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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 11:18

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De passage au café, Yvonne Oter nous a remis quelques vieilles lettres découvertes dans un coffre enterré au fond de son jardin. Comme elles représentent une valeur inestimable tant du côté de ce qu’elles révèlent que de leur qualité littéraire, nous avons souhaité faire œuvre de charité en les présentant gracieusement au menu du jour. Mais comme point trop n’en faut, cette gourmandise sera dispensée sur trois jours.



 " Li Vî Bon Dju "*
par  Yvonne Oter

  

Tancrémont, le 18 avril 1880.

 Mon cher fils,

 

A toi qui es si loin aujourd’hui pour effectuer ton service militaire, il faut que je raconte une bien bonne qui m’est arrivée la semaine dernière.

Comme le printemps me semblait bien tôt cette année, je me suis décidé à enfin défricher le champ près du petit bois de Jolimont. Cela faisait des années que j’y pensais et que je reportais toujours ce travail. Mais maintenant que tu vas bientôt revenir parmi nous au prochain automne, il m’a semblé qu’il était temps d’agrandir notre surface cultivable puisque nous serons bientôt deux à nous en occuper. Et puis, je suppose que tu fonderas aussi une famille. Si j’en crois les rumeurs, il paraît que tu écris souvent à la fille du Gaston Deckers depuis ton départ. Tu aurais pu plus mal tomber, car elle est bien mignonne, gentille et dure à la tâche, vu l’exemple de sa mère qui n’est pas feignasse non plus.

Bref, je monte vers le champ de Jolimont avec les deux bœufs et je me mets à retourner la terre. Quel ouvrage ! Tu te doutes bien que, depuis le temps qu’il était en friche, il y en avait des pierrailles et des souches à enlever ! Le soleil brillait fort pour un début de mois d’avril et je transpirais sous l’effort. Mais le travail avançait bien, quand le fer de la charrue a buté contre un obstacle plus important. Une grosse pierre camouflée sous des mousses, que je n’avais pas vue. Une pierre bien plate, comme celles que les druides élevaient autrefois dans nos campagnes, sauf que celle-ci, elle était un peu enterrée dans le sol. Il m’a fallu bien des efforts, et aux bœufs aussi, pour arriver à la déterrer puis à la pousser au bord du champ. Les douze coups de midi avaient sonné quand j’ai pu me relever et je suis alors rentré manger pour refaire mes forces.

L’après-midi, après la sieste, je suis retourné au champ, pensant avoir effectué le plus gros du travail. Nenni ! J’avais à peine relancé l’attelage que le fer bute de nouveau contre un obstacle, au même endroit où j’avais eu tant de mal à enlever la pierre. Tu me connais, mon fils : j’ai juré tous les jurons que je connaissais et même peut-être d’autres que j’inventais pour l’occasion ! Maintenant, je le regrette car, devine ce que j’ai déterré au bout de deux jours d’efforts ? " Li Vî Bon Dju " de Tancrémont que tout le monde croyait perdu depuis l’époque de Napoléon !

Enfin, c’est ce que Monsieur le curé a dit quand il a vu ma trouvaille. Parce que je l’ai appelé quand j’ai vu la taille de la croix, plus de deux mètres, et du corps, presque aussi grand, fixé dessus. En chêne bien dur, la croix, et le Jésus, si je ne me trompe pas, en bois de tilleul. C’est une affaire à te fausser un soc, mais ma charrue est solide et a tenu le coup.

Je me doutais bien que c’était une affaire de curés, ça ! Mais je n’imaginais pas le ramdam que ça allait provoquer… D’abord, tous les Bons Pères de l’abbaye sont accourus. Normal, c’est leur fond de commerce que j’avais exhumé ! Puis on a vu arriver tous les haut gradés de l’Eglise, les sous fifres d’abord, les importants après. Même Monseigneur l’Evêque s’est déplacé avec toute sa suite en longues robes brodées d’or, croix en or, bagues en or, que je n’avais jamais vu autant d’or réuni de toute ma vie ! Car il me fallait assister à toutes ces cérémonies, et raconter à chaque fois, pourquoi, quand, comment, où, … Finalement, ils ont amené une charrette et l’ont emporté vers l’ancienne chapelle de Tancrémont, leur " Vî Bon Dju ", pour un peu le renettoyer et le remettre enfin à sa place. Je dis l’ " ancienne chapelle " parce qu’on parle déjà d’en construire une nouvelle où on pourra venir en pèlerinage.

Enfin, moi, j’en suis quitte ! Et j’ai pu finir de retourner mon champ bien tranquillement. Je ne sais pas encore ce que je vais y semer. Je vais laisser reposer la terre cette année et nous en discuterons lorsque tu seras rentré. De toute façon, la terre doit être bénie, vu le locataire qu’elle a hébergé, et tout devrait bien y pousser.

Voilà, mon fils toutes les nouvelles d’ici. Ta mère va bien, moi aussi, et j’espère qu’il en est de même pour toi.

Ton père,

               Eugène Hawaux.

 *Le Vieux Bon Dieu.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Aïd al Adha 26/02/2010 16:24



C'est un texte très original qui sort vraiment de l'ordinaire. Bravo Yvonne. Je file au n°2.



lastrega 25/02/2010 20:34


Oui, Yvonne brille dans tous les genres, et nous sommes tous dans l'attente fébrile de la suite de cette correspondance d'excellente facture.
PS. Je crois que le trochanter de ma copine chahute avec un certain trochiter... chutt !


Jean-Pierre 25/02/2010 17:31



Dès les premières lignes, la curiosité est forte. Que va t-elle découvrir dans ce champ en friche? Hélas! point de coffre rempli de bijoux, mais ce crucifix, vestige du passé. Une belle
trouvaille quand même qui nous nous fait balader au fil des lignes avec la complicité de la plume d'Yvonne. C'est original! Je suis toujours surpris de voir que cette dernière peut aborder
tous les genres en nous donnant le plaisir de la lire. On ne peut qu'attendre avec impatience les autres  lettres.Bravo Yvonne. Et le trochanter, où en est-il, ce garnement?



ysiad 25/02/2010 15:39


très chouette en effet, on attend la suite avec impatience.


Ines 25/02/2010 15:34


Et l'on retrouve la très belle écriture d'Yvonne Oter. Vite, vite, la suite s'il vous plaît.