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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 14:21

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Nous terminons aujourd'hui la série des nouvelles "remarquées" au premier tour par le jury du concours Calipso 2010. A moins que - comme nous le proposons dans le titre - d'autres auteurs contactés aient envie de continuer après la fin...

Voici donc l'histoire de :

 

Milou

par Danielle Akakpo 

 

L’heure qu’il préférait, c’était celle où la lumière se fond doucement dans la grisaille de la nuit naissante. Celle où l’horizon, le paysage alentour lui apparaissaient comme au travers des verres teintés de maman qu’il avait, hélas, brisés. L’heure à laquelle il avait coutume de faire une courte promenade en forêt, puis, assis sur la mousse, le dos bien calé contre le tronc d’un chêne, d’observer le déclin du soleil rougeoyant derrière la cime des arbres tout en guettant la lente éclosion de la lune à la blancheur laiteuse.

Mais ce soir-là n’a pas été un soir comme les autres. Milou n’a pas pu faire sa pause au pied de son arbre. Terrorisé, il a quitté le couvert de la forêt à toutes jambes. Il court encore sur la grand-route qui traverse le bourg désert : tout le monde est à la soupe. Il court à perdre haleine, sans se retourner, bifurque dans la ruelle qui conduit à la petite maison aux volets bleus derrière l’église. La sueur dégouline sur son front et ses joues mal rasées, brouille sa vue. " Pas Milou, Milou pas méchant ! " halète-t-il dans sa course folle.

Il faut qu’il se mette en lieu sûr, qu’il parle à une personne de confiance. Sinon, comme toujours, c’est lui qui va trinquer ! C’est devenu une habitude au village, depuis que sa mère n’est plus là pour le protéger, Émile le simplet, Émile l’ours, le grand timide, pas dangereux pour deux sous, que tout le monde a rebaptisé Milou. Maman, on la respectait, on avait peur des coups de gueule de la maîtresse femme. Depuis qu’elle est au cimetière, on s’en donne à cœur joie. Un vol de poules à la ferme des Barbier ? On incrimine Milou. Un pneu de voiture crevé ? Ça ne peut être que ce benêt de Milou. La poubelle renversée sur la place principale ? Probablement Milou qui n’a pas plus de cervelle qu’un gosse de huit ans. Il n’y a jamais de sanction, seulement des sourires en coin, des rires sur son passage. Rien de très grave après tout. Et puis, ça les arrange bien les petits vandales et leurs parents, parfois complices, de conclure avec un soupir bienveillant : " Encore un coup de l’idiot du village ! "

Cette fois, l’affaire est autrement plus sérieuse. Ce que Milou a aperçu dans le bois des Chasseurs l’a rempli d’épouvante.

 

Lorsque l’abbé Ducros répond au coup de sonnette qui interrompt sa lecture du soir, il sursaute à la vue du pauvre garçon, trempé de sueur, secoué de frissons, l’œil hagard. Sans se soucier de ses godillots crottés, il le conduit dans la cuisine, l’installe dans le vieux rocking-chair et lui verse un verre de vin. Milou décline l’offre : il n’a pas soif et il ne boit pas d’alcool, maman le lui a toujours défendu.

L’abbé s’inquiète. Est-il malade ? Quelque chenapan lui aurait-il fait une mauvaise farce ? Il a l‘air d’avoir rencontré le diable. Bredouillant, larmoyant, le simplet raconte au prêtre sa macabre découverte. Les baskets roses dépassant d’un buisson…le petit corps allongé à terre, la jupe plissée relevée sur le ventre de la fillette, les cuisses souillées de sang, le petit visage livide, les grands yeux verts écarquillés vers le ciel. On va l’accuser, c’est sûr, comme pour les poules, les pneus, les poubelles. Mais il n’y est pour rien. Jamais il ne ferait de mal à un enfant, même si les enfants se moquent de lui, lui jouent de vilains tours. D’ailleurs, Magali, elle n’était pas comme les autres. Elle se montrait gentille, lui donnait des bonbons, un morceau de la tartine de son goûter. C’était la seule qui ne criait jamais de saletés dans son dos…Monsieur l’abbé le sait, n’est-ce pas, que Milou n’aurait jamais fait de mal à Magali, que, de toute façon, il ne ferait jamais de mal à personne. Il est bête, il ne sait ni lire ni écrire, mais il n’est pas méchant. " Non, pas méchant, jamais faire de vilaines choses, Milou. " D’ailleurs il le jure devant le crucifix accroché au mur. " On ne dit jamais de mensonge au bon Dieu, sinon on va en Enfer ", grondait sa mère. Et il ne veut pas aller en Enfer, Milou. " Milou, pas méchant, Milou jamais frapper, jamais " répète le désespéré, comme une litanie. Monsieur l’abbé va le protéger, dire à tout le monde qu’il ne faisait que se promener dans la forêt, comme d’habitude, pour regarder la lune faire la chasse au soleil ?

Lorsque Milou se tait, à bout de souffle, une lumière inquiétante s’allume dans l’œil du prêtre qui a écouté, étrangement silencieux, se contentant d’opiner du chef. Il se verse un verre.de vin qu’il déguste à petites gorgées, claquant goulûment de la langue. Il rassure Milou d’un geste de la main puis lui propose de passer la nuit à la cure. Après toutes ces émotions, il est bien normal que le pauvre garçon n’ait pas envie de se retrouver seul. Le pauvre garçon n’a pas l’occasion de répondre.

La sonnette de la porte d’entrée retentit à nouveau. "  A cette heure-ci, murmure l’abbé, sûr qu’on vient me chercher pour donner les derniers sacrements. Le vieux Gaspard, sans doute, on s’y attendait d’un jour à l’autre. "

Il disparaît dans le corridor. Un brouhaha confus parvient aux oreilles de Milou, bien vite remplacé par la voix feutrée de Ducros, lorsque celui-ci introduit deux gendarmes dans la cuisine.

—Il est là, brigadier. Vous auriez dû voir dans quel état d’excitation il a débarqué chez moi. Je n’ai pas osé lui refuser le verre qu’il me demandait. Et ma foi, le vin lui a bien délié la langue. Il m’a tout avoué : une pulsion après quelques lampées de gnôle. Le pauvre bougre, vous savez bien, comme moi, qu’il n’a pas toujours toute sa tête. Il regrette amèrement son geste, il en a demandé pardon. Dieu ait pitié de lui ! Je prierai pour cela mais il ne m’appartient pas de le soustraire à la justice des hommes, conclut-il avec un soupir.

Milou s’est tassé dans son fauteuil, il n’a plus de larmes, plus de voix. Il comprend qu’une fois de plus il va porter le chapeau. Pour la première fois de sa vie, il pense à la mort, il la souhaite.

Le brigadier Langlois a du mal à demeurer impassible. Son regard va du pitoyable Émile à la mine de chien battu, recroquevillé sur son siège comme pour éviter une volée de coups, à l’homme d’église dont les propos onctueux sont démentis par les pupilles luisantes de cruauté, dont le doigt livre au représentant de l’ordre une proie sans défense.

Les pensées se bousculent dans sa tête. Il a toujours eu de la sympathie pour le brave Milou qui passe la plupart de son temps à errer sur la place du village, dos rond, tête rentrée dans les épaules, sans jamais répondre aux moqueries, aux grimaces des garnements. Les jours de marché, il porte les sacs des quelques ménagères qui ont pris l’habitude de déposer chez lui un reste de fricot, un bol de soupe ou une part de gâteau depuis que sa mère n’est plus là. C’est sa façon à lui de les remercier : traîner la patte derrière elles, essoufflé, un lourd cabas accroché à chaque bras. " Le clébard " de ces dames, raillent les mauvaises langues. En tout cas, pas si bête qu’on le pense, et bon cœur, le Milou !

Par contre, le militaire n’a jamais eu beaucoup de considération pour Ducros, l’abbé au teint fleuri, à l’œil aussi noir que son habit, dont les sermons tour à tour fustigent les buveurs, les fumeurs, les fermiers qui baptisent leur lait, menacent des flammes de l’enfer les femmes infidèles, les maris volages, les jeunes gens qui accomplissent l’acte de chair avant le mariage. Bras accusateur tendu, salive aux coins des lèvres, on le dirait prêt à fondre du haut de sa chaire sur la foule des pécheurs en habits du dimanche. Trop vertueux pour être honnête, pensait parfois Langlois…

—La justice des hommes, il semblerait qu’elle en ait plutôt après vous, mon père, reprend le brigadier goguenard en lissant sa moustache grisonnante. Grégoire, le fils du boulanger vous aurait aperçu à l’œuvre au bois des Chasseurs. Le gamin a dû être mis sous sédatif après nous avoir raconté comment vous vous seriez vautré comme une bête furieuse sur la petite Magali, avant de serrer vos grosses paluches autour de son cou. Une pulsion d’homme en soutane, sans doute ? Va falloir nous suivre au poste pour tirer tout ça au clair. On vous embarque tous les deux.

Le rouge monte aux joues du prêtre qui ne parvient pas à refouler un hurlement de rage. Il se débat comme un forcené pendant que les deux gendarmes lui passent les menottes. Ils ont aussi bien du mal à emmener le témoin Milou qui, de soulagement, s’est agenouillé devant le crucifix en murmurant des "  merci " à n’en plus finir, secoué par un grand rire auquel un autre, venu de très haut, fait écho dans sa caboche de simplet.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2010
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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 16:04

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"Entre chien et loup", le livre, est désormais disponible (voir ci-contre).

Au café, nous poursuivons la série des nouvelles remarquées par le jury au premier tour avec aujourd'hui :  

 

Les Enragés

d'Elodie Fonteneau

 

 

Il poussa la porte avec fracas. L'œil plissé et un rictus lui déformant le visage, il balaya d'un seul regard tout le bureau, personnes incluses. Ces dernières, surprises par cette éruption soudaine de rage et de hargne en restèrent statufiés. D'aucuns auraient pu penser qu'il s'agissait d'une cour de récréation, arrêtée en pleine partie "d'un, deux, trois soleil !"... la jovialité en moins.

- Jeanne ! aboya-t-il, dans mon bureau !

L'accusation était tombée. Engoncée dans son fauteuil, une jeune fille, au visage rond et aux cheveux bruns mi-longs, se leva rapidement et obtempéra. Sans mot dire, elle suivit l'homme en colère. Sa robe d'un rouge tapageur contrastait avec ses joues rosées, trahissant sa timidité... et son trouble intérieur. Qu'allait-il donc encore lui reprocher ?

En rentrant dans son antre, une bouffée d'air vicié lui sauta au visage. Un mélange d'œufs et de haddock pourrissant au soleil depuis plusieurs semaines. Troussant son nez en trompette, elle s'assit. Mal à l'aise dans cette chambre à gaz, elle reporta tout son poids sur sa fesse gauche et gigota nerveusement de sa jambe droite.

La lèvre tremblante de colère mais les yeux farouchement collés à son bureau en bois contreplaqué, le Directeur commença à déballer les motifs de tout ce chambardement :

- Jeanne, je ne suis vraiment pas satisfaite, bourdonna-t-il dans sa barbe inexistante.

- Pourquoi? répondit-elle hésitante,

- Pourquoi as-tu utilisé dans ta note le mot co-branding ? Ça veut dire quoi ce charabia ? T'es pas capable de parler français ?

- Ça signifie : partenariat de marques, expliqua-t-elle calmement.

Essayant de ne pas fixer son regard sur la chemise de son supérieur, aux manches élimées et aux boutons prêts à rompre au niveau du ventre, elle poursuivit, plus assurée :

- C'est un terme de marketing aujourd'hui couramment utilisé.

Après avoir quelques instants observé le regard vague des yeux mi-clos de son interlocuteur, elle ajouta:

- Les plus grands penseurs du marketing sont anglo-saxons et les termes originaux sont restés, tout simplement.

- Ici on est en France alors on parle français, recommence-t-il à alors hurler. ET ARRÊTE D'UTILISER CE LANGAGE DE DÉGÉNÉRÉS !!!! J'EN AI MARRE DE PASSER POUR UN CON !!!

Nous étions enfin arrivés au cœur du problème. Tout ce qu'il ne maîtrisait pas relevait forcément d'un complot fomenté par un gang de débiles mentaux. Et tous s'étaient jurés de le ridiculiser. Pour couper court à tout débat stérile - car tout effort d'argumentation semblait vain face à un tel emportement – Jeanne décida de faire profil bas. Il s'agissait juste de modifier quelques mots sur une note après tout. Pas de quoi chier une pendule ou se battre contre des moulins à vents nauséabonds.

A son retour au bureau, un raz-de-marée humain se déversa dans la pièce et avec lui, une avalanche de questions :

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

- Tu t'es faite enflammer ?

- Il n'a pas été trop chien ? ...

Jeanne essaya de satisfaire la curiosité de chacun et raconta en détails l'entrevue. Elle prit plaisir à commenter allègrement chaque mot et chaque phrase énoncés par le Directeur, de façon à l'habiller de ses paroles les plus grotesques et le tourner en ridicule. Un délice que valait bien une petite séance de réprimande.

Une porte s'ouvrit. Et la nuée se dispersa en une fraction de seconde, justifiant sa présence par un dossier à ramener ou un conseil à glaner ou un message à faire passer... Et tous sans exception eurent soudain mieux à faire. Quand le dogue pointe son nez, les papillons arrêtent de voleter.

Ses yeux inquisiteurs semblaient photographier toute personne déliée de son bureau. Jeanne, malgré son effort de concentration, eut de la peine à suivre son regard fusant tous azimuts pour capter le moindre fuyard.

- Hé ! C'est pas encore l'heure de la pause, là, gueula-t-il. Le Président arrive dans quelques minutes. Alors faites au moins semblant de bosser... si vous en êtes capable ! ajouta-t-il quelques secondes plus tard d'un ton acerbe mais quelque peu lointain.

Les yeux désormais rivés à ses pieds, tournant comme un chien en cage dans le hall du bâtiment C, il grommelait des paroles incompréhensibles ponctuées de petites perles de courtoisie telles que " plein le cul de l'attendre " ou " fais chier avec ses conneries".

Puis l'homme attendu arriva. Le Directeur se jeta à sa rencontre, tous crocs rentrés et tout sourire dehors. Le Président le regarda à peine et traversa les bureaux en un éclair, le Directeur trottinant sur ses talons. Comme à l'accoutumée, en présence de son maître, le méchant clébard se transformait vite en gentil toutou. Jeanne, fine observatrice, se délectait de le voir ainsi changer d'attitude et élaborait déjà dans sa tête quelques phrases bien senties pour dépeindre dans tous les détails ce tableau de chasse.

Le bureau du Directeur se referma et aucun son ne filtra. Cela n'empêcha pas Jeanne d'imaginer son chef, les yeux baissés, gesticulant et braillant dans tous les sens pour expliquer les hauts et les bas de l'entreprise. Bien évidemment, les victoires étaient à son actif et les erreurs étaient à mettre au compte de l'équipe incompétente qu'il s'évertuait à guider mais qui échouait lamentablement dès qu'il partait vaquer à ses nombreuses autres occupations.

Dans un grand soupir d'ennui, Jeanne s'installa confortablement, le dos collé contre le fauteuil. Après avoir effectué les corrections demandées, elle attaqua la rédaction d'une nouvelle note. Malgré les démangeaisons grattouillant son esprit – qui avait furieusement envie d'utiliser des anglicismes tous les quatre mots – elle avança rapidement jusqu'à ce qu'une personne vienne troubler sa concentration.

En costard cravate dernier cri, chaussures italiennes et les cheveux relevés avec du gel, son allure contrastait singulièrement avec celle de son supérieur direct, chauve, gras et négligé. David, adjoint du directeur, était le pur produit d'une école de commerce. Beau parleur, bien habillé, tous ses faits, gestes et paroles étaient outrancièrement charmeurs. Une jolie façade qui peinait à cacher en interne de grosses lacunes professionnelles et des desseins beaucoup moins reluisants.

Le jeune loup traversa la pièce, le sourire éclatant et la démarche assurée. Avec une nonchalance toute étudiée et sans accorder un seul regard à l'équipe au travail, il se dirigea vers le bureau occupé par le sommet de la hiérarchie et l'ouvrit sans frapper.

- Oh excusez-moi, Monsieur le Président, s'exclama-t-il en feignant la surprise. Je ne savais pas que vous étiez là. Et bonjour ! Charles, ajouta-t-il prestement, je voulais te soumettre de nouvelles idées mais j'attendrai que vous ayez terminé.

- Restez, restez, cher David, prenez place, répondit le Président en souriant et en désignant une chaise.

Un rictus déformant son visage, le directeur acquiesça de mauvaise grâce :

- Je vous en prie, David, joignez-vous à nous.

Jeanne, à l'affût de toute nouvelle scène croustillante, observait de son bureau les deux rivaux. Charles jeta à son adjoint un regard assassin tandis que ce dernier, ambitieux jusqu'aux pointes de cheveux, passa sa langue sur des crocs blancs et acérés.

Au premier rang, le Président semblait prendre tout autant de plaisir qu'elle à assister à cette guerre non déclarée. Une mascarade dont il se savait la cause et le cœur puisque les deux aboyeurs se disputaient ses faveurs. Et Jeanne se doutait fort qu'il se garderait bien de les accorder ni à l'un à l'autre, histoire d'encourager cette (mal)saine concurrence.

Au bout d'une demi-heure, les trois hommes quittèrent leur tanière, des effluves fauves à leur suite. Un cortège de sourires crispés ou exagérés les salua tout au long de leur passage. Charles et David raccompagnèrent ensemble le Président jusqu'à la sortie puis, dès sa disparition, délaissèrent avec un empressement non feint leur rôle de gentils collaborateurs. Ils échangèrent des regards explosifs avant de retourner dans leur antre en claquant la porte.

En un instant, les visages se déridèrent, les gestes et les postures se détendirent. Mais l'accalmie fut de courte durée. David, à pattes de velours, revint et se mit à rôder dans la bergerie, cherchant probablement sa proie du jour : une personne chargée de mettre en œuvre l'une de ses terribles illuminations, vendue au Président à grands renforts d'arguments habillés de brocart. Une personne dont il pourrait tout aussi bien s'attribuer la réussite que lui assigner l'échec.

Il s'approcha dangereusement du bureau de Jeanne, dont le regard fixait désespérément son écran d'ordinateur, tentant de conjurer par cette attitude le mauvais sort qui s'avançait à grand pas.

- Jeanne, commença-t-il d'un air faussement détaché en s'appuyant sur l'armoire, j'ai une tache à te confier, une récompense pour ton travail remarquablement accompli.

Il avait beau mettre beaucoup d'éloges et d'emphases sur ce dernier point, cela sentait le piège à plein nez... l'enculage à sec avec des graviers, se surprit-elle même à penser. Acculée sur sa chaise de bureau, elle leva son nez en trompette et se frotta la joue avec le dos de la main, essuyant une pommade invisible mais bien réelle. Ne remarquant rien d'anormal, le jeune loup poursuivit :

- Voilà, je compte sur toi pour organiser l'événement de l'année !!

Et il se perdit en détails, dépeignant de ses paroles une action de promotion brillant de mille feux. Un assemblage d'animations aux noms plus pompeux les uns que les autres. Mais l'envoûtement s'évanouit rapidement dès qu'il aborda la question financière. La gigantesque opération était à mettre en œuvre avec... un tout petit rikiki portefeuille. Et pourquoi pas la lune en porte-jarretelles sur un plateau ?

Malheureusement, aucune chance d'y échapper. Après l'entretien, Jeanne se leva et, comme une somnambule, se traîna jusqu'à la salle de pause café. Quel coup de massue ! Une colère sourde commença à se faire sentir. D'abord, quelques picotements, puis des piqûres remontant ses entrailles et enfin un poids lui oppressant la poitrine. Elle inspira à pleins poumons, tentant de repousser la sensation d'étouffement.

Mais le manque d'oxygène eut un effet non escompté. Loin de lui comprimer l'imagination, il lui fit entrevoir de nouveaux horizons. Une scène commença à prendre vie sous ses yeux, juste là, entre la cafetière et la bouilloire, cette dernière tremblotant et remuant sous les assauts de l'eau bouillante. Deux personnages animaliers, tout droit sortis d'une illustration d'une fable de La Fontaine, firent soudain leur entrée et s'animèrent au son de rimes étranges...

 

Un jour de chasse, dans un bois truffé de gibiers,

Deux chefs de meute brillent par leur dureté :

Un chien gras, au poil miteux et pattes souillées,

Et un loup, élégant et l'allure assurée.

L'un revêche, l'autre mielleux,

L'un cajoleur, l'autre hargneux.

"- Pourquoi es-tu si acerbe ? demanda le beau.

- Et toi, pourquoi es-tu si perfide et si faux ?

Le loup se lécha les babines et répondit :

- Je préfère à la grogne la sournoiserie.

Quelques déguisements et un peu de parfum

Camouflent en instantané les pires desseins.

- Je ne partage pas ta vision, soutint le chien.

Moi, il me plait hurler, glapir, postillonner,

Et ma frustration sur la meute déverser."

J'adule le maître, rien ne peut m'arriver !

Tous deux continuèrent à défendre leur avis,

Usant de toutes leurs armes, clamant leur infamie.

Et pendant qu'ils conversent, hurlent à la mort, crient,

Une colonie de rats, cerfs et vers luisants,

De prime abord apeurés par les charlatans,

Défilèrent près des deux enragés sans encombre,

Et sans gêne, osèrent même les traiter de concombres.

 

Jeanne, perdue dans ses pensées, fixait la bouilloire désormais endormie. Puis elle éclata de rire, s'étouffa même. Pliée en quatre par des spasmes incontrôlables, elle bredouillait des mots en "omb" ou "ombr" entre deux goulées d'air péniblement aspirées. Puis, se sentant épiée, elle leva la tête vivement. En effet, à travers la porte entrouverte, deux paires d'yeux, à la fois affolés et railleurs, bloquaient et spéculaient sur le comportement insolite de leur collègue tout de rouge vêtue. Pleine de dignité, cette dernière se redressa, se racla la gorge, traversa la pièce, passa devant les deux énergumènes pétrifiés et fila jusqu'à son bureau sans se retourner.

Une fois confortablement installée, un crayon dans la main droite, et un menton rêveur dans la main gauche, Jeanne songea à nouveau, un sourire aux lèvres, à la scène. L'œil malicieux, elle se remémorait les paroles et gestes de deux protagonistes de la fable, de façon à pouvoir les interpréter - auprès de ses collègues - de la manière la plus grotesque qui soit et les tourner en ridicule. Un délice que valaient bien une escroquerie et une folie passagère !

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 16:37

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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 14:28

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"Entre chien et loup", le livre, est désormais disponible (voir ci-contre).

Au café, nous poursuivons la série des nouvelles remarquées par le jury au premier tour avec aujourd'hui :

 

La lettre

de Laurence Magaud

 

La lettre était là, posée sur la table du salon de jardin. L’enveloppe blanche se détachait sur le plateau de teck sombre. La jeune femme l’avait laissée à cet endroit, ne sachant qu’en faire, et ne l’avait plus touchée. Elle ne s’en était pas éloignée non plus. Elle restait assise, face à l’enveloppe, et scrutait la ville au loin. Elle habitait sur la colline qui dominait la cité : un rez-de-jardin, avec un morceau de pelouse verte et un joli salon de jardin, une haie de thuyas pour se cacher des voisins à droite et à gauche, la route juste devant qui desservait les résidences, et la vue sur la ville, juste en bas. Ni tout à fait la ville, ni tout à fait la campagne, mais calme.

 

Un chien passa sur la route, longea sa pelouse, leva la patte contre la haie, et continua son chemin. C’était le premier être vivant qui tournait la tête vers elle depuis qu’elle était assise là. Cela faisait plusieurs heures, pourtant, qu’elle était figée là.

 

Elle avait le temps : c’était le jour le plus long de l’année, la nuit n’était pas encore tombée. Elle était rentrée tôt du travail, pour profiter de la soirée, et maintenant elle était assise dehors, immobile. Le soleil déclinait, et on entendait à présent les premières rumeurs de la Fête de la Musique, les notes des musiciens qui accordaient leurs instruments, les essais de micro, la dernière répétition avant le grand rassemblement. On avait de la chance, c’était une belle journée, sans nuage. Pas de tache blanche dans le ciel d’azur, juste une brise légère. Et cette tache blanche sur le bois exotique devant elle.

 

Elle décida de rentrer. Elle n’avait pas faim, et préféra se préparer un thé. Il était vingt heures passées. Elle revoyait l’enveloppe, et l’écriture bleue avec son nom et son adresse. Elle l’avait trouvée dans la boîte aux lettres, au milieu des factures et des tracts publicitaires qu’elle avait laissés. Une fine écriture bleue qu’elle avait reconnue aussitôt. Elle aurait dû l’ouvrir de suite, mais elle tremblait légèrement, et avait pensé que ce serait plus facile d’attendre un peu, lorsque ses doigts auraient cessé de s’agiter. Alors elle l’avait posée là, dehors sur la table en teck. Si seulement le vent pouvait se lever et l’emporter !

Elle ne se pressait pas. L’eau dans la tasse, la tasse dans le micro-onde, le gling du micro-onde, le sachet dans la tasse, l’eau qui brunit, un demi-sucre qui fond doucement. Elle avait le temps : c’était le jour le plus long.

Elle sortit à nouveau, agrippée à sa tasse. La rumeur montait à présent plus fort de la ville, des mélodies s’enchevêtraient, les musiciens jouaient pour les familles. Il faisait encore jour, mais la ville commençait à s’éclairer. On distinguait les bandes des avenues, les ombres des immeubles, les clochers des églises.

La tâche claire était toujours là : aucune tornade providentielle ne l’avait emportée. Tout en remuant le liquide fumant avec sa petite cuillère, elle s’assit devant l’enveloppe, rêvant de renverser son thé pour effacer cet encre, impossible de savoir, dommage peut-être…

Elle respira l’encre et le papier, mais aucune odeur familière ne s’en détachait, c’était dans les livres seulement, ces histoires de parfum. Au verso, aucune adresse, mais au recto, une signature : l’écriture fine, élégante, et masculine, qui avait écrit son nom à elle : "Mademoiselle Lola Baille".

Elle resta encore un peu devant cette enveloppe, venue de si loin. "Lola Baille, My Lullaby", lui murmurait l’homme à l’oreille, cette voix surgie du passé. Ce passé lui paraissait lointain, et pourtant …

"Lola, My Lullaby", c’était ce qu’avait inscrit, de cette même écriture fine, une main pressée d’écrivain. Une enveloppe blanche, sans timbre, trouvée un matin sur la table de la cuisine, six mois plus tôt. Elle s’était endormie avec lui le soir, et réveillée à l’aube avec cette enveloppe sur la table. Il y avait désormais un avant et un après l’enveloppe. Et c’était à présent une autre, au contenu inconnu, qu’elle fixait en lançant défiler les heures.

 

Ce serait bientôt la nuit. Elle rouvrit mentalement la précédente lettre, le ventre noué. Une page, griffonnée à la hâte, l’encre à peine sèche lorsqu’elle l’avait découverte, éclairée par les premières lueurs du jour. Elle l’avait déchirée, minutieusement, en tout petits confettis, après l’avoir lue et relue jusqu’à la connaître par cœur.  

"Mon amour, my Lullaby. Je suis parti ce matin en te laissant ces quelques mots pour que tu comprennes mon départ, ou plutôt ma fuite. J’espère que tu pourras me pardonner. Je t’ai aimée sans lendemain depuis près de deux ans, j’aimais être avec toi par choix, mais en toute liberté. Il est trot tôt pour moi pour construire quelque chose de durable. Je ne veux pas de cet enfant, voilà. Tu es heureuse, tu veux le garder, alors ce sera sans moi. Tu vas me détester de ne pas avoir osé te le dire. Je suis lâche, je n’assume rien, ni ce bébé ni ce départ. Je prends l’avion pour Oslo ce matin. Un aller simple, sans toi. Soyez heureux."

Elle avait passé la matinée à relire cette lettre, puis l’après-midi à la déchirer avec application, petit bout par petit bout, entre ses deux index. Elle en avait fait de minuscules confettis, comme il venait de le faire avec sa vie, ses sentiments, ses projets.

A présent une nouvelle menace planait : un autre rectangle blanc sur une autre table. Pourquoi lui écrire après ces mois de silence ? Le soleil était à présent couché, et les dernières lueurs du soir éclairaient encore l’enveloppe. " Norge " indiquait le timbre. " Par avion ". Il était en Norvège, toujours, et lui avait écrit. Elle décacheta l’enveloppe, avec le même soin calme qu’elle avait pris à massacrer la précédente. Ecriture noire à l’intérieur, appliquée, une seule page.

"Ma chère Lola, Il m’a fallu six mois pour accomplir mon chemin. J’ai fui, très vite, parce que j’ai eu peur. Peur de l’avenir, peur de m’engager, peur de changer, peur que tu changes, peur de ne plus t’aimer et d’être prisonnier. J’ai essayé de reconstruire un univers de liberté dans ce pays où je n’avais pas d’attache. Rester jeune et insouciant, voilà ce que je voulais. J’ai profité de la vie, comme on dit, pendant ces six mois. Mais il y a malgré tout comme un grand vide en moi. Il m’a fallu longtemps pour réaliser et accepter que ce grand vide, c’était de toi qu’il s’agissait. J’ai grandi. Je me sens prêt. Je suis persuadé qu’il n’est pas trop tard. Tu mettras sans doute un peu de temps pour me pardonner, mais tu verras que maintenant, tu peux me faire confiance. J’ai mûri. J’ai compté les mois : je peux rentrer à temps pour l’accouchement. Je pourrai te tenir la main, j’en rêve maintenant ! Je rentre à Paris voir mon éditeur dans dix jours (j’ai fini mon roman, là-bas, je crois qu’il est bien, en tout cas c’est mon préféré). J’ai déjà mon billet : un aller simple, bien sûr. Au fait, est-ce une fille ou un garçon ?"

 

Colère. Colère noire comme cette écriture d’écrivain qui ne se souciait que de lui. Une fille ou un garçon ? Elle n’en savait rien et ne voulait pas savoir. Bien sûr qu’il était trop tard ! Elle l’avait imaginé, cet enfant, quand elle avait appris la nouvelle de sa grossesse. Elle avait imaginé la main de l’homme sur son ventre, puis cette main dans celle de l’enfant faisant ses premiers pas. Elle avait ri de bonheur, sauté de joie. Et puis il y avait eu l’enveloppe et les petits confettis. Elle avait pris rendez-vous à la clinique. Elle n’avait rien voulu savoir. Le liquide froid dans ses veines, et puis elle avait dormi. Etait-ce une fille ou un garçon ? Elle s’était réveillée, seule. Pas de bébé : sorti en morceaux d’entre ses jambes, pendant son sommeil sans rêve. Qu’en avaient-il fait, de ce bébé et de ses rêves?

 

Elle prit la lettre et se dirigea vers le grand container vert. A la poubelle, comme l’enfant qu’elle n’aurait pas. Elle souleva le grand couvercle, y jeta la lettre, puis descendit vers la ville. En chemin, elle croisa encore le chien. Ou peut-être était-ce un loup.

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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 13:33

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C'est un beau jour pour Calipso. Bravant le froid et la pluie, les difficultés à circuler sur le territoire en train comme en voiture, les lauréats du concours seront présents ce soir à "Nouvelles en fête".

Au plaisir d'écrire s'attachent celui d'entendre autrement les mots couchés sur le papier. Portés par des comédiens et des musiciens les textes

s'extraient du corps graphique pour vivre une aventure singulière. Cette lecture-là entraîne l'auteur dans un temps différent, dans un espace où la mémoire se trouve instantanément élargie, un voyage inattendu venu des autres.

Ce soir au Fontanil, ce sont toutes ces voix-là que nous écouterons, toutes ces voies que nous explorerons. Cerise sur le gâteau, "Entre chien et loup" le livre, sera sur les présentoirs.

 

Comme chaque année, le recueil est proposé à prix coûtant ; ce qui représente pour cette édition 7€ port inclus. Les auteurs (non présents ce soir) en recevront un exemplaire la semaine prochaine.

Pour toute commande écrire à assocalipso@free.fr

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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 19:00

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La nouvelle annoncée samedi se précise : "Entre chien et loup" le livre plein de bonnes nouvelles, sera disponible à partir du 18 octobre. Les lauréats qui vont faire l'intrépide voyage au Fontanil pour le 16 octobre n'en verront hélas que la maquette. Fort heureusement, ils découvriront bien d'autres choses toutes autant alléchantes...

Mais reprenons notre série des nouvellistes remarqués au premier tour par le jury avec aujourd'hui :

 

Les feuilles mortes

d'Annick Demouzon

(et celles chantées par Yves Montand en bas de page)

 

 

Un jour, j’ai eu vingt ans. C’était il y a…

Maintenant, je ne sais plus l’âge que j’ai. Cela n’a plus d’importance. Maintenant, je ne sais plus quel jour on est. Cela n’a pas d’importance.

Je sais que chaque jour est semblable au jour qui précède et chaque soir identique à celui qui suivra. Je sais que les heures sont creuses, indéfiniment longues et recommencées, toujours infinies. J’attends.

Je vois le jour poindre, pâle, derrière la vitre trop propre. Je me dis : "C’est le matin." et cela n’a pas d’importance. On m’apporte un plateau en inoxydable, net et propre, sur lequel on a posé un café sans goût, un morceau de pain sans texture, un carré de beurre fade et mou. Je les mange sans plaisir, sans déplaisir non plus.

Je mâche lentement. J’ai tout mon temps.

Plus tard, combien de temps plus tard - cela n’a pas d’importance - on entrera dans ma chambre en claquant la porte contre le mur. Je sentirai la vibration, qui me fera entrouvrir les yeux.

Elles me prennent l’une par les pieds, l’autre sous les épaules et me déposent dans un fauteuil recouvert de skaï, toujours le même, toujours orienté de la même manière. Je peux voir dehors.

Je vois un mur gris, presque aveugle, et un coin de fenêtre. La fenêtre ne s’ouvre jamais. Comme la mienne.

Nous avons l’air conditionné.

J’attends.

Parfois, je compte, j’essaie de compter dans ma tête. Je compte quoi ? Rien. Je compte : "Un, deux, trois, cinq, neuf… non, non, ce n’est pas ça." Je recommence : "Un, deux, trois, quatre, cinq, six…" Une sorte de joie m’envahit. J’ai réussi !

Je me récite les jours de la semaine : "Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi…" Je butte. J’ai oublié la suite. Cela n’a pas d’importance… Je récite les mois de l’année : "Janvier, février, mars, avril, mai, juin…" et j’oublie ce qu’il y a après, parce que je me demande quel jour nous sommes aujourd’hui, quel mois. J’aimerais que quelqu’un me le dise, mais personne n’y pense. Cela n’a pas d’importance.

Je me répète des phrases, qui ne servent à rien : "Le boulanger fabrique……" J’ai trouvé la suite : "Le pain". Mais je suis seul à le savoir et à m’en réjouir… Et je persévère : "le pain, le pain, le pain."… "La voiture roule sur…… le pain… non, non… pas le pain… La voiture roule sur… la route. C’est ça, la route…" J’ai réussi !

Et puis… j’essaie de me rappeler les premières notes de La 5ème Symphonie. Le 3ème mouvement, celui que j’ai joué si souvent et que j’aimais tant, mais ça ne vient pas. Il me revient à la place une mélodie d’enfance, paroles et musique. Tout y est : "Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête moi ta plume pour écrire un mot… ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu…"

Et, soudain, ces mots, ces paroles, me semblent terribles et je pense à ma vie : Je n’ai plus de feu…

Deux grosses gouttes tièdes me tombent sur les mains.

Si, au moins, je pouvais écrire…

La dernière fois, c’était quand ? Je ne sais plus. J’ai oublié. Cela n’a pas d’importance.

Est-ce que quelqu’un viendra me voir ? Qui viendra me voir ? J’ai connu beaucoup de monde autrefois. Mais c’était il y a si longtemps…

 

Une femme entre dans ma pièce. Elle apporte un plateau inoxydable, propre et net. Elle le pose sur la table. Elle tire la table à roulettes vers mon fauteuil.

Dans une barquette en plastique embouti, il y a une sorte de boulette de hachis, couverte d’une sauce gluante et sans odeur. Dans une autre barquette, une purée blanchâtre, molle. Dans une barquette plus petite, une compote trop sucrée, sans goût. À côté, deux biscottes sans sel. Je les émiette sur mon plateau. Je n’ai jamais aimé les biscottes, ni la compote, ni la purée, ni le hachis à goût de rien… C’est de la nourriture d’invalide.

Suis-je invalide ?

Et je mange parce qu’il faut manger. Ce n’est pas mauvais, ça n’est pas bon non plus… c’est insipide… Mais cela n’a pas d’importance.

Ah !… Il pleut ! J’aime la pluie. Je l’ai toujours aimée. Je regarde longuement les gouttes ruisseler sur la vitre, se rejoindre et se briser, les unes, les autres. Et se séparer à nouveau. Et se retrouver… Cela me fait penser à la vie… Tiens, celle-là brille un peu plus que les autres. Elle m’a accroché le regard. Et je la suis des yeux, encore et encore… "Tic, tic, tac, écoutez la pluie qui fait…" Je ne sais plus la suite, mais je me répète cette unique phrase, interminablement, en regardant les gouttes, qui ruissellent mollement sur la vitre. Et je me redis : "Tic, tic, tac". Et j’entends la musique… et les paroles : "écoutez la pluie…" Et j’essaie de me rappeler la 5ème Symphonie, le 3ème mouvement. Celui que j’ai si souvent joué… et que j’aimais tant…

On a repris mon plateau. On ne m’a rien dit. On ne me dit plus jamais rien… Au début, oui. Je voyais leurs lèvres bouger. Je regardais, mais je ne comprenais pas…

Maintenant, on ne me parle plus… À quoi bon…

Cela n’a pas d’importance.

Parfois, pourtant, il y en a une qui vient, une plus souriante que les autres. Elle vient pourquoi ? Elle essaie de me parler. Longuement, patiemment. Et j’ai fini par deviner un peu, sur ses lèvres : "Lundi, mardi, mercredi…" et, souvent, dans ma tête, je continue pour moi seul : "jeudi, vendredi, dimanche…" Mais je ne dis rien. À quoi bon ?

Elle me pose aussi des questions, des questions que je ne comprends, ni n’entends. Et je n’essaie même pas de lui répondre. Tout cela n’a pas d’importance.

Je me demande seulement pourquoi elle vient me voir. Je ne la connais pas.

A-t-elle un nom ?

J’ai dormi. J’ai fait un rêve. Je me voyais en costume noir, très élégant. On m’applaudissait et je me penchais en avant : "Merci, merci." Mon œillet rouge est tombé sur la scène et je l’ai jeté dans la foule. Une femme brune, très belle, l’a attrapé et l’a porté à ses lèvres, en me regardant profondément.

Je vois encore son regard si noir, si beau. Un regard où l’âme affleurait.

J’ai voulu lui dire quelque chose, mais aucun mot n’est sorti de ma bouche, aucune parole, aucun son. Tout s’est gelé et je suis reparti vers les coulisses en titubant. Tout le monde s’est jeté vers moi : "Maestro, Maestro…" Pourquoi m’ont-ils appelé "Maestro" ?

Ici, personne ne me parle. On ne me dit même pas mon nom… et je crois que je ne me le rappelle pas. Mais ça n’a pas d’importance.

Quand j’étais petit, Maman m’appelait : "Gianino, Gianino." Elle était belle, Maman, avec de grands yeux noirs très profonds.

- Tu vas le gâter, cet enfant, disait Papa.

La femme de service est venue me proposer quelque chose. Je n’ai pas compris. Il me semble que j’ai deviné un peu. C’est une nouvelle. Elle ne sait pas que ça ne sert à rien de me parler. Je crois qu’elle voulait me proposer un café.

Comme je n’ai rien dit, elle m’a apporté un bol en pyrex avec un liquide brunâtre, sans goût. Elle souriait. Je lui ai souri aussi. Il y a longtemps que je n’ai pas souri. Je bois le liquide tièdasse et sucré et je me rappelle un matin d’été sur un port. Il y avait tout autour comme une odeur de café… Papa a dit : "Il n’y a pas d’autre solution." Maman avait la larme à l’œil et nous avons pris un grand bateau plein de monde. Nous avions des valises en carton bouilli, fermées par une ficelle et ça m’a paru long ce voyage, mais si beau.

Les vagues s’écrasaient contre la coque, en faisant gicler des étincelles de gouttelettes. Le bateau s’enfonçait en claquant dans la houle.

- Ne t’approche pas du bord…

La nouvelle a repris mon bol vide. Elle m’a dit quelque chose. Je crois que ça voulait dire : "C’était bon ?" mais je ne suis pas sûr. Cela n’a pas d’importance.

J’attends.

Le soir descend. Bientôt, on apportera le plateau du dîner et on me remettra au lit. Je regarde encore le mur gris. J’aimerais apercevoir quelqu’un à la fenêtre. Mais je ne vois jamais personne.

Il y avait un poème que j’aimais beaucoup, quand j’étais jeune, je voudrais me le rappeler. Je voudrais tant. C’était un très vieux poème. Très vieux Je crois qu’on en a fait une chanson : "Cette chanson…" Je me rappelle la musique, mais les paroles m’échappent…

Dans ma pièce, il y a une télévision. Quelquefois, on me l’allume, mais ça me fatigue et je ne peux pas le dire, alors on la laisse scintiller comme ça, indéfiniment, avec ses couleurs criardes et ses jeux stupides auxquels je ne comprends rien. Il n’y a pas le son.

Hier, ou avant hier, ou un autre jour - ça n’a pas d’importance - j’ai vu un orchestre, tout en noir, très élégant. Mon cœur s’est serré - je ne sais pas pourquoi - et j’ai entendu une voix qui disait : "Oh ! Merci Papa…" Une voix d’enfant, émerveillé. J’ai essayé de mieux voir, mais c’était trop loin. C’était beau.

Ce jour-là, je n’ai pas mangé mon plateau repas, je suis resté à rêvasser. Je pensais à quelque chose de très doux que j’ai oublié, mais c’était quelque chose d’important, que j’ai beaucoup aimé…

"Maestro, Maestro." Je me réveille en sursaut. Pourtant, je n’ai pas dû entendre. Il me semble qu’on m’a appelé "Maestro", mais il n’y a personne dans la pièce. Je suis seul et personne ne me parle, comme chaque jour, chaque semaine. Il y a combien de temps que je suis ici ?

Des mots me passent par instant dans la tête, portés par la musique d’un vent intérieur. "Cette chanson… les feuilles mortes… souvenir… amours mortes… mourir."

Mourir. Il me semble que j’ai hurlé : "Je voudrais mourir"…

Personne ne vient. Personne ne m’a entendu. Je suis seul et je voudrais mourir, mais personne ne m’entend. Ça n’a pas d’importance.

- Il te plaît, Gianino ?

- Oh, Papa !…

Le 3ème mouvement de la 5ème Symphonie. Il est là. Je me le rappelle maintenant ! Je l’aimais tellement.

- Maman.

Maman me sourit. Elle me regarde de ses grands yeux noirs et profonds.

- C’est beau, Gianino. Tu seras un grand musicien.

Je range avec amour et précaution mon premier violon dans son étui doublé de velours rouge. Plus tard, je serai un grand musicien.

Maman est morte maintenant et Papa aussi. Je les ai aimés. Ils m’ont aimé.

"Cette chanson qui me rappelle…" Oui, ce sont les paroles. Cette fois, c’est la musique que j’ai oubliée. "L’amour est morte."

Où est ma femme ? Où sont mes enfants ? Sont-ils morts, eux aussi ?… Je ne me rappelle plus leur visage… ni leur nom… Pourtant je les ai aimés. Pourquoi ne viennent-ils pas me voir ? Je suis si seul. Si seul…

Et j’avais des amis, aussi, autrefois, beaucoup d’amis. "Que sont mes amis devenus ?… "

Le vent souffle et fait vibrer la fenêtre. Je n’entends même pas. Je n’entends plus.

Le soir descend et la buée se pose sur la vitre froide, qui bleuit. Je me dis : "C’est le soir." et ça n’a pas d’importance.

 

On vient me chercher. On me prend par les pieds et les épaules et on me dépose dans mon lit. Je ne sais plus marcher. Je ne me rappelle pas avoir eu mon repas du soir mais ça non plus ça n’a pas d’importance.

Demain, on me servira le même repas. Je le mangerai lentement. J’ai tout mon temps. Tout ça n’a pas d’importance…

Il fait nuit. J’ai mis mon plus bel habit et je salue, le corps penché vers l’avant. Je porte un œillet rouge à la boutonnière. Ils m’applaudissent en me regardant. Tous, ils me sourient, déjà heureux. Et je souris aussi. La salle est pleine de monde et leurs yeux brillent de bonheur anticipé.

Je respire profondément. Je glisse mon violon sur mon épaule. Tout le monde se tait. Le temps s’arrête. J’entends craquer un fauteuil au fond de la salle. Quelqu’un se racle la gorge. Un autre tousse un peu… J’attends. J’ai le temps…

Papa dit :

- Voici ton nouveau pays, Gianino.

Le silence. Enfin le silence. Complet. Total. Profond…

Le silence…

D’un mouvement rond et souple de l’archet, j’attaque les cordes.

"Cette chanson… les feuilles mortes, n’en finissent plus de mourir…"

 

 

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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 19:45

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 09:39

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Bonne nouvelle : "Entre chien et loup", le livre, sortira tout chaud de chez un nouvel imprimeur d'ici huit à dix jours. En attendant, nous poursuivons la série des "remarqués de la première heure" avec aujourd'hui : 

 

Moi, Kévin, dit kéké.

par Claude Bachelier

 

 

Non !

Marilyn sortit du bureau en claquant la porte. Elle avait l’air en pétard. "  On y va ", me dit-elle sans me regarder.

Marilyn, c’est ma sœur, ma grande sœur, dix neuf ans. Et moi, c’est Kevin, quinze ans. Mais je n’aime pas mon prénom, ça fait ringard. Je préfère qu’on m’appelle kéké. C’est pas terrible, mais au moins on en voit pas à tous les coins de rue. Dans deux mois, je passe le brevet des collèges. Mon prof principal me dit que je devrai l’avoir fastoche, vu que je travaille plutôt bien en classe, même que mes copains me charrient grave.

Marilyn cherche du boulot et si j’en crois sa sortie furax du bureau, c’est que ça n’a pas du marcher comme elle voulait.

Elle s’appelle Marilyn, comme Marilyn Monroe. Mes parents étaient des fans. Ils avaient plein de photos, des posters, des vidéos, et même des assiettes, une dizaine avec Marilyn en décoration. Ma sœur, c’est une belle fille, tout le portrait de maman : blonde, avec de beaux yeux bleus. Mes copains me disent qu’elle est trop plate, qu’elle a pas de fesses et pas de nichons. C’est vrai que quand je la regarde, je me demande parfois si c’est un garçon ou une fille. Mais quand je vois sa tête, je sais que c’est une belle tête de fille. Mais mes copains ils y connaissent rien, ils préfèrent les radasses maquillées comme au carnaval.

C’est elle qui m’élève depuis la mort de maman, y a deux ans. En principe, vu qu’on était mineurs, on aurait du être confié à une famille d’accueil par la DASS. Je ne sais pas comment Marilyn s’y est pris avec l’assistante sociale, mais en tout cas, elle a réussi à la convaincre de nous laisser ensemble. Enfin, quand je dis je ne sais pas, ce n’est pas vraiment exact. L’assistante sociale, c’est une grande bonne femme, avec un visage sévère. Avec ses cheveux courts, plus courts que ceux d’un bidasse, ses lunettes à grosses montures en plastique marron, toujours en pantalon, elle ressemble plus à un mec qu’à une fille. Quand elle venait à l’appartement pour le dossier, j’avais toujours l’impression d’être de trop. Un jour, je suis sorti de ma chambre sans faire de bruit, mais sans le faire exprès. Elle était assise à côté de ma sœur, presque contre elle. Elle lui parlait à l’oreille, une main dans le dos et l’autre sous le tee-shirt de Marilyn. Comme j’étais derrière elles, elles me voyaient pas. Marilyn se laissait faire, même quand j’ai vu la langue de la femme glisser dans son oreille. Elle ne bougeait pas et j’ai eu l’impression qu’elle aimait ça. Alors, je suis retourné sans bruit dans ma chambre. J’avais beau n’avoir que treize ans, je trouvais qu’il y avait quelque chose qui clochait. Quand j’en ai parlé à ma sœur, le soir, elle m’a envoyé bouler, en disant que j’étais trop jeune pour comprendre. Et que si on voulait éviter la famille d’accueil, il fallait savoir faire des sacrifices. Sacrifices, c’est le mot qu’elle a utilisé. Puis, elle m’a dit qu’en fait ce n’était pas vraiment un sacrifice et qu’elle aimait bien ça. Et elle a dit aussi que, de toutes façons, faire ça avec un homme ou une femme, c’est pareil. Et elle m’a dit encore, en m’embrassant sur le front : " mon p’tit kéké, je joins l’utile à l’agréable. "

J’ai compris que ce n’était qu’une affaire de sexe. Une de plus. Le sexe, le cul, mes potes au collège, ils n’ont que ces mots là à la bouche. Mais moi, le sexe me dégoûte depuis que j’ai compris ce que c’était vraiment. Depuis, en fait, que papa est mort.

Mon papa, il s’appelait François, et il était un mécano. Il avait un petit garage, pas loin de notre appart HLM. Un jour, il a glissé sur une plaque d’huile et il s’est fracassé la tête sur son établi. Du jour au lendemain, on s’est retrouvé sans le sou. Maman travaillait avec papa, elle lui faisait ses papiers, ses factures, des trucs comme ça, mais sans être déclarée. Elle a bien réussi à vendre de l’outillage, mais y a des types qui sont venus et qui ont dit que mon père devait de l’argent à des fournisseurs ou à l’URSSAF, je ne sais plus qui. Ils ont pris presque tout l’argent. Ce jour là, j’ai su qu’il y avait toujours des gens qui rôdaient, comme des loups affamés.

Et il y a autre chose que j’ai compris tout de suite, malgré mes onze ans: papa était à peine enterré, que des types, même des types mariés que mes parents fréquentaient, et bien ces types ont essayé de coucher avec maman. Il n’y avait pas que des loups, il y avait aussi des chiens qui rodaient. Et nous étions coincés entre les uns et les autres.

J’avais toujours cru que le sexe était une affaire entre un papa et une maman, et que c’était beau et que ça rendait les gens heureux, comme mes parents. Et bien, non, je me trompais. C’est à ce moment là que le sexe est devenu pour moi quelque chose de sale et d’écœurant.

Maman a fait des ménages et Marilyn a arrêté l’école pour commencer un apprentissage de vendeuse dans un magasin de fringues.

Nous ne mangions pas souvent de viandes ou de gâteaux et on allait plus chez Lidl qu’à Carrefour ou Géant. Maman avait quelques amis que l’on voyait de temps en temps, mais ils n’étaient pas plus riches que nous.

Puis, certains soirs, elle s’est mise à sortir. Elle mettait une belle robe noire que papa lui avait achetée. Elle était très élégante. Le lendemain de ces soirées, on avait du steak à manger, des gâteaux ; parfois même on allait au Mac Do et au ciné. C’était la fête. Et même que maman s’achetait une bouteille de vin et qu’elle buvait un verre avant de manger. En tout cas au début, parce que après, elle mangeait beaucoup moins et buvais beaucoup plus. Et je ne comprenais pas pourquoi qu’au lieu de maigrir, elle grossissait.

Le soir, elle sortait de plus en plus souvent. Parfois elle s’engueulait fort avec Marilyn.

Un jour, il y a eu une grève surprise au collège. Alors je suis rentré chez moi. Maman était toute nue, assise sur les genoux d’un gros type, tout nu lui aussi. Elle m’a dit d’aller dans ma chambre, mais je n’arrivais pas à détacher mon regard de ces deux corps nus. Quand le type a été parti, maman m’a dit que depuis la mort de papa, elle était bien seule, que ce monsieur était très gentil et que grâce à lui, on pouvait aller plus souvent au Mac Do et au ciné. Elle essayait de me sourire, mais c’était un sourire bien triste.

Elle buvait de plus en plus et grossissait idem. Ca m’ennuie de dire ça, mais elle était devenue laide. J’avais l’impression que plus rien ne l’intéressait. Parfois, je voulais un câlin, comme avant, mais elle me repoussait.

Un jour, en avril, la directrice, madame Legeay, m’a fait appeler dans son bureau. J’aime bien madame Legeay, elle est vraiment sympa, elle est douce et ne nous crie jamais dessus. Quand elle parle aux élèves, elle nous vouvoie. C’est la seule, parce que tous les profs, ils nous tutoient, comme si on était copains. Sauf qu’on est pas copains et que nous, on les vouvoie. La directrice était assise à son bureau et la psy du collège était debout, à côté.

" Kévin, elle m’a dit, il va vous falloir être très courageux : vous n’allez plus revoir votre maman. "

Je n’ai pas compris ce qu’elle me disait. Alors la psy m’a pris par les épaules et en me regardant droit dans les yeux, elle m’a dit que maman était partie pour toujours et que je la reverrai jamais. Je ne comprenais toujours pas : elle est partie quand ? Ou ? Avec qui ?

Et puis brutalement, j’ai compris : maman était morte.

Elle s’était jetée d’un pont, à Ponsonnas. On connaissait bien ce pont parce que papa adorait le saut à l’élastique et qu’il avait sauté plusieurs fois. Pour partir, maman avait décidé de sauter, mais sans élastique.

Grâce au piston de l’assistante sociale, Marilyn était rentrée à Carrefour. Et moi, je redoublais ma quatrième. Parce qu’elle travaillait à temps partiel, elle ne gagnait pas beaucoup.

C’est à ce moment là que j’ai lu un bouquin de Eric Tabarly : " mémoires du large ". Moi qui n’avait jamais vu la mer, j’ai alors décidé que je serai marin. J’ai lu tous les bouquins de Tabarly, mais aussi tous ceux qui parlaient de voyages et des océans.

J’ai commencé à mettre des sous de côté parce que je voulais partir le plus vite possible. Je faisais le baby-sitter, je lavais des voitures, je gardais un peu des sous des commissions.

De son côté, Marilyn était souvent absente. Elle travaillait beaucoup, me disait elle. Mais un jour, on l’a mise à la porte parce qu’elle refusait de coucher avec son chef. Et pour arranger les choses, un type est venu un soir pour nous dire que si on ne payait pas le loyer, on devrait partir ailleurs. Les chiens et les loups, toujours eux. Et Marilyn et moi, entre eux.

C’est pour fuir ces bêtes sauvages que je veux partir. Parce que je sais qu’en mer, il n’y a pas de loups ou de chiens. Mais qu’il y a le vent, les vagues, le soleil, l’horizon.

 

Alors, kéké, tu viens oui ou merde ?

J’arrive, j’arrive, gueule pas.

 

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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 11:18

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Bien des gens connaissent l'histoire qui nous est contée aujourd'hui. Elle a traversé les siècles et fait maintes fois le tour du monde mais il nous faut encore et toujours la transmettre si l'on ne veut pas que la barbarie finisse par l'emporter...

 

Un cheval rapide et doré

par Claude Romashov

 

 

C’est l’histoire d’un pauvre homme mal peigné qui voyageait dans le monde sur son cheval rapide et doré. Un cheval si éblouissant que les gens des territoires traversés n’avaient pas le temps d’engager la conversation avec le cavalier. D’ailleurs, ils n’en avaient aucune envie. Que dire à un homme en haillons, si sale et si mal coiffé. Ce métèque, aux dires de certains allait salir notre belle contrée avec les parasites qui encombraient sa chevelure et venaient interférer dans le transistor qui diffusait la parole unique de leur chef vénéré. Les seuls discours admis par la majorité de la population parlaient de battues gigantesques à l’encontre des étrangers. Celui-là avait de la chance d’avoir un cheval de haute volée. C’était donc cela cancanaient les groupes armés de fourches et de bâtons sur la place du pilori, il avait volé ce cheval car une crapule de cet acabit ne pouvait circuler sur une monture céleste, à moins que l’animal ne soit démoniaque. Et de plus, l’homme était sale et mendiait une ration de pain - Oh, pas pour lui mais pour son cheval disait-il - Si notre pays devenait la terre refuge de tous les mécréants, les indésirables de la planète, l’ordre et la loi ne seraient pas respectés ! Nous devons lever une armée pour contrer tous les barbares, les réduire au néant car là où leur cheval passe, l’herbe devient nauséabonde. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le pays s’arma de chars écraseurs de liberté, de lance-roquettes hurlant de bon droit. L’infanterie marcha au-devant de l’homme de l’autre monde. L’homme du monde des sous-hommes, afin de l’expédier plus mort que vif d’où ils venaient, lui et sa monture en toc. La terre verte du pays d’accueil se mit à trembler de toute la rage libérée de ses habitants. Des fissures dissidentes apparaissaient de-ci, delà mais on eut vite fait de les cautériser au fer rouge afin que le pays puisse faire bloc pour rejeter tout ce qui est étranger. Tout ce qui fait tâche et qui dérange des siècles d’arbitraire. Tout ce qui vient noircir la terre de nos ancêtres, la pureté de nos origines…

 

L’homme arriva dans un village. Sa monture en sueur semblait boiter. Il descendit de selle pour soulager l’animal. Les gens rassemblés à l’écart se gaussèrent de lui. Il était finalement petit et faible (et si sale) ! Un grondement puis le boulet de canon superbement ajusté l’envoya voltiger dans les limbes. Son sang retomba en pluie sur les feuilles des arbres qui se mirent à noircir car c’étaient de bon vieux arbres d’ici, plantés par les paysans du coin.

 

Depuis on peut voir, si on a les yeux ouverts, un cheval d’or aux ailes d’airain chevaucher la course des nuages. Si l’on regarde sans se laisser éblouir par le soleil qu’il laisse dans son sillage. On aperçoit alors, un petit homme accroché à sa crinière. Un homme à la peau noire, les cheveux frisottés, qui chante les libres espaces du droit d’exister.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 17:42

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Comme chaque année, nous avons proposé aux auteurs mentionnés par le jury dans sa première sélection, de les retrouver au café, histoire de ne pas limiter au seul recueil les regards et les sensibilités qui se sont exprimés à l'occasion du concours. Le partage est le lieu de toutes les inventions. Merci à toutes celles et ceux qui ont bien voulu poursuivre l'aventure.

 

 

Livraison posthume

par Andrée Pons-Jacquet

 

 

Le cortège silencieux avance lentement dans l’allée centrale du cimetière. Quand tout le monde s’arrête, mon grand fils me prend la main. Alors, tout à coup, sous le soleil torride, il a 10 ans. Sa petite main dans la mienne, sur la plage, nous rions et courons sur le sable brûlant pour rattraper son père, prêt à plonger. J’entends la voix rieuse crier : " papa, attends-nous, ne pars pas … " et c’est le déferlement. En vagues profondes les sanglots montent, me suffoquent. " Ne pars pas… "

 

Mon fils me prend dans ses bras, me serre contre lui et tous deux, désemparés, pleurons sans retenue devant l’avide bouche noire qui avale le cercueil.

Le soir-même, toute la famille s’en va, après un morne repas. Epuisée, je me love en fœtus et m’endors en pleurant.

 

Elle est assise sur le bord d’un lit défait, sa chute de reins plongeant dans un remous de draps chiffonnés. Je vois de trois quarts son dos nu, son visage tourné vers moi, le menton à demi caché par une épaule rehaussée. Ses bras sont repliés sur un oreiller qu’une main crispée serre sur son ventre. Un genou émerge à peine et, sous le bras gauche, apparaît un début de rondeur du sein, comme un gage de volupté. Volupté à venir, accomplie, interrompue ? Son regard va droit dans mes yeux. L’attitude est en suspens : va-t-elle se recoucher ? Cacher, honteuse, son visage et sa nudité ? Va-t-elle se dresser fièrement et quitter la pièce, m’assénant, comme un coup, la perfection d’une fesse ferme, l’élégance d’une jambe longue et fuselée ?

Sous le soleil déjà agressif, la toile brille et le cadre doré éblouit mes yeux aux paupières gonflées par les larmes. Je me lève pour fermer à demi les volets. A présent je vois mieux son regard. Ses yeux noirs disent clairement : " Et bien, quoi ? As-tu fini de m’examiner ? Je suis sur le mur de ta chambre, et c’est normal puisque c’est Lui qui l’a voulu. "

Depuis des années, j’ai ce tableau sous les yeux. Le jour où mon homme l’a accroché, je l’ai trouvé très réussi, d’un érotisme modéré, latent, pudique. Reconnaissant son habileté à tout suggérer en finesse et, sans doute obnubilée par son talent, je ne me suis posé aucune question sur l’intrusion de cette inconnue dans notre vie intime. Il me semble, toutefois, m’être étonnée de ne pas reconnaître ce modèle, alors qu’ils m’étaient tous présentés, et il m’avait répondu : " Je n’ai jamais rencontré cette femme, je l’ai peinte d’après une photo de magazine. "

Je la regarde encore et la trouve très belle. Saine méridionale à la peau pain d’épices. Une inconnue, d’après photo ? Pourquoi pas ? Il disait : " Si je n’ai pas de modèle, si je veux imaginer, je n’obtiens pas la vérité. " Je ne peux lâcher le regard de cette fille qui, selon mes pensées, change d’expression. Il reflète à présent l’évidence : " Ne sais-tu pas qu’un peintre peut très bien faire un tableau ailleurs que dans son atelier ? " Touché. Ah ! La garce ! Pour obtenir la vérité, que ne ferait-on pas ? " Viens donc chez moi, chéri, tu pourras me croquer en situation " – au sens propre et au figuré. La douleur que je ressens, empreinte de colère et d’humiliation, vient s’ajouter à celle, profonde, à la fois sauvage et soumise, du cimetière. Pourquoi, mais pourquoi n’y ai-je jamais pensé ? Je ressens une jalousie de jeune épouse. Est-ce possible ? Je dois savoir.

 

Je me prépare rapidement et je sors. Mes lunettes noires gomment au jour sa gaîté et aux passants mon désarroi. Vite. Je dois trouver un indice. Voici l’immeuble. Je gravis péniblement les quatre étages, qui ne conviennent plus à mon âge, cramponnée à la rampe.

Essoufflée, j’ouvre l’atelier, fidèle à l’image qu’il m’a toujours donnée, une grande pièce ensoleillée où semble se cultiver un négligé savant. Tout est comme toujours : les palettes, les pinceaux, à portée de main sur la table encombrée de tubes et de flacons ; sur le chevalet, une silhouette à peine ébauchée ; sur le fauteuil à bascule, négligemment jeté, l’immense châle laineux dont s’enveloppaient les filles entre les séances de pose ; sur le guéridon, près d’une fenêtre, le coin café. Les odeurs sont les mêmes : mélange d’arabica, de toile de jute et d’huile de lin. Ici, tout semble attendre le maître. Je ressens plus cruellement tout à coup le caractère définitif de son absence, tant je suis saisie par l’impression de vie qu’exhale ce lieu déserté. Je voudrais ne pas pleurer mais mes joues sont trempées. " Allons, courage. "

Je m’essuie, renifle, me mouche, et commence à retourner les toiles posées le long des murs. Plusieurs portraits, des nus, mais ces œuvres sont récentes. Pas la moindre ressemblance avec cette nymphe émue qui partage notre chambre depuis tant d’années. Sur les étagères, des revues, des classeurs, que j’épluche un à un. Rien de compromettant. Le visage de cette fille hante mon esprit. L’acuité de son regard, devenu triomphant, me transperce : " Pourquoi te donner tant de mal ? Ici, tu ne trouveras rien. " L’arrogance de cette jeunette aiguillonne ma ténacité. Il me reste à " visiter " ce petit meuble. Je renverse un à un les tiroirs sur le sol, et sous un tas d’objets hétéroclites où se côtoient tubes efflanqués, morceaux de pastels et autres crayons trop usés, j’entrevois un bristol jauni, apparemment très ancien.

Une chiquenaude pour le dépoussiérer et je saisis mes lunettes : Mademoiselle Catherine Lavenel, 17 Rue Franklin, Béziers, Tél : 28 28 19. Mon cœur se met à cogner. Je retourne la carte aux bords adoucis par l’usure. Jeudi 14 h si tu veux, Cat. L’encre violette a pâli. Je me sens pâlir aussi, mais je ne pleure plus.

C’est elle, je le sens, j’en suis sûre. Ce prénom qui lui va si bien, cette écriture ronde bien affirmée, Jeudi 14 h si tu veux, Cat : le tutoiement, l’assurance de la fille de vingt ans qui propose, sûre de son audace… Oh ! Son air de mijaurée affolée sur le bord d’un lit ne me trompe pas, moi. Aujourd’hui ce tableau m’appartient, mais je ne veux pas d’un tel héritage : " Ton portrait ne t’a jamais été remis ? Et bien je vais me charger de la livraison. Et nous verrons si tu fais toujours la fière ! "

 

Je quitte l’atelier comme une voleuse et je rentre à la maison. Je traverse la cuisine, prends au passage un couteau pointu, grimpe à la chambre, me précipite sur l’infâme nu que je transperce et lacère à grands coups rageurs. Je le sors de son cadre, l’enveloppe avec du papier kraft. Je l’emballe avec soin et, en appliquant un peu partout des bouts de scotch, je me fais l’effet de vouloir panser ses blessures. Je m’en veux aussitôt d’avoir eu cette impression fugitive. Pour garder ma motivation intacte, je me répète sans cesse : " Ah ! Tu vas voir ! Tu vas voir ! "

Mon paquet sous le bras, je file rue Franklin. La vieille dame du rez-de-chaussée a bien connu une Catherine Lavenel : " Elle est restée quelques temps dans l’immeuble, ensuite elle est partie avec un monsieur distingué, dans la grande maison blanche, au bout de l’avenue Wilson."

Je remercie et cours à l’adresse indiquée. Le papier d’emballage se colle à la sueur de mon bras nu. Demeure bourgeoise, impressionnante, avec perron et double escalier à balustres reposant sur un jardinet à l’Anglaise : " Mademoiselle Lavenel ? C’est cette belle fille qui vivait ici avec Monsieur Anselme ? " " Oui madame. Ils ne sont plus là ? " " Oh ! Mon Dieu non. Quand nous avons acheté cette maison à Monsieur Anselme, nous avons appris qu’il la vendait pour partir à Lima, noyer son chagrin dans les eaux du Pacifique, sa belle brune s’étant amourachée d’un …Enfin !

Elle est revenue me voir peu après leur départ, pour me demander de faire suivre son courrier Rue Victor Hugo, à l’hôtel, l’hôtel…Ah ! Pardonnez-moi, j’ai oublié le nom de l’hôtel. Il y a si longtemps… " " Merci madame. "

Je repars au pas cadencé. Béziers est une ville perchée. Je maudis ces rues pentues. Je transpire beaucoup. J’ai la gorge asséchée. Pas le temps de m’arrêter dans un bistrot. Par bonheur, la Rue Victor Hugo est courte. Je la parcours en vitesse et ne vois qu’un hôtel. Après quelques réticences et à voix basse, le gérant me confie : " Le compagnon de Cat a été liquidé par un malfrat il y a deux ans à peine par la bande qu’on appelait " Les dealers de la côte. " C’est à Valras qu’il s’est fait descendre. " " C’est bien triste, mais qu’est devenue Cat ? " " Elle s’est réfugiée à la maison Les Pinsonnets, la pauvrette ! " Je me fais donner l’adresse et je repars, péniblement.

Il fait moins chaud, le soleil descend doucement. Quelle journée ! Je me dis : et si cette Lavenel n’était pas celle du tableau ? Et si le bristol à l’encre violette n’était pas destiné à mon mari ? Avec la fatigue s’insinue le doute, mais pour savoir, il faut aller jusqu’au bout. Je sens bouillonner en moi une sensation revancharde que je ne cherche pas à maîtriser. Je recherche la sensation du couteau dans ma main, je revois ce nu déchiré… Oui, il faut aller jusqu’au bout. Je veux me débarrasser de cette toile au plus vite, et je tiens surtout à voir, en chair et en os, l’objet du délit.

 

On est à présent entre chien et loup.

 

Je marche encore. Enfin, une plaque sur un mur  : Les Pinsonnets - Maison de retraite. J’entre et demande à voir Catherine Lavenel. Une femme me conduit, sans un mot et sans grâce, jusqu’à une chambre qu’un éclairage fade isole du reste du monde, à cette heure crépusculaire.

 

Elle est assise au bord du lit. Je la vois de trois quarts dos. Au bruit de la porte elle a tourné la tête vers moi, le menton à demi caché par son épaule rehaussée. Sa main amaigrie, aux veines gonflées, caresse le tissu de sa jupe, machinalement. Sous les cheveux gris, sommairement relevés, je reconnais nettement – oh, oui, je reconnais bien – le front, à présent ridé, l’ovale du visage, alourdi, la forme du nez et des yeux… mais le regard est doux, si doux et si triste !

 

Subitement, toute haine bue, une grande honte m’envahit. Je m’agrippe à mon paquet d’une main, de l’autre je cherche la porte, à reculons, sans la quitter des yeux :

 

" Excusez-moi, madame…Excusez-moi…C’est une erreur. "

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2010
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