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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 18:20
Histoire-eau-21-image.jpg

Vous étiez nombreux à la réclamer, nombreux à vous morfondre, à désespérer, à menacer de quitter le navire et la taverne si le capitaine Suzanne Alvarez ne vous livrait pas une histoire d’eau en bonne et due forme. Alors la voilà, mais point de Pythagore aujourd’hui : c’est une virée à terre qui vous attend.

 

 

Comme un boomerang

 

 

On lui fit répéter cette histoire au moins une bonne centaine de fois. Arthur semblait éprouver à chaque fois un plaisir sans limite. Et tous ses camarades de la classe de 4ème B riaient d’un rire de cruauté.

 

Sur Grande-Terre* en Guadeloupe, à quelques encablures de la Marina Bas-du-Fort. Il est des atmosphères où la glace se brise vite…

Dédé était un brave type, toujours prêt à rendre service, mais c’était un dur à cuire. Il avait un caractère ombrageux, entier et presque redoutable, surtout depuis qu’il avait perdu sa femme Betty lors d’un cyclone. Dédé avait un fils qu’il aimait plus que tout. Pendant la semaine, le jeune garçon, était demi-pensionnaire dans un collège à Pointe-A-Pitre et rentrait chaque soir sur le voilier " Barracuda " pour retrouver son père. Il n’était pas mauvais élève, bien au contraire, mais c’était un gamin facétieux qui s’amusait du désordre et de l’émoi de ses professeurs. Il était à l’âge merveilleux et inconfortable entre les petits et les grands. Aussi, malheur à celui qui s’avisât à toucher à un seul cheveu d’Arthur.

 

 

 

La poignée de la porte tourna brusquement et la résistance du verrou provoqua des coups impatients. Il se leva nerveusement de son fauteuil, lâcha la revue qu’il était en train de feuilleter et alla ouvrir.

- Non, mais… vous croyez qu’on entre chez les gens comme dans un moulin ! s’écria M. le Proviseur.

- Ne fais plus jamais ça… t’as compris ! lui rétorqua le père du jeune garçon.

- Ah oui ! fit l’autre avec une ironie méprisante, sans pour autant saisir le sens de cette menace. Mais à la vue d’Arthur, masqué par la stature de son père, il se souvint de l’épisode de l’après-midi, quand il avait corrigé l’indiscipliné. Il faut dire que Bigoudi, surnommé ainsi par les élèves, à cause de ses cheveux frisés, avait la main leste.

Arthur fixa M. le Proviseur bien dans les yeux, le gratifia d’un sourire puis d’une grimace qui semblait dire : " ça va barder". Mais Bigoudi les regarda tous deux, avec l’air serein et rassurant de celui qui en avait vu d’autres et, les ignorant superbement, il entreprit de se servir un whisky, signifiant par là que l’entrevue était terminée.

 

 

- Non ! fit le père d’Arthur en le forçant à s’asseoir… tu vas m’écouter jusqu’au bout !

M. le Proviseur à qui ce tutoiement pesait affreusement, et devant la masse imposante de son rival, renonça à se la ramener. De cette visite insolite, maintenant, il craignait le pire pour lui. Et son attitude et son visage se métamorphosèrent d’un coup.

- Attendez ! On pourrait peut-être discuter… s’arranger ! risqua-t-il pitoyablement.

Le bouledogue s’était avancé mâchoires serrées.  D’un mouvement vif du menton, il désigna la porte d’où parvenaient des bruits de vaisselle.

- Appelle ta femme !

- Femme ? répéta l’autre d’une voix atone et presque exsangue, s’accrochant de façon arbitraire à ce mot.

Quand elle entendit prononcer son nom, l’intéressée sortit en trombe de sa cuisine, brandissant comme une menace une louche qu’elle était en train d’essuyer et interrogea son mari d’un haussement de sourcil.

- Tiens ! Tu arrives bien ! l’accueillit-il simplement par ces mots.

Caressant sa barbe et conscient de l’hostilité qu’il suscitait, le géant demanda calmement :

-Donne une claque à ta femme !

- Co… comment ça... ! bégaya le petit homme sec et gris, ne pouvant refouler un tremblement, et l’œil fixé sur la bouche d’où sortait cet ordre saugrenu.

- Discute pas, fais ce que je te dis ! rugit Dédé en l’empoignant par le col de sa chemise.

Comme elle ne comprenait toujours pas de quoi il retournait, Helena leva vers le père de l’élève un regard étonné, et finit par se laisser gagner par un sentiment de culpabilité.

Les mains de M. le Proviseur jouaient l’une avec l’autre à se tordre les doigts. Puis il eut un geste qui resta en suspens quelques secondes… et il laissa retomber son bras. Helena s’attendant à un refus de la part de son mari, poussa un soupir de soulagement. C’était un homme habitué à commander, pas à recevoir des ordres.

 

 

Elle le savait veule, mais à ce point… Sa réaction la laissa sans voix. Le coup était parti avec une violence telle qu’on eût dit qu’il avait trouvé même un certain plaisir à la gifler, laissant l’empreinte de ses cinq doigts sur sa joue. Le moment de stupeur passé, elle se rua sur lui, avec, dans la voix, les notes aiguës de l’hystérie :

- Ah la brute… l’ignoble brute ! Son cœur débordait à tel point d’humiliation et de colère, qu’elle lui asséna un grand coup sur le crâne avec l’ustensile qu’elle tenait toujours en main, et lui jeta en prime le torchon qu’elle avait dans l’autre, en travers de la figure. Ce qui le fit chanceler. Là, c’en était trop. Il avait outrepassé les bornes. Depuis le début de leur union, elle s’était laissé faire comme une bête qu’on mène à l’abattoir. Elle avait toujours obéi sans broncher, comme si sa vie durant elle avait vécu par procuration ; face à cet homme autoritaire, qui n’aimait pas les enfants et qui, du reste, n’avait jamais voulu lui en donner : " Merci bien, j’ai assez affaire avec ceux des autres ! " s’était-il plu à lui dire quand elle avait osé aborder le sujet et quand elle était jeune encore.

 

 

Et c’est avec un certain plaisir qu’elle observait la débâcle de son mari. Sa déconfiture la ravissait. Elle se sentait tout d’un coup dégagée de son emprise avec une assurance si tranquille. M. le Proviseur avait perdu de sa superbe. Il était assis par terre et essuyait ses larmes d’un revers de manche comme le font les enfants. Encore rougissante de son audace, elle raccompagna d’un air faussement désinvolte ses deux visiteurs complètement médusés, jusque sur le perron. Ebouriffa les cheveux d’Arthur et serra la main de son père, comme si elle eût voulu le remercier d’un somptueux présent qu’il venait de lui offrir.

 

Le temps des encriers, des claques et du piquet, était révolu.

 

*Grande Terre. Partie la plus à l’Ouest de la Guadeloupe, département d’Outre-Mer français, avec pour capitale Pointe-À-Pitre.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 19/02/2010 13:51


Aïe ! Aïe ! Va falloir mettre "le carré blanc" Francky parce que les âmes sensibles... Je crains le pire.


Franck 18/02/2010 22:49


Oui, l'Albatros est incontournable, comme le bar éponyme à Honfleur. Merci sorcière.
Et notre 807 commun sera publié le 9 mars, qu'on se le dise.


Lastrega 18/02/2010 07:18



Comme quoi : une claque peut mener à Baudelaire. Bravo Dédé ! (c'est pas que j'apprécie ton geste, ce serait même plutôt le contraire), mais là, tu as suscité des vocations poétiques...
qui ont dû faire couler beaucoup d'ancres....



Jean-Pierre 17/02/2010 22:23


Cette histoire de guano, originale, permet de remettre Baudelaire au goût du jour
et cela est bon pour la poésie, qui en a bien besoin.
Bravo Franck


Lastrega 17/02/2010 15:55


Ah ! Te revoilà Coline Dé ! Enfin sortie de ta tanière Si c'est pas malheureux ! Faut t'aérer de temps en temps ma belle, sinon tu vas finir par sentir le renfermé. Et tiens, rien que
pour célébrer ta Revenue et pour laisser reposer (un peu) en paix l'ami Charles qui a dû se sentir tout ressuscité d'un coup, voici, pour rester dans le thème du VOYAGE :

Conseil
Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt !
Escalade la roche aux nobles altitudes.
Respire, et libre enfin des vieilles servitudes,
Fuis les regrets amers que ton coeur savourait.

Dès l'heure éblouissante où le matin paraît,
Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes.
Va devant toi, baisé par l'air des solitudes,
Comme une biche en pleurs qu'on effaroucherait.

Cueille la fleur agreste au bord du précipice.
Regarde l'antre affreux que le lierre tapisse
Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.

Marche et prête l'oreille en tes sauvages courses ;
Car tout le bois frémit, plein de rhythmes confus,
Et la Muse aux beaux yeux chante dans l'eau des sources.

Théodore de BANVILLE
PS. Cètipa bô (comme dirait Vovonne de mon coeur) ça Madame !