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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 20:30

Cercle-noir.jpg

 

Le jour arrive à son terme et la terre gronde. Fécondés à l’embouchure du fleuve, les germes du banian jaillissent des profondeurs, se multiplient et se déploient sans peine dans le labyrinthe des pierres. L’homme regarde et ne dit rien, n’esquisse pas un geste de défense. Il est ébranlé par tant vigueur et ses yeux, ses beaux yeux de maître se cerclent de noir devant la prolifération. Il entend les coups, les éclatements, les débordements et assiste impuissant à l’avancée sans fin. Il devine que ses jours sont comptés. Sa peau est déjà couverte d’effrayantes meurtrissures. Bientôt, il ne sera plus qu’un pauvre homme ignorant, sa fierté aura disparu, et ses remparts ne suffiront plus à le protéger. Quand le fleuve sera là, tout proche, prêt à le surpasser, il lui faudra partir, laisser la place. Les mailletons finiront alors de s’engouffrer dans l’épaisseur même de ses murs et de toute cette beauté du monde qu’il avait si patiemment modelée, il ne restera plus demain que la rumeur d’une ancestrale existence.

 

 

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 09:58

Melodie-mekong.jpg

 

 

L’eau fait partie d’elle. Paisible jardin où les heures s’étirent sans bruire. Elle ne saurait aller ailleurs pour disperser ses larmes et attendre le soir. Quand des lueurs rousses apparaissent, c’est de la terre que lui parviennent les parfums d’une douceur étourdissante. Son homme a trouvé refuge à quelques pas de la berge parmi les bambous sacrés dressés vers le ciel. Il est enfoui nu, à même la terre et ne pleure plus l’absence. Pourtant quand elle l’appelle et qu’elle dit se souvenir avec ravissement de ses baisers, elle entend bien qu’il pleure aussi un petit peu. De son corps meurtri sort alors un liquide chaud et odorant. Bienheureuse douleur coulant paisiblement, presque goutte à goutte, jusqu’au fleuve où veillent les esprits.

 

 

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 20:00

Train-de-nuit2.jpg

 

Il faisait nuit quand ils sont venus nous chercher. Nous avons quitté le camp sans prendre nos affaires. Un train nous attendait. Des femmes et des hommes nous ont vus passer et se sont tus. Des chiens ont aboyé. Nous nous sommes serrés près des fenêtres et aucun d’entre nous n’a dormi. La campagne était noire et la terre ravagée jusqu’aux confins. Un peu partout, des cloches sonnaient et l’on pouvait apercevoir des corps tanguer au milieu des ruines. Quand le train nous a sorti de l’obscurité, la poussière du monde a commencé à nous envelopper. Au soleil de midi, nous n’étions plus que des ombres silencieuses.

  

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 09:15

P103068423.jpg

 

 

Le chemin de terre finissait au pied d’un grand mur meurtri par les ans. Au lieu de revenir sur mes pas, j’ai entrepris d’en faire le tour. C’est en regardant par une banale trouée que je l’ai aperçu, engoncé dans un réduit de lumière. L’homme semblait attendre. Quelqu’un ou quelque chose, je ne sais pas. La nuit tombait et je n’avais aucune raison de m’attarder. Une pluie épaisse avait rendu le sol glissant et en voulant jeter un dernier coup d’œil par la trouée, j’ai perdu pied. Ma tête a heurté une pierre blanche et mes pensées se sont mises à zigzaguer à l’intérieur de vastes étendues obscures. Pendant que je bataillais avec les ombres pour reprendre mes esprits, l’homme se déplaçait et n’apparaissait plus que par intermittence. Il avait l’air vieux et fatigué, mais ses yeux n’étaient nullement défaits. Au contraire, on aurait dit qu’ils cherchaient le contact. J’ai fait un vague signe de la main auquel il a répondu par une sorte de hum, oui… Des voix ont commencé à suinter du mur. À ma surprise, certaines ne m’étaient pas inconnues. Elles me demandaient si j’allais bien, si j’avais besoin d’aide ou si je passais seulement prendre des nouvelles. Une autre voix – je crois bien que c’était la mienne – me commandait de me taire. L’homme avait fini par s’installer en pleine lumière et ne me quittait plus des yeux. Il avait pris un air sévère, comme s’il réprouvait mon silence. Le silence a duré. Des idées absurdes courraient dans ma tête. Des visages argentés tournoyaient autour de moi puis disparaissaient dans le sol détrempé. J’avais entendu parler de ces miroirs du rêve qui permettent de s’échapper un moment de la vie réelle et je restais dubitatif sur la conduite à tenir. Je m’efforçais de sourire quand des bruits de pas ont retenti derrière le mur suivi de chuchotements de femmes à proximité de la trouée.

On dirait qu’il n’a plus toute sa tête.

Je crois plutôt qu’il a perdu sa langue.

Le pauvre, il s’est lui-même emmuré.

N’y a-t-il vraiment rien que l’on puisse faire pour lui ?

J’ai ouvert la bouche pour parler ou pour crier peut-être. J’aurais aimé pouvoir articuler ne serait-ce que quelques mots, dire quelque chose de réconfortant, mais rien qu’une sale grimace m’est venue.

Heureusement, le docteur n’en saura rien. Comme toujours, il patientera dans mon dos. Seule son image continuera à bruire en moi.

 

 

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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 09:00

  Courbure

 

 

Il fait de la musique pendant que je courbe l’échine. De la musique sacrée, composée pour les jours de génuflexion. Moi, je n’ai pas de remords et dieu merci, je ne cherche pas à sauver ma peau. Si je plie jusqu’à me rompre les os, c’est que le ciel s’effrite chaque jour davantage et qu’il est devenu presque impossible de le regarder en face. La nuit, quelques étoiles filent encore le bel amour, mais pour combien de temps ?  La terre promise n’en finit plus de sombrer dans les déjections de l’humanité. Même les anges ont pris goût au sang. Des fois je me demande s’il ne faudrait pas tenter de me relever, mais à force de rabattre mes ailes, elles se sont atrophiées et n’ont plus d’emprise sur les airs. Et puis avec ce vent mauvais, gorgé du jus bouillonnant de la mort, comment pourrai-je prendre de la hauteur ?     

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 18:00

Pan-de-mur.jpg

 

Il a vu décliner le jour et naître la nuit.

Et n’a rien dit ni rien fait pour rester au monde.

Il a juste cherché le sommeil dans la pierre

Sans donner à entendre les hurlements enfouis en lui.

 

 

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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 18:45

Metamorphose.jpg

 

J’ai fini par trouver une place près de toi. Il a fallu que je m’affuble du masque de l’enfance et que je franchisse une petite porte couverte d’une végétation duveteuse. Depuis que j’ai achevé ma métamorphose, je ne ressens plus les privilèges de la chair et un profond silence s’est installé. Je n’entends rien, aucun murmure, aucun souffle, aucune pulsation, tout juste perçois-je une légère oscillation quand arrive la rosée du matin. Je ne me souviens plus des couleurs du jour et de la nuit. Seuls me reviennent en mémoire les reflets de cuivre qui t’enveloppaient quand tu regardais la mer au couchant.  Des mains caressantes ont laissé quelques pointes de nacre sur ton corps et je me demande parfois si tu n’es pas le rêve d’un autre. Mais je ne veux pas me plaindre. Après tout, je ne suis pas si effacé que ça. Il me semble même que mon esprit ne se soit pas vraiment dissous dans la pierre et qu’il ait gardé suffisamment de vigueur pour venir t’effeuiller au fond du bois. Au fond, j’aime assez l’idée de ne plus jamais avoir sommeil.

 

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 15:30

course--poursuite.jpg

   

Il venait de terminer la visite.

Il l'avait faite à grand pas sans se soucier des personnes agées qui formaient près de la moitié du groupe. La plupart ne comprenaient rien à ses explications, se moquaient éperdument de ses anecdotes et regardaient ailleurs quand il tendait le bras en direction d'une pièce unique ou d'une fresque légendaire.   

Il avait manqué plusieurs fois se retrouver par terre en grimpant les escaliers quatre à quatre et s'il avait prêté un peu d'attention à son auditoire, il en aurait vu plus d'un rire sous cape en espérant le voir trébucher pour de bon. Peu lui importait. Il n'avait qu'une idée en tête : terminer le circuit au plus vite et aller se poser sur un des bancs qui jouxtaient le palais de l'impératrice. C'était là, du côté de la chambre nuptiale qu'il était tombé à la renverse quelques jours auparavant. Une chute qui l'avait laissé pantois, lui d'ordinaire si prompt à se remettre sur pied. Ce n'était qu'un faux pas parmi tant d'autres,  mais il avait ressenti quelque chose de bizarre dans ce dérapage : au moment où son menton aplatissait la terre, une phrase lui avait traversé l'esprit et il avait été secoué par l'audace de la formulation. Bien entendu,  il l'avait oubliée, mais comme au sortir d'un rêve, quelques images s'étaient blotties dans sa mémoire : de longues jambes, une robe légère, un souffle de vent et la vision fugitive de petits plis d'amour.

Il avait fini par se relever. Lentement. Très lentement. Centimètre par centimètre. C'était comme s'il découvrait le ralenti, le flou, le brouillard dans un ciel clair et doux. Le temps infini, indéfini. Il s'était pris à espérer, à se dire que cela ressemblait exactement  à un coup du sort. En même temps, il ne croyait pas à ce genre de choses, la roue de la fortune, la femme magique, ça lui avait toujours paru impossible. Il voyait la distance qui les séparait. Une femme a besoin d'un homme qui tienne debout, s'était-il dit.

Elle avait souri. Un tout petit sourire de rien du tout. D'une discrétion royale. La fin du monde était arrivée quand elle lui avait demandé si ça allait. Jamais personne ne lui avait posé pareille question. Il avait chaud mais on ne dit pas qu'on a pris un coup de chaud à une femme pleine de fraîcheur. Il avait soif mais ses lèvres avaient mordu la poussière, un filet de sang zébrait la commissure et cela lui semblait ridicule de quémander un peu d'eau pour entrer en conversation. De toute manière, sa langue était tellement endolorie qu'il n'aurait pu en faire usage. Faire le mort lui avait paru être un pis-aller en attendant qu'elle comprenne qu'il n'était pas sur le point de mourir mais qu'il se passait quelque chose de terriblement renversant. Mais ça ne tenait pas vraiment et il était resté sur un banc à se prélasser avec l'idée qu'elle pourrait seulement venir habiter ses rêves. Finalement, il s'était endormi. Dans son sommeil, il avait recommencé à courir.

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 08:00

Bivouac.jpg

 

Alors que la nuit approche de tous les côtés

Il y a cet oeil de diamant noir qui se détache du coeur de la chair

Il tient à distance l'ombre de l'homme pourchassant la laine

Et tandis que la bouche se perd dans le lacis des veines mordorées

Et que le sablé du lait épanche une gorge souveraine

A l'instant du dernier souffle

Quelques gouttes de bonheur embrasent la terre

 

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 08:00

Feuille-de-route.jpg 

Feuille de route

 

 

Il a beau connaître le trajet, avoir repéré depuis longtemps les pleins, les vides et les revers,  jaugé les perspectives, recensé les contresens, à chaque fois c'est la même difficulté. Il ne sait pas d'où ça lui vient cette hésitation. Il a le coup d'oeil pourtant habile. Le réflexe assuré. La droite, la gauche ne lui posent pas de problèmes. Seulement voilà, certains angles ne se laissent pas surprendre. Il en est même qui s'effritent à la moindre tentative d'approche. Un jour, on lui a dit de se méfier des angles morts. Depuis le temps qu'il roule, morts ou vifs, les angles il a appris à faire avec. Mais quand même. Quand il y en a trop, qu'il n'y a plus que ça dans le champ, c'est qu'il est pris par le doute. Parfois cela va jusqu'au vertige. Au point de se laisser abuser par la peur. Alors, il les explose. Le problème, c'est après. Quand la lumière vacille. Que les balises se dérobent. Et que la ligne de mire remonte de deux ou trois crans. Les pensées durcissent. Les nerfs s'irritent. Les muscles se verouillent. Impossible de faire marche arrière. De s'arrêter sur un bas-côté. De prendre la tangente. Il faut faire gaffe. Vraiment. S'il ne prend pas la bonne décision, il peut dire adieu à la route. Il verra se dresser des arêtes, se tordre le bitume, surgir des charniers. Et c'en sera fait d'une vie tracée dans le droit chemin.

 

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