

Remarquez, moi qui vous parle, moi qui suis un beau pied bot, j’ai bon pied, bon œil, même si parfois, le moral en berne, je perds pied. Mais cela ne dure pas et je me remets vite sur pied en repartant du pied droit. Mais être un beau pied bot ne veut pas dire que certains matins, je ne me lève pas du pied gauche. Certes non ! Qui n’a pas ses petites faiblesses, qui parfois ne sait pas sur quel pied danser ? En tous cas, je lutte pied à pied pour repartir du bon pied. Certains m’accuseront que, me trouvant beau, je ne me mouche pas du pied. Des jaloux sans doute, des médisants. Je les laisse aller à cloche pied, ils ne sont que de la piétaille !

Et puis, en plus d’être un beau pied bot, j’ai le pied marin et c’est bien pratique par ces temps agités. Mais cela ne suffit pas, il ne faut mieux pas avoir les deux pieds dans le même sabot, sous peine de ne pas trouver chaussure à son pied, au risque de se retrouver avec un pied dans la tombe.

Cela posé, il faut aussi savoir faire des pieds de nez à tous ces pieds plats qui voudraient que tout soit organisé au millimètre, comme si la vie pouvait se mesurer avec un pied à coulisse !

D’ailleurs, moi qui suis un pied bot beau, je pourrai penser que je ne suis pas sur un pied d’égalité avec un pied non bot, non plus qu’avec un pied bot très beau. Mais alors, quid du pied bot pas beau ? Faudrait-il le virer, le mettre à pied, lui interdire de vivre sur un grand pied ? Allons donc, foutaises que tout cela ! Je préfère n’en faire qu’à ma tête. Tiens, justement, j’aperçois la tête qui fait la tête.

C’est vrai qu’elle est belle aussi, cette tête, avec ses longs cheveux bouclés, mais il ne s’en est fallu d’un cheveu qu’elle ne se fasse des cheveux si par malheur, je l’avais oubliée. Je n’irai pas jusqu'à dire qu’elle coupe souvent les cheveux en quatre, mais elle est parfois un peu procédurière et il m’arrive d’avoir mal aux cheveux à force de me prendre la tête. Mais pour parler d’elle, de cette tête là, il faut mieux avoir sa tête à soi, même si on ne sait plus où donner de la tête. En effet, elle n’est pas là par hasard, et elle a une haute idée de sa position, au point que ça lui tourne parfois la tête. Et oui, l’altitude, ça peut donner le mal de tête, parce que lorsque l’on a la tête dans les étoiles, on peut se croire arrivé, on peut se croire tête de liste, alors que l’on est tout juste la tête de turc d’un plus haut que soi ou d’un plus malin. Alors, on a droit à un tête à queue et on se retrouve en tête à tête avec sa mauvaise conscience. A supposer que l’on ait une conscience, bien sûr ! J’espère que cette tête là en a une de conscience, ça pourrait lui éviter de perdre la tête, justement et de calculer de tête qu’en toute chose, il faut savoir garder la tête froide.

Vous imaginez donc bien qu’un pied bot, même beau, se doit de se la jouer modeste, car la tête n’est pas seule : elle a l’œil, et le bon (et comme dirait l’autre, l’œil était dans la tombe et regardait Caïn). Et pour tout dire, elle en a même deux ! Donc, grâce à eux, elle a bon pied, bon œil, elle a le coup d’œil et, sans lui obéir au doigt et à l’œil, il faut savoir qu’elle m’a à l’œil, c’est à dire qu’elle me surveille et non pas qu’elle m’a gratuitement. Non mais, on a sa dignité, quand même !

Mais à malin, malin et demi, car pour tenir quelqu’un à l’œil, il ne vaut mieux dormir que d’un œil, et croire que l’on peut tenir à ce rythme, c’est se mettre le doigt dans l’œil.

Un beau pied bot n’a pas froid aux yeux et pour ses beaux yeux, à elle, je me sens capable de lui faire de l’œil, de lui faire les yeux doux. Je me sens prêt à faire le coco bel œil, et même l’œil de Moscou, c’est vous dire ! Sans pour autant toutefois avoir les yeux plus gros que le ventre, afin d’éviter qu’elle ne se lasse et ne s’en batte l’œil. Mais là d’ou je la vois, je vous le garantis : elle vaut le coup d’œil, ça crève les yeux.

Cependant, méfiance, la belle est rancunière et c’est alors œil pour œil et parfois, pour un œil deux yeux. Je la sens prête à fermer les yeux d’un qui lui aurait dit : mon œil ! au vain prétexte qu’il ne voulait pas en croire ses yeux que cette tête là était belle, très belle même. Ca, c’est un crime de lèse majesté que, pour ma part, je n’ose pas imaginer un instant, je vous le jure sur mon œil de perdrix. Et oui, je suis un pied bot beau avec un œil supplémentaire que je couve des yeux.

Mais attention, elle n’a pas que les yeux, elle a aussi le nez ! Un de ces nez où nul ne peut tirer de vers, même le poète. Inutile de vous dire qu’il faut mieux voir plus loin que le bout de son nez, car sinon vous risquez de vous voir fermer la porte au nez et de vous trouver nez à nez avec un Cyrano qui vous aura dans le nez ! Reconnaissons cependant qu’il n’est pas simple d’être un nez, un rien de fatigue et vous piquez du nez, sans compter ceux qui se mangent le nez, ceux qui à vue de nez donnent l’heure et ceux qui ont un verre dans le nez. Mais c’est bien connu, aux âmes bien nées, la valeur ne fait pas de pied de nez !

Mais, me direz vous : cher pied bot beau, vous nous avez parlé de vous, de la tête, des yeux, du nez…Et les autres ?

On se calme, auditeur attentif, on se calme. Chaque chose en son temps…Car vous pourriez aussi me demander à genoux de vous parler du genoux ; ou, vous prétendant sorti de la cuisse de Jupiter, exigez que l’on s’arrête quelques instants sur cette cuisse de nymphe si appétissante ; ou, changeant votre fusil d’épaule, vous preniez le prétexte fallacieux que vous avez la tête sur les épaules, et que vous ne haussiez les épaules à l’évocation du dos ; mais je pense que vous en aurez très vite plein le dos, même si vous tournez le dos à quelqu’un que vous avez sur le dos. Mais là, il faut être un bon gymnaste et avoir des mains avec des doigts de fée, comme une petite main de chez Chanel. Parce que, entre nous, il ne suffit pas de mettre la main à la pâte, de conduire les mouvements de main de maître, de faire main basse avec un homme de main sur l’essuie main pour croire que l’on est arrivé au nirvana de l’olympisme. Non, mille fois non ! Il vous faudra encore vous prendre en main, voire faire le baise - main et ne pas y aller de main morte pour arriver à Francfort sur le Main ! Il ne suffit pas d’avoir une main de fer pour forcer la main du quidam qui passe, au prétexte, là encore fallacieux, qu’il n’a pas la main et qu’il doit attendre son tour.

Nous ne vivons plus une époque où il suffit d’avoir le bras long pour être accueillis à bras ouverts par les gros bras de service. Il ne suffit pas non plus de faire un bras d’honneur aux bras droits des notables pour croire que l’on peut rester là, les bras croisés, ou repartir bras dessus bras dessous, ou encore taper à tour de bras sur un bidon vide pour faire croire aux autres que l’on sait prendre la vie à bras le corps !

Non, tout ça, c’est dépassé. Se taper sur le ventre après avoir eu les yeux plus gros que le ventre ne sert pas à grand chose : chacun sait que ventre affamé n’a pas d’oreilles. Alors, pour savoir ce que l’on a vraiment dans le ventre, il faut filer ventre à terre chez le radiologue, sans pour autant se mettre à plat ventre devant lui ou se ridiculiser dans une danse du ventre, car si cela peut donner du cœur au ventre, vous ne perdrez pas de ventre.

Je pourrai aussi, moi le beau pied bot, être à deux doigts de vous montrer du doigt, et avec doigté, qui plus est. Certes, je le pourrai, je connais mon sujet sur le bout des doigts, mais je risque d’être à deux doigts de vous importuner.

D’ailleurs, je vois bien à vos yeux qui se ferment que votre attention baisse à vue d’œil ; que vos mains tremblent en sous main ; que vos bras vous restent sur les bras et que votre pauvre tête ne sait plus où donner de la tête !

Alors, je vais vous laisser là et repartir du bon pied vers de nouvelles aventures : I am a poor lone some pied bot….

 

Ysiad

Tant et tant

 

Tant d’espoirs sous le stylo pour tant de gens qui écrivent, tant de lignes arrachées à l’oubli, tant d’acharnement à saisir l’instant, tant de papiers noircis et tant de corbeilles pleines, tant de tentatives, d’essais, de ratures, tant de cartouches rengainées, tant de manuscrits envoyés par la poste, déposés à bicyclette, sous le soleil ou sous la pluie, tant de stations de métropolitain sans aucun lendemain, tant de cœurs qui battent en regardant la boîte, tant de faux espoirs pour tant d’auteurs déçus, rembarrés comme des malpropres, tant de déconvenues malvenues, tant de manuscrits détruits, critiqués, refusés, tant de déceptions inavouables, de traits tirés sur des projets tenus un peu trop près du cœur, tant de mise à l’épreuve, fais tes preuves. Tant de lettres stéréotypées, avec fautes d’orthographe ou sans, tant de formules plates écrites à la hâte, vite emballées, tant de langue de ce bois dont on fait les refus, tout cela distillé au fil des jours, comme un goutte-à-goutte amer. Allo, Grassouillard ? Allo ? Allo ? A l’eau, oui, à l’eau les fantasmes, noyés dans le jus du désespoir, Grassouillard n’a pas répondu, manuscrit perdu, jamais ô grand jamais reçu, impossible, pas croyable, et pourtant possible, croyable, tout à fait véridique, Destouches avait bien raison, qui porta le manuscrit du Voyage relié à son poignet par un cadenas, de peur de se faire dérober en chemin l’enfant du bout de ses nuits. Paumée aussi par Grassouillard, l’enveloppe affranchie pour le retour du manuscrit, diluée, disparue, envolée, un recueil de nouvelles, mais quelle idée bizarre, et à trois de surcroît, on rêve, on est au pays de Oui-Oui, et puis pour qui se prend-on, à charger la mule ainsi, franchement, par les temps qui courent, un peu de raison, Grassouillard a d’autres choses à faire, allons, allons, du vent, bonnes gens, retournez dans vos chaumières brouter avec vos vaches dans la grange, les prés de Saint Germain sont bien gardés, aboie la standardiste qui raccroche quand on insiste.

Et puis un jour, oui.

Oui.

Un oui sincère, qui a lu et approuvé, qu’est ce que c’est au regard de l’humanité, mais c’est là, écrit noir sur blanc, comme une palpitation.

Oui.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Cocktail 600
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