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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 09:39

transit 25b image


En tant que chef du réseau il avait tout pouvoir sur le trafic et il ne pouvait tolérer que ce fichu train s’immobilise une fois de plus à l’entrée de la colline. C’est précisément sur cette côte qu’il avait choisi de démarrer une nouvelle histoire. Sur cette côte qu’il l’avait repérée. Une grande aux yeux fauves. Tapie dans le voile du crépuscule. Pieds nus. Ignorante de tout. Elle avait manifestement emprunté les tunnels et les chemins de traverses pour être en bonne position juste avant la mise en service de la nouvelle rame, celle qui allait passer au beau milieu de sa plantation de tournesols. Il faisait une chaleur excessive au poste de contrôle et ses pensées se bousculaient dans sa tête. C’est en la voyant repousser une mèche rebelle sur son front qu’il avait conclu qu’elle serait à la hauteur. Elle lui rappelait ses débuts sur les remblais. Un vrai feu follet. Il ne comprenait pas pourquoi son père l’empêchait d’aller à sa rencontre et de s’asseoir un moment auprès d’elle. Il ne voulait partager que l’attente et l’envie d’écouter ensemble le rugissement de la locomotive quand enfin elle franchirait la côte des mourants.

Dans le sillage de son père on chuchotait qu’une fois pris dans la lumière bleue de la motrice ces deux là finiraient par se donner la main et peut-être même s’embrasser. La perspective le faisait rigoler mais l’idée lui donnait de l’entrain. Après tout, si leurs bouches se jumelaient, il disposerait d’un véritable réservoir de forces pour le cas où il lui faudrait partir précipitamment sur un chantier.

Il se mettait dans une colère noire quand son père cherchait à lui dire la douleur de ceux qui étaient restés dans l’ombre des nuages et qui n’avaient jamais pu aller à la rencontre de leurs rêves. Son père n’était pas un voyageur. Avec lui, les trains déraillaient toujours et les locomotives rendaient l’âme avant même d’avoir parcouru la moitié du monde. Il ne lui en voulait pas d’être mauvais mécanicien mais de n’avoir aucun sens de rien et de ne rester que dans les détails pratiques de l’existence.

Enfant des rails, il était sûr que la machine pouvait aller bien plus loin qu’il était dit, traverser les pays étrangers, s’étendre au-delà de ce qui était communément visible. Il était fier de ses audaces. C’était un pur nomade et il se moquait bien des oiseaux de malheur qui tournoyaient au dessus de sa chambre.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Transit
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commentaires

Lastrega 03/02/2010 09:00



Je découvre, ce matin même, ces très sympathiques commentaires qui viennent tout enluminer d'un coup ma journée. A mon tour donc de remercier
Patrick, le délicieux barman de "Calipso", qui, sans sa superbe prose ferroviaire ne pourrait lire mes petites "suites".... Merci également à la tendre
Yvonne Oter, ma très chère amie belge qui, même dans la souffrance, sait si bien me faire pleurer de rire, quand j'ai moi-même envie de pleurer tout court. Et Merci
également à Jean-Pierre, un prince de la poésie néo-classique (mais oui, c'est ainsi qu'il a été baptisé), qui sait si bien manier l'humour...
A bientôt donc, à tous mes amis de la littérature, pour de nouvelles suites de "transits"... et de nouvelles "histoires d'eau". L'aventure continue, pour nous, les
nomades, sur les rails et sur les flots.



Yvonne Oter 02/02/2010 17:16


SURPRENANT! Je re-fais connaissance avec mon ordinateur après huit jours de privation, et je tombe sur le transit 25 de Patrick que je déguste avec le même plaisir que d'habitude. Puis je découvre
son prolongement via la plume de Lastrega. Cela m'a soufflée! Il serait temps de vous y mettre sérieusement tous les deux pour nous mijoter un "petit quelque chose" à quatre mains. Je prends les
paris à 120 contre 1 que ce serait éblouissant.
Pensez-y, mes enfants...


Jean-Pierre 02/02/2010 17:11


Très beau texte! A la lecture de la deuxième partie concoctée par Lastrega, j'ai souri en voyant que celle-ci avait devant le texte, il faut l'avouer, un peu hermétique de Patrick, remis le
puzzle bien en place. Il faut dire que son imagination est allée bon train. Doit-on lui reprocher d'avoir couché le bonheur du fils sous sa plume pour bien nous démontrer qu'elle tient
toujours à son statut de sorcière...
Cette complémentarité de plume est des plus agréables. Bravo à tous les deux. Cela ne doit nullement empêché Suzanne de nous écrire de nouveau une Histoire d'eau. L'attente est longue, trés chère.


Patrick 02/02/2010 14:33



Merci Lastrega. Tu as l’art de cohabiter avec quelques uns des personnages traversant la série des Transits. Entre remontées aux sources et suites insolites, tu t’ingénies à leur
donner une existence singulière, à faire surgir d’imprévisibles voix à l’instant de l’adieu ; tu convies le lecteur à ouvrir les yeux sur d’autres perspectives, à passer d’autres portes et à
se laisser porter par le souffle des Muses… Sous ta plume, la mémoire, qu’elle soit vivace ou altérée, n’est pas à entendre comme un miroir du passé mais comme un ensemble de souvenirs hantés par
une présence qui se perd ; en la ravivant sous d’autres cieux tu lui permet de devenir le témoin à la fois de sa permanence et de sa possible métamorphose. Bravo !



Lastrega 01/02/2010 17:12



En lui, quelque chose avait fleuri. Quelque chose d'éphémère mais d'exquis. Quelque chose qu'il avait dû voir piétiné par la sordide révélation de son père.
                                        

Lui, l'enfant de l'ombre et de l'ennui, jamais il n'avait connu ce moment de grâce, cette félicité, comme la fois où il l'avait vue surgir devant lui. C'était peu avant la côte, au sortir du
tunnel, sur les murs desquels les artistes locaux avaient griffonné des graffiti. L'éclatement lumineux avait fait apparaître des yeux de miel avec, en même temps, une ingénuité dans le regard.
Un port de reine, la nacre de sa peau, et aussi ce côté un peu sauvage, tout en elle le fascinait.

Au départ, sa voie avait été toute tracée. Il lui avait simplement suffi de mettre ses pas dans ceux de son père, sans se poser de questions. Mais avec elle, il était devenu un homme en roue
libre, comme en apesanteur, sans entraves ni contraintes, brûlant sa vie dans une ultime incandescence, retrouvant des plaisirs oubliés.

A leur premier rendez-vous et malgré ses bonnes résolutions, il n'avait eu aucune envie de lui poser des questions banales, de faire la conversation avec elle. L'amour, oui ! Mais qui es-tu ?
D'où viens-tu ? Non ! D'ailleurs, elle ne parle pas. Il vénère son silence. Si son père le voyait faire la cour à cette fille... Il l'entend d'ici : "Une va-nu-pieds, une presque illettrée,
une moins-que-rien. Et avec ta position sociale maintenant, ma parole, tu as perdu la raison, malheureux que tu es...". Son père ne pouvait pas comprendre. C'était un casanier, rivé aux
habitudes, enfermé à l'intérieur de lui-même, sans passions ni ambitions, et qui, dès le départ de sa femme, était tout droit entré dans la tombe.


Mais ce qu'il ne sait pas, lui, le fils, c'est qu'il les a surpris à s'embrasser. A ce spectacle, le coeur du père s'est mis alors à battre en accéléré. Toutes ses révoltes, tous ses anciens
ressentiments s'étaient ravivés. En fouillant dans les débris de sa mémoire, un vieux souvenir qui venait de le paralyser le jeta dans une impossible hésitation du temps. Lorgnant la fille à la
dérobée, il vit qu'elle ressemblait étrangement à Elsa, la femme qu'il avait aimée comme un fou et qui les avait quittés pour toujours sur un coup de tête, lui et leur fils d'à peine huit ans,
pour suivre cette espèce de Manouche. Il ne l'avait jamais revue. Il ferma les yeux un instant. Comme par effraction, une image lui traversa l'esprit. Cette étrangère était leur fille,
sa fille à lui, pas celle de l'autre à qui elle avait dû faire endosser la paternité. Cette garce était partie après lui avoir avoué son état. Pour lui faire plus mal encore. Il avait pourtant
supplié, s'était traîné à ses pieds... Il n'y avait pas de doute à avoir là-dessus. Même bouche, mêmes yeux, et cette fossette quand elle souriait. Mais surtout, comme son garçon et lui, elle
devait avoir cette drôle de tache en forme de croix, là, sous l'omoplate gauche. Sûr qu'elle l'avait elle aussi. Quand son fils, à qui il n'avait jamais rien dit, s'apercevrait de ça...

Dissimulé derrière les grands tournesols qui masquaient à la vue le petit cimetière où il allait traîner parfois dans les allées, il observait la scène en silence dans une stupeur mortelle,
allant jusqu'à imaginer, avec une envie mêlée de répugnance, des enlacements intimes, des frottements de peaux, des ahanements nocturnes.


- Tu survivras sans elle... On oublie, tu sais ! Il ne s'est rien passé, n'est-ce pas... ou alors, si peu... et il y a si longtemps... autant dire rien ! fit le père, avec une pointe de
perversité dans la voix et un étrange sourire aux lèvres.

Il ne répondit pas. Rien ne pouvait lui être plus douloureux et plus humiliant que d'entendre de telles paroles sortir de cette bouche. La honte, le dépit, le remords l'écrasaient comme une
oppression physique. Il dévisagea, avec une pitié atroce, celui qui prétendait être le père de ces deux enfants perdus, cherchant ses mots mais ne les trouvant pas.

Il partit sans se retourner. Sa vie venait de s'effondrer.