Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 08:00

Fete-Berry.jpg

Pierre Thomas, l'étoile du jour

J'ai 72 ans. Je lutte contre l'inéluctable décrépitude en écrivant quelques nouvelles, destinées ou non à des concours, en faisant des dessins à la plume grand format qui peuvent donner lieu à des expos, en pratiquant marche, vélo et jardinage, en me livrant à des activités musicales, en suivant des cours sur des thèmes variés, en profitant de la saison théâtrale gapençaise... Et bien sûr de la lecture, du ciné et un peu de télé. Avec tout ça les journées sont bien remplies.

 

 

Fête en Berry

 

 

A l’heure de la sieste, sous un soleil à malices prêt à liquéfier la cervelle de quiconque oserait s’attarder, Jules, le gars à la Denise, traverse en claudiquant la place de Nohant, tout en prenant soin d’explorer d’un œil rapide l’ombre du porche de l’église qui pourrait bien cacher une vieille bigote toujours prête à caqueter. Il ne veut pas qu’on le voie se diriger vers le château, demeure d’Amandine Lucile Aurore Dupin, baronne Dudevant, plus connue sous le nom de George Sand. Au village, elle est la bonne dame de Nohant, ou madame la baronne. On a du respect pour le titre, mais surtout pour la personne qui, malgré une vie affichée bien éloignée des mœurs locales, a su gagner l’estime et la sympathie des paysans du cru.

Le Jules est fort intimidé lorsqu’il se trouve sur le point de franchir le portail dont les battants sont ouverts sur la cour intérieure, avec, au fond, le haut mur de la bâtisse animé de nombreuses fenêtres. Comme la plupart des berrichons, le Jules vit dans une maison basse, tassée sous son toit de lourdes tuiles rouges. Tout bâtiment à étage, couvert d’ardoises, marque un territoire qui n’est pas le sien. Et c’est par le sésame d’un geste de déférence venu de loin qu’il se risque enfin à violer l’espace étranger : avant de pénétrer, maladroit, seul, fragile dans la cour inondée de lumière, il retire son béret, son vieux béret marqué par les sueurs recuites des travaux des champs, et le tient à deux mains sur son ventre. Par chance, Isidore, le palefrenier, le voit arriver et lui crie qu’est qu’tu vins fai’ ici au lieu d’te r’poser ? J’voudrais vouair madame la bâronne, répond Jules. Qui qu’tu veux y dire, à la bâronne ? insiste Isidore. A toué j’dirai rin pasque j’veux causer qu’à ta patronne, c’est tout. L’entêtement du Jules étant réputé inébranlable, Isidore n’insiste pas, se dirige vers la porte principale et confie le visiteur à une femme de chambre qui passait.

Depuis longtemps, le Jules avait son idée. Ça lui était venu alors qu’il menait son char à bœufs tout près de la propriété de George Sand. Il faisait doux, le calme du soir laissait filtrer par les fenêtres ouvertes une musique cristalline, joyeuse, puissante qui provoqua un long frisson sur tout le corps du Jules au point de lui faire oublier son attelage. Il laissa choir : vingt guieux, c’est bieau ! Et se prit à désirer que ce moment sublime ne cessât jamais. Bien sûr, un jour ou l’autre, les villageois avaient entendu les accents délicats du piano du polonais, mazurkas, nocturnes, préludes… Il n’est pas certain qu’ils en aient tous goûté les subtilités, préférant peut-être les habituels miauleurs de vielle et racleurs de violon. Le Jules, lui, venait de ressentir l’émotion de sa vie, et c’est ce soir-là qu’il décida, après une longue réflexion, de demander une faveur à madame la baronne.

Qu’est qu’t’as à rêver, espèce de feignant, faut fini’ d’faucher c’te parcelle si tu veux aller user tes sabiots à la fête c’tantôt, s’énerve soudain la Denise, parcheminée comme un diable. T’arrêtes pas d’y penser à c’te traînée de Juliette, qu’est qu’t’y trouves ? Bounne à rin, toujou’ à couri’ l’mâle par voies par chemins. Dès qu’a voué un gars, a’ s’met en posture ! A’ dit qu’ c’est l’vent qui r’lève ses affûtiaux ! Mon Dieu, faut-i’ en entende ! Et toué, tu môrds à l’hameçon ! Faut-i’ ête bête !

Le Jules laisse passer l’orage, fait semblant de bousculer sa faux, mais ne peut s’empêcher de regarder la silhouette du château, au-delà des blés mûrs. Il a été envoûté par l’accueil simple et attentif de madame la baronne, par son regard rassurant… Et elle a promis d’en parler à son polonais. Il y aura le problème du piano, a-t-elle dit, mais on trouvera bien une solution. Depuis, le Jules n’a que ça en tête, jouissant à l’avance de son petit effet.

Au droit de midi, la parcelle fauchée, le Jules et la Denise rentrent au bercail par le chemin creux ombragé. L’un fait courir son imagination, l’autre marmonne. La vieille n’ira pas à la fête des moissons, elle n’a rien à se mettre, elle est fatiguée et quand on est paysan on travaille, on ne s’amuse pas. Et on ne va pas se montrer. On a de la dignité, non mais ! Quant au Jules, il se repasse le film : Pour l’piano, j’pourrai p’t-ête l’emmener su’ mon châr à bœufs. Et la baronne qui répond avec un sourire Ne vous inquiétez pas, mon brave, Isidore s’en occupera. Isidore ? Pas confiance dans ce parvenu ! Il n’en fait qu’à sa tête. Madame est trop bonne.

Le Jules a mis sa chemise de lin, son pantalon et sa veste de toile, ses sabots neufs, un chapeau de paille. Il s’est arrosé le visage d’eau de Cologne. Il a laissé sur la chaise sa ceinture de flanelle. Tu vas attraper fret au vent’e a dit la mère. Il a pris son bâton ouvragé pour s’aider à se tenir droit.

Sur la place, devant l’église, à l’ombre des arbres, on a monté une estrade de bois rudimentaire, la même à chaque fête. Quatre piquets plantés dans les coins portent des épis de blé tressés. Quel gaspillage ! aurait dit la mère. Des stands de jeux découpent des espaces colorés où vont et viennent les premiers curieux. Et la buvette surtout, déjà bien fréquentée, trône en bonne place, tenue par deux gaillards forts en gueule abondamment moustachus, manches retroussées sur des bras de bête. C’est Athomas le forgeron et Marcel le charron. On ne peut pas trouver meilleurs vendeurs de piquette locale et de vin gris de Reuilly. Ah ces deux-là !... aurait dit la mère. Comme tenu par une laisse invisible, le marchand de cochons, dont la trogne a fini par ressembler, curieux mimétisme, à celles de sa marchandise, promène sa bourse et son ventre pleins à moins de deux mètres des tonnelets. Maître Benaise, le notaire, venu en tilbury de St Chartier, s’occupe à flairer les affaires juteuses qu’il pourrait négocier à son bénéfice. Le garde-champêtre, en tenue s’il vous plaît, surveille davantage les jolies filles que les garnements, et son képi est déjà de travers, mauvais signe. Ah celui-là ! aurait dit la mère. Monsieur le député, d’une élégance décalée, offre quelques tournées bien ciblées, histoire d’entretenir des liens électoraux toujours volatils. Quant au maire, il se fait attendre : sans doute rabâche-t-il son discours dans l’arrière-cuisine de son auberge, pendant que sa femme hoche du bonnet en mitonnant le poulet au sang, gloire gastronomique du pays. Et la foule des anonymes, des sans-grade, des culs-terreux, des sans-le-sou, des benêts, endimanchés à la va comme j’te pousse, s’insinue telle une houle dans les travées, en quête d’instants de bonheur chichement distribués. Ah ceux-là, i’ f’raient mieux de rester chez eux, aurait dit la mère.

Ce folklore, chaque année recommencé, n’intéresse pas le Jules. Il cherche son piano. D’autant plus difficile à trouver qu’il n’en a jamais vu et ignore complètement à quoi ça peut ressembler. Il sait seulement que c’est lourd et encombrant. Il avait espéré le découvrir sur l’estrade, mais elle est vide pour le moment. Caché dans l’auberge ? Le maire s’esclaffe : Un piano ? Quel piano ? Sais-tu seulement ce que c’est, mon pauvre Jules ?  

Le Jules décide de patienter. Après tout, les musiciens du coin ne sont pas encore là. Il va traîner ses sabots vers le jeu de quilles, vers le chamboule-tout, vers la pêche aux paquets-surprise où les nigauds sautent de joie en découvrant les babioles bonnes à jeter, vers la loterie où l’on peut gagner un énorme âne en peluche, un nid à poussière, aurait dit la mère. On a vite fait le tour. Un peu plus loin, un vannier de Montgivray vend des paniers, sa carriole en est pleine. Et un potier de Verneuil-sur-Igneraie propose des jarres et des pots de toutes dimensions. Le Jules n’a besoin de rien. Il pense à son piano, tout en observant discrètement le portail du château et finit par s’installer en bout de table à la buvette, devant un verre de rouge.

Mêlée au flux des badauds, la Juliette affiche ses charmes en usant d’une innocence calculée, attentive au regard des hommes. Sa robe bleue rehaussée de blanc ne dissimule que l’interdit d’un corps somptueux. Le Jules la suit des yeux, subjugué, alors qu’elle déambule, seule, radieuse, fière. A’lle est en chasse, aurait dit la mère.

Et voilà qu’arrivent le violoneux et le maître sonneur, en blouse grise. Ils grimpent sur l’estrade et entament une bourrée de Sarzay endiablée, battue par des coups de sabots enragés qui font branler les tréteaux à faire peur. Suivront, selon la tradition, polka piquée, chapelotte, montagnarde de Nohant-Vic, valse, quadrille… Et tournez jeunesse, tournez pendant qu’il est temps… On se bouscule à la buvette, déjà les premiers éméchés s’envoient des bordées qui font rigoler tout le monde. Ça chauffe sec sur la place de Nohant.

Le Jules ne danse pas à cause de sa jambe. Et puis il n’aime pas trop. Cette promiscuité de bruit, de poussière et de sueur ne l’attire guère. Il a compris que le polonais et son piano ne viendront pas maintenant. Pourtant, la baronne avait promis. J’suis sûr qu’ c’est un méchant coup d’Isidore, pense-t-il. Et p’t-ête que c’est l’polonais qui voulait pas v’ni’ ! Je r’grette bin ! J’aurions eu bin du plaisir ! Il vide son verre, pose une pièce sur le bois de la table, se lève en s’essuyant la bouche du dos de la main, salut la compagnie, prend son bâton et quitte la fête et ses flonflons. Il n’attend pas le discours usé du maire.

Avant de rentrer à la ferme, le Jules fait un crochet en direction du château. Il contemple la belle façade derrière laquelle se dissimulent tant de trésors. Il écoute. Croit entendre une mélodie, passe derrière le bâtiment. Une fenêtre est ouverte. Chopin travaille un prélude aux intensités dramatiques appuyées, qui accrochent l’attention de Jules. Ce dernier s’approche doucement de la clôture et surprend, cachée sous une feuillée, la Juliette en extase. Elle est assise sur une pierre, elle respire tant qu’elle peut la musique de Chopin, béate, gourmande, et sourit au Jules interloqué. Le voilà qui s’assoit lui aussi, pas très loin, sans un mot, traversé par le ruissellement des notes offertes aux arbres centenaires, aux herbes folles, aux fleurs des champs, aux locataires affairés des branchages... Le parfum de la Juliette se mêle à celui de la terre. Il fait doux. Le Jules, téméraire, se lève et s’approche. Elle lui sourit de nouveau. Il s’installe et décide de ne plus bouger. C’est alors que Chopin attaque une polonaise qu’il fait sonner avec une légèreté et une précision magiques. La Juliette retire ses bottines, se dirige vers le découvert du pré et engage une danse instinctive, déliée, lascive, inventive, sensuelle. Le Jules n’en revient pas de tant de beauté dont il est le seul témoin. Il est tout remué. Ses yeux et ses oreilles jouissent en accord. Tant de bonheur, ici, dans ce pays de misère, qui aurait pu imaginer ?

Le seul témoin ? Pas exactement. Le Jules voit Isidore traverser le parc du château, ouvrir le portillon donnant sur le pré, s’avancer tranquillement vers la Juliette, éblouissante dans le soleil du soir. Lorsqu’il arrive au point de la toucher, elle se tourne vers lui, ils se regardent, souriants et magnifiques, et se tiennent prêts, soumis aux sortilèges de la musique.

Jules reprend le chemin de la ferme, fatigué. Demain ne sera pas un autre jour. Il faudra bien moissonner l’autre parcelle.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 08:00

tennis-et-grille-copie-1.jpg

  

Agathe Costes, l'étoile du jour

j'ai 31 ans, je travaille comme écrivain public et je suis basée à Montpellier. J'ai commencé le métier de mes rêves il y a peu et je me consacre désormais pleinement à l'écriture. Si vous souhaitez en savoir plus sur mon parcours, je vous propose d'aller directement sur mon site à la page Identité cabinet : http://www.cabinetagathecostes.com/. Et si vous aimez les jeux de mots sans prétentions, vous pouvez toujours aller jeter un oeil à mon blog...

 

Une réussite inattendue

 

 

On a toujours dit à Sébastien qu’il était trop petit pour le tennis. Mais Sébastien s’en fichait. Il savait, lui, qu’il était prêt à taper dans une balle tous les jours de sa vie, à toutes les heures, dans toutes les conditions. Sébastien possédait la folie nécessaire à ceux qui accomplissent les plus grands exploits. Il semblait bien être le seul à en avoir conscience. Ses parents ne le poussaient pas plus que ça. Ses entraîneurs tentaient, en vain, de calmer son enthousiasme. Et ses camarades de l’école ne le jalousaient pas…

- Pfff… tous des imbéciles, enrageait-il lors de ses séances quotidiennes contre le mur.

Les années passèrent et Sébastien continua à taper avec déraison dans une balle jaune. Il avait su développer des caractéristiques en accord avec sa morphologie. Il était petit certes, mais beaucoup plus véloce que tous les « grandasses fadasses » qui servaient à 180 km / h. Sébastien maniait à merveille toute la panoplie des effets que l’on pouvait infliger à la balle. Cette aisance dans l’action et son sens du placement rendaient ses coups moins percutants que ceux des autres joueurs,mais tout aussi efficaces. Et surtout moins risqués. Moins forts, donc moins fatigants, doncplus réguliers, donc moins risqués. CQFD. Un spécialiste du quadrillage des lignes le petit Séb.

A l’âge de 15 ans, il commença à régulièrement gagner de l’argent dans les tournois. Ses parents s’enthousiasmèrent : ils n’auraient pas à financer ses études !

- Des études, quelles études ? questionna Sébastien décontenancé.

- Eh bien des études universitaires mon chéri, répondit sa mère avec une lueur d’inquiétude dans les yeux.

- Mais maman je n’aurai pas le temps avec tous les tournois à l’étranger ! s’emporta-t-il.

Son père et sa mère s’étaient regardés et n’avaient rien ajouté.Cependant, leur ado avait bien compris qu’ils attendaient qu’il se rende à l’évidence. Ce qui décupla sa motivation.

A tel point qu’à 18 ans, la machine s’est emballée.

« Sébastien a explosé ! »,était le leitmotiv del’entourage fraîchement constitué du jeune homme. La fédération et toute sa panoplie d’entraîneurs aux teints hâlés et aux mèches blondies par le soleil lui faisaient désormais une cour acharnée. Un sponsor notable s’était proposé. Les filles commençaient à pulluler autour de Séb, sa petite taille n’étant visiblement plus problématique pour quoi que ce soit…

Son nouveau staff évoquait le passage chez les « pros ».Sébastien gagna quelques semaines plus tard son premier tournoi international. Une confirmation pour lui, une révélation pour d’autres. Il décida de passer professionnel et de faire l’impasse sur les études supérieures. Ses parents le laissèrent faire même s’ils n’en pensaient pas moins.

- Après tout il a 18 ans, avait testé sa mère en observant la réaction du père du coin de l’œil.

Son époux lui répondit alors ceci :

- On va laisser du temps au temps.

Séb fit vite des étincelles. Son profil atypique rendait la plupart des autres joueurs complètement fous à force de variations et d’excellence tactique. Il ridiculisait avec espièglerie tous les Goliath qui se trouvaient sur son chemin. Ces derniers lui proposaient toujours la même réponse : d’abord des grands coups droits surpuissants sur le terrain, ensuite des grands coups droits surpuissants hors du terrain et enfin un grand jet de raquette surpuissant sur le terrain. Le travail de sape du marathonien des courts faisait toujours son petit effet.

De plus, Sébastien fréquentait désormais la nouvelle égérie du Top ten féminin, ApollinaMoulakova, une grande et belle blonde tchèque de 20 centimètres son aîné.

Nous voilà donc le petit Séb, 20 ans, toutes ses dents, avec une grande tige blonde et la meilleure progression de l’année au classement ATP.

Sébastien se mit à bouder ses parents qui, à son goût,n’avaient pas particulièrement manifesté leur joie face à sa réussite.

Roland Garros arrivait à grands pas. Sébastien était en train de faire tomber toutes les têtes de série sur la terre battue de Monte-Carlo. Champagne, champagne…

Il s’était brillamment hissé jusqu’en finale. Et là, il avait même bénéficié d’une première balle de match contre le numéro 1 mondial !

Mais patatras.Alors que s’offrait à lui un coup extrêmement facile,Sébastien avaitcarrément « satellisé » la balle. Les spectateurs étaient tellement choqués qu’ils étaient restés immobiles, sans un bruit. Comme le numéro 1 mondial qui, d’ailleurs, n’en attendait pas tant.  

Sébastien, en néo-champion qu’il était, se reconcentra tout aussi vite et réalisa à la vitesse de l’éclair le deuil de cette occasion immanquable manquée.

Il s’apprêta à servir et au moment de frapper la balle, il cria. Un autre cri lui succéda, comme un écho. Une pauvre spectatrice venait de se prendre la balle de service de Sébastien. Les 160 km / h à laquelle la petite boule jaune avait été directement projetée sur ses nasaux la faisait saigner abondamment. Fracture du nez, balle de break : la totale.

En dépit du néo-champion qu’il était, Sébastien commença à tergiverser quelque peu…Il décida alors de prendre son temps, d’évacuer ces soucis et d’attendre l’évacuation de la spectatrice…

Après quelques minutes, il servitde nouveau et, cette fois, il choisit d’assurer son coup :

- Mieux vaut une balle facile sur le court qu’une balle difficile en dehors, se dit-il avec la sagesse du vieux routard qu’il n’était pas.

Sébastien tapa la balle doucement. Tellement doucement que son trajet se terminadans son propre carré de service.

Nous ne vous conterons pas la fin de ce match, ni de tous les autres, ni de tous ses entraînements après ce drame. Sébastien avait attrapé une maladie inconnue.Même les plus grands spécialistes ne parvenaient à l’identifier. Au golf, certains avaient remarqué une anomalie chez plusieurs grands champions. Ils nommaient cela le « yip » : au moment de taper la balle avec le club, un infime mouvement parasitemodifiait complètement le geste des meilleurs golfeurs. Sébastien constituait un cas encore plus complexe car ces événements n’étaient non pas rares mais systématiques. Il décida d’arrêter sa carrière lorsque plusieurs directeurs de tournois s’apprêtaient à voter une demande destinée à l’interdire de venue sur leurs courts. Un phénomène issu des nombreux risques que Sébastien faisait courir au public. Après six mois de résultats navrants, il avait dans l’ordre :

1) cassé le nez d’une spectatrice,

2) fait éclater le dentier d’un supporter allemand,

3) déboîté l’épaule d’un arbitre de chaise.

Sans compter les sponsors qui commençaient à rechigner à offrir des balles aux organisateurs de tournois quand Sébastien y participait.

Parallèlement à cette terrible déchéance, on n’a jamais su si ApollinaMoulakovaavaitpris ses distances pour sa propre sécurité ou parce qu’elle avaitvite senti le vent tourner. En tout cas fini Apollina, fini les tournois, fini les voyages, fini les sponsors, fini les entraînements, fini le tennis.

Le désert, la nuit, l’obscurité, le « Dark-shadow-des-ténèbres » était devenu le monde de Sébastien qui ne comprenait désormais plus pour quelle raison il était encore vivant. Il avait sué sang et eau pour le tennis. Il avait bu, lu, mangé, respiré, dormi tennis. Aujourd’hui c’était terminé. Clap de fin.

21 ans et toutes ses dents, il rentrait chez ses parents.

 

Dépression et questionnement perpétuel. Sébastien réalise alorsque quand on a passé toute sa vie à atteindre un objectif, il nous transforme à tel point qu’on en oublie sa propre identité. Mais une fois que la route est barrée, quel est le chemin à suivre ?

Maman veillait et couvait tendrement tandis que papa répétait régulièrement :

- Il faut laisser du temps au temps.

Sébastien ne comprenait non seulement pas ce que son père voulait dire avec cette expression qu’il qualifiait d’absurde, mais la répétition fréquente de la maxime l’agaçait considérablement.

Le temps finit par laisser du temps au temps et Sébastien fêta ses 28 ans. Le tennis ne faisait plus partie de sa vie. L’effacement de ses soi-disant amis du circuit avait été aussi rapide que sa chute, il avait bien retenu la leçon. On lui avait proposé de devenir commentateur à la télévision,mais il avait préféré s’investir dans ses études d’architecture et dire définitivement adieu à ce milieu.

Il sentait que ses parents étaient - enfin - fiers de lui mais il ne saisissait pas vraiment pourquoi. Depuis quelques mois déjà il ne parvenait pas à trouver du travail, ce qui le chagrinait. Heureusement, ses études l’avaient amené à rencontrer des amis fidèles et il se ressourçait souvent en leur compagnie. Il considérait ces amitiés comme un grand luxe car, à dire vrai,ses copains se fichaient éperdument de son passé de champion.Ils appréciaient surtout sa vivacité d’esprit et son humour.

Sébastien avait, en outre, rencontré Morgane durant sa dernière année d’études. Morgane était une ravissante et pimpante petite brune. Sébastien avait souvent l’impression que son rire cristallin illuminait toutes les pièces dans lesquelles elle entrait.

Un après-midi, en rentrant d’un entretien d’embauche, il croisa une vieille connaissance qui ne le ravit pas : Sonia Bosc. Elleétait chargée des espoirs à la fédération française de tennis. En dehors de ses compétences de coach, elle était surtout connue pour être une langue de vipère notable. Sébastien tenta de s’éclipser au plus vite mais la « fouine » n’allait pas le laisser partir sans emmagasiner quelques infos juteuses, comme le fait qu’à 28 ans il n’ait pas de travail ou qu’il vive toujours chez ses parents... Chez certains, les défaites des autres sont leurs propres victoires. Allez comprendre.

Séb était rentré déconfit. Du coup,à son arrivée à la maison,sa mère et Morgane ne posèrent aucune question sur l’entretien d’embauche. Son père, nettement moins intuitif, lança les débats :

- Alors Séb, comment ça s’est passé ?

- Plutôt bien, je pense qu’ils vont me rappeler cette fois.

Incompréhension chez les éléments féminins de l’assemblée. Morgane sut conserver sa curiosité pour elle. Sa mère non.

- Mais qu’est-ce qui ne va pas alors ?!

Sébastien parut étonné.

- Comment ça, qu’est-ce qui ne va pas maman ?

- Eh bien à toi de me le dire, tu as la tête des mauvais jours…

Le papa, poing serré sur la bouche, faisait mine de comprendre ce qui se tramait. Ce n’était pourtant pas le cas.

Soupir de Sébastien.

- Je...j’ai…

Morgane sentit le malaise de son amoureux. Elle s’approcha de lui et posa doucement sa main sur son dos.

Sébastien prit sa respiration.

- J’ai croisé Sonia Bosc.

- Ah quelle peste celle-là !laissa échapper son père, enfin soulagé de comprendre des sous-entendus qui n’en étaient plus.

Sébastien sentit la colère monter en lui…

- Ca fait presque dix ans que j’ai quitté le tennis et je croise cette garce qui me toise et enregistre que je vis encore chez mes parents et mendie pour avoir du travail ! cria-t-il, frustré.

 

Il y eut un silence. Ses parents et Morgane avaient été surpris par l’intensité de sa colère. Ils savaient bien que leur petit Séb serrait les dents depuis un moment mais ils n’avaient peut-être pas imaginé à quel point.

Il enchaîna :

- Je ne suis pluscapable de faire un coup droit ! Je ne suis pas capable de trouver un boulot et d’avoir un salaire, pas capable de prétendre à un appartement ! Pas capable de subvenir aux besoins de Morgane !

- Mais je n’ai surtout pas envie que tu subviennes à mes besoins mon chéri, coupa Morgane d’un ton sûr mais doux.

Deuxième silence.

- Tu n’en es pas capable, non, reprit son père. T’as pas de boulot, pas d’appartement, tu vis chez tes parents. Tu es un loser.

Sébastien, sa mère et Morgane étaient figés, définitivement surpris de la réaction du père.

Ce dernier enchaîna :

- Ca, c’est que dit et pense ton ancien monde. Mais réfléchis bien et souviens-toi. Etais-tu heureux quand tes amitiés se comptaient au nombre de tournois que tu gagnais ? Aujourd’hui, tu es en train de devenir un homme.Tu t’es lancé tard dans des études extrêmement longues et difficiles et tu as réussi. Tu t’investis dans ta recherche d’emploi, ça va marcher, il faut juste être patient. Tu prends soin de ta bien-aimée et tu es toujours le premier à aider tes amis et même, nous, tes parents. Tu es en train de poser ta vie sur les bons rails mon fils.

Son père avait réussi à l’apaiser en quelques secondes. Il ajouta :

- Il suffit juste de laisser encore un peu de temps au temps.

Sébastien sourit. Laisser du temps au temps. Il avait enfin compris.

Les grands réalisateurs le savent. Un film n’a pas le même sens selon où l’on positionne sa caméra.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 08:00

Coupe-pleine.jpg

 

Martine Férachou, l'étoile du jour

Je suis professeure des écoles. J'écris des nouvelles depuis quatre ans (j'ai 54 ans) et je participe régulièrement à des concours d'écriture. J'ai eu la chance de voir quelques-uns de mes textes primés, remarqués ou publiés dans des collectifs. C'est, à chaque fois, un grand bonheur pour l'écrivore que je suis devenue ! Je remercie donc vivement les associations qui organisent des concours "déclencheurs d'imagination" !

 

 

Quand la coupe est pleine…

 

Vraiment mémorable, cet anniversaire…

Ils ont mis le paquet ! La salle est magnifique : nappes blanches en coton,  surnappes colorées, chaises habillées, centres de table fleuris… Ne manquent que les ballons de baudruche marqués « bon anniversaire ». Cette idée la fait sourire. Elle imagine, sans peine, sa cul pincée de fille aînée s’exclamer : « des ballons ! Vous n’y pensez pas, elle n’a pas dix ans, tout de même ! » Pauvre Agnès ! En voilà une à qui elle n’a légué, ni sa joie de vivre, ni son sens  de l’humour. 

 

Thomas, son arrière petit-fils, l’a extraite délicatement de son fauteuil roulant. Il l’a prise dans ses bras, forçant sur sa musculature pour épater les filles, mais avouant : «ma petite Mamilie, tu ne pèses rien, c’est quoi ce travail, il faudrait te remplumer un peu… » Puis il l’a posée sur la chaise la plus confortable, à la place d’honneur. Mamilie ! Le surnom, contraction de mamie et d’Emilie, a ricoché avec joie dans le cœur de la vieille dame. Il y avait si longtemps qu’on ne l’avait nommée ainsi ! C’est simple, Mamilie n’existait plus… Ne subsistait  que Madame Martin… Ou… pire… la « 305 » (numéro de sa chambre, bien évidemment).

 

Mais Madame Martin est l’héroïne du jour ! Pas moins de trois discours la mettent à l’honneur : celui du directeur de la maison de retraite, puis celui du maire de la commune, et enfin, le plus long, celui de Michel. Lui, en fait, il remercie surtout  les deux orateurs précédents, et les journalistes, aussi, qui se sont si gentiment déplacés. Il remercie au nom de toute la famille ! Il a un air contrit que sa mère ne peut que remarquer et déplorer. Il se demande ce qu’il fait là, lui, le rêveur, qui déteste se montrer, se mettre en avant ! Mais il n’a pas eu le choix, pense la vieille femme. Agnès ne lui a pas laissé le choix : « je te rappelle que tu es mon cadet, certes, mais aussi l’aîné des garçons ! Tu es donc l’homme de la famille, c’est à toi de t’y coller ! » Il n’aura pas eu le courage requis pour une éventuelle rébellion ! Enfin, c’est fait ! Il peut sortir son mouchoir à carreaux de sa poche, Michel, et s’essuyer le front. Il a accompli sa mission sans panache mais avec quelques trémolos dans la voix. Il a réussi à émouvoir l’assistance. On l’applaudit.

 

L’assemblée est enfin autorisée à prendre l’apéritif (Agnès dit : le «cockkkk-tttailll»). « A la santé de Mme Martin ! », proclame le directeur. « A la santé de notre centenaire », enchaîne le maire. « A ta santé, maman », bafouille Michel. « A la tienne, Mamilie », susurre Thomas. Tout le monde lève son verre, boit… L’ambiance, l’alcool aidant, devient chaleureuse. Des groupes se forment, les conversations vont bon train. Mamilie, surveillée du coin de l’œil par Agnès, n’a bu qu’une demie coupe de champagne (« pense à ton cœur, maman, tout de même ! ») et se retrouve un peu seule, un peu oubliée… Mais elle ne s’ennuie pas. Elle les observe. Cinq générations sont rassemblées là pour son anniversaire ! Elle ne connaît, de la plupart d’entre eux, que les visages, dans des cadres bon marché, sur sa commode de chambre. Ils n’ont pas de temps pour venir la visiter. Son regard pétille. Elle se régale à les passer en revue, un à un. « Tiens, Adeline, ma préférée, celle qui me ressemble le plus.  Comme elle est émouvante avec son ventre rond ! Et Gérard, toujours aussi mal fagoté, celui-là ! Et Philippe, gros cigare, gros portefeuille, mais petit cerveau et je devine ce qu’il a dans le slip !!!». Elle rit toute seule d’avoir des pensées si osées. A son âge, tout de même ! Elle s’oblige à redevenir sage et porte son attention sur les enfants les plus jeunes. Le petit Jules, vingt mois, court maladroitement derrière un ballon de baudruche rouge. Il rit aux éclats, joues écarlates, menottes en l’air. Tout le portrait de son arrière grand-père, Jean ! Le visage de l’aïeule se rembrunit. Ce fils qu’elle chérissait, pourquoi était-il parti si tôt ? Il aurait eu tant d’amour à donner au bambin ! Et puis, il se serait bien occupé d’elle, lui, au moins. La vie est décidément bien cruelle !

 

Perdue dans ses pensées, elle n’a pas vu le garçon s’approcher. Elle sursaute quand elle sent, sur son visage, son haleine fétide. Il s’est accroupi pour être à sa hauteur. Elle l’observe. Un gars avec une tête qui lui dit quelque chose. Elle fouille sa mémoire à la recherche d’un prénom, essaie de situer le personnage dans le contexte familial,  reste bredouille. Mais une chose est sûre : elle ne l’aime pas celui-là. Mauvais genre ! Doit être issu d’une branche pourrie de l’arbre généalogique ! Il lui décoche un sourire mauvais et ironise :

- Alors, mémé, on fait de la résistance ? Cent ans !!! C’est gonflé tout de même !

 

Le petit morveux ! Il n’est pas gonflé, lui, de parler ainsi à une si vieille personne. Quelle impolitesse ! Mamilie cherche une réplique cinglante, puis se ravise. Elle est trop âgée, maintenant, pour les conflits. Et puis, le docteur lui a répété bien souvent : « les contrariétés, c’est pas bon pour le cœur ! ». Alors, comme à chaque fois que cela l’arrange, elle feint la surdité. Elle tend le cou vers l’adolescent indélicat, appose sa main droite ridée et tremblante derrière le lobe de l’oreille et mugit :

- hein ?

 

L’autre ricane, comprend que son  audace restera impunie puisque la vieille dame n’entend pas plus qu’un pot de chambre et en rajoute :

- Ben c’est vrai, non ? Vos héritiers, ils en ont peut-être marre d’attendre ? Faut pas être égoïste comme ça, faut penser à eux…

 

C’en est trop ! La colère gronde dans le cœur de Mamilie qui, lui, s’emballe dangereusement ! Bien sûr qu’elle s’en serait bien passée d’être là, à souffler trois chiffres sur un gâteau ! Etait-ce sa faute, à elle, si la grande faucheuse avait préféré prendre son mari et son fils, trente ans plus tôt, dans le même accident de voiture, et la laisser brisée, à tout jamais, sur cette terre ! Quel imbécile, ce gamin ! Mais quel imbécile ! Elle inspire un bon coup mais l’air passe mal. Elle doit se forcer pour lui répondre le plus naturellement possible.

 

- Et si on trinquait, jeune homme ? Ma fille Agnès a confisqué ma bouteille de champagne. Peut-être pourriez-vous nous en trouver une ?

Il  se redresse prestement en riant.

- Eh bien dis donc, t’es un phénomène, toi ! Mais t’as raison, mémé, faut pas se laisser abattre !

 

Il file prestement vers la cuisine à la recherche du précieux breuvage. Elle pense en souriant : « Il me tutoie, maintenant ! De mieux en mieux ! De toute façon, il se croit tout permis. Il mériterait bien une petite leçon. Il est en train de gâcher ma soirée ! » Elle attrape rapidement, sur la table, sa boîte journalière de médicaments, celle avec les petites cases qui correspondent aux heures de prises. La gélule de vingt-deux heures est là qui attend. La vieille dame se remémore, lointaines, les recommandations du docteur Weiss : « attention, Mme Martin, ce comprimé ralentit le cœur, vous ne devez le prendre qu’en cas de grosse crise de tachycardie ! Et surtout, pas d’alcool avec ça ! » Promis, promis, docteur, elle ne fera pas d’imprudence ! Elle va juste s’occuper de ce garnement, lui faire une grosse frayeur qui le rendra, peut-être, plus mesuré dans ses propos, plus délicat. C’est son anniversaire, après tout, elle a bien le droit de s’amuser un peu. Et puis, la bêtise, elle aurait pu pardonner, mais la méchanceté, non.  Le médicament ne devrait pas avoir trop d’effet sur un homme jeune et en pleine santé. Seulement, un petit malaise, histoire d’apprendre l’humilité !

 

 Le fanfaron a préparé deux coupes de champagne. Il interpelle la bande de jeunes qui dansent sur la piste.

- Et, venez, venez trinquer avec mémé !

 

Elle profite de son inattention pour verser dans un des verres le contenu de la gélule qu’elle a éventrée. Mais voilà qu’elle tremble soudain… Il est plus à plaindre qu’à blâmer, après tout, ce nigaud ! Mérite-t-il une telle leçon ? Puis elle pense à son homme, à Pierre, qui l’attendent sûrement là-haut… Elle pense au numéro 305 qu’elle redeviendra dès le lendemain… Alors, frénétiquement, elle change plusieurs fois les deux coupes de place sur la belle nappe blanche… Hop… Hop… Hop…. A gauche, à droite… Devant, derrière… Elle embrouille sa mémoire… Le garçon s’étonne :

- Alors, mémé, on joue ou on boit ?

- Vous avez raison, jeune homme, quand la coupe est pleine… On boit !

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 08:00

Jour-de-noces.jpg 

Sophie Etienbled, l'étoile du jour

" Brosser le portrait d'un personnage à travers différents regards afin de le cerner tout en conservant son énigme, c'est un peu le pari que je m'étais fixé."

 

 

Jour de noces

 

 

C’est la fête au château. Parmi servantes et valets qui s’activent, je n’ai pas le temps de rêver. La vaisselle tinte. Les armoiries étincellent. Déjà depuis l’aurore les broches tournent et le fumet des viandes excite les chiens et titille les papilles. Aujourd’hui Anicet de Vaurienne, possesseur du comté, épouse la douce Orianne, orpheline héritière du domaine de Vague. Je ne ressens ni haine ni jalousie pour celle qui deviendra la maîtresse des lieux. De la compassion, peut-être. Je connais si bien le comte Anicet…

Voilà quatre ans qu’il s’est arrêté à la ferme de mes parents. Les paysans avaient demandé son aide contre les ravages qu’effectuait un sanglier. Le mâle solitaire dévastait les champs, ruinant les récoltes. Or seul le seigneur a le droit de chasse sur ses terres. Le comte et ses suiveurs sont venus à bout de la bête, mais ils ont encore davantage vandalisé les terres… Ensuite ils se sont arrêtés pour se restaurer, c’est alors qu’Anicet me remarqua. Il proposa de m’emmener, suggérant qu’un emploi au château conviendrait mieux à ma prestance. Comment mon père aurait-il pu s’opposer à la volonté du maître ! Et puis, n’était-ce pas une bénédiction pour moi que d’échapper au rude mode de vie qui s’offrait à ses trop nombreux  enfants ?

Installée au château dans le quartier des serviteurs, j’avais eu droit à une robe neuve et un beau tablier blanc. J’avais aussi eu droit nuitamment aux faveurs du comte. Faveurs que je m’aperçus bien vite partager avec nombre de mes compagnes. Ainsi, le petit aux yeux d’escarboucle que je mis au monde l’année suivante, ne tarda-t-il pas à rejoindre la volée d’enfants qui piaillaient autour des cuisines, nichée disparate et consanguine parmi laquelle on distinguait nombre de regards charbonneux.

Je me suis faite aux barreaux de ma cage et n’attend plus guère de surprises de la vie. Alors, quand je pense au beau sourire teinté d’infinie tristesse de Damoiselle Orianne dont tous aujourd’hui guettent l’apparition, loin d’envier le destin qui la place au bras de mon seigneur, et épisodique amant, je me surprends à la plaindre.

 

Les chevaux piaffent. Les invités se toisent. Les étoffes bruissent. Velours, hermines, brocards. Ballet somptueux sous le soleil. Orianne, ce soir, dira oui au  riche comte Anicet de Vaurienne. Auparavant les preux se défieront dans des joutes improvisées et amicales sur le pré. Le peuple se repaira à loisir du savoir-faire de ceux qui ont mission de le protéger et dont il trouve parfois la charge pesante. Puis il admirera les baladins venus des confins du pays pour l’occasion. Les montreurs d’ours et les mangeurs de feu allumeront des étincelles dans les yeux des enfants. Il y aura foison d’acrobates et de jongleurs.

 Au soir, tandis que nous servirons les mets délicatement préparés, les dames pâliront au récit des amours malheureuses de Pyrame et Tisbé, que chanteront les trouvères à la langue déliée. Comme les autres pages et les écuyers,  je préférerai m’identifier à Galaad et rêver d’exploits improbables dans de sombres forêts peuplées d’ermites et de mystérieuses demoiselles… La chère abondante et le vin aigrelet en griseront plus d’un. C’est Anicet qui régale. Le jour doit être mémorable. A en oublier la dureté dont il fait preuve habituellement dans la gestion de son domaine !

Je ne suis pas le seul à attendre qu’apparaisse Orianne la douce et frêle promise. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussée à cette union, nombreux sont ceux qui espèrent qu’elle saura adoucir son tyran d’époux et lui communiquer un peu de son empathie pour son prochain. Mais je suis sans doute le plus désemparé.

Elle est si belle. Elle désespère mes nuits quand elle ne peuple pas mes rêves. Quand mon père m’a confié à la maison du comte puisqu’il me fallait parfaire mon éducation avant de prétendre être à mon tour adoubé chevalier, j’étais enthousiaste. Mais du moment où je l’ai vue, mon cœur s’est affolé. Elle était venue chercher protection au château après la mort de son père. Le malheureux homme, parti réclamer justice auprès du roi pour spoliation de ses terres, n’est jamais revenu. Des pèlerins ont trouvé son corps à la croisée de chemins, au lieu-dit la Croix du Perche. Traces de lutte. Une blessure à la tête. Un destin qui se dénoue.

Aujourd’hui Orianne épouse son protecteur. Sans conteste : sage décision. Que peut une femme seule, qui ne possède pour toute arme que sa naissance et sa beauté ? Et quand bien même toute mon éducation basée sur la défense de la veuve et de l’orphelin et tout mon être amoureux me crient d’être son chevalier, de l’enlever pour l’arracher à ce destin sordide, je suis trop jeune pour le rôle. Même elle, si douce, me rirait au nez. Non. Elle sourirait, de ce sourire poignant qui vous fouaille le cœur, et elle me caresserait la joue en m’appelant son enfant fou.

Alors j’attends que la pièce se joue sans moi et que le dénouement fixe les rôles pour jamais.

Les bateleurs ont envahi l’espace. Accompagné de mon neveu qui m’aide à transporter mes instruments et de ma fille qui danse en s’accompagnant du tambourin, je cherche l’endroit qui m’a été attribué. On m’a requis pour chanter ce soir au repas. Je n’ai pas encore reçu d’ordre précis sur la teneur des poèmes à réciter. C’est la reine de la fête, celle qu’on appellera alors Dame Orianne, qui guidera ma voix. Je ne suis pas en peine, je peux puiser dans mon répertoire, au gré de ses envies. On raconte qu’elle est belle, et douce, et triste. Peut-être penchera-t-elle alors pour la somptueuse et sombre histoire de Tristan le preux et d’Iseut aux blonds cheveux. Des histoires d’amour et de mort, de morsures d’amour, d’amour à mourir, ma mémoire en regorge. Voici ce que dit le Blason d’Amour :

 

« Amour en latin faict amor ;

Or donc provient d’amour la mort,

Et, par avant, soulcy qui mord,

Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords. »

 

J’ai hâte de la rencontrer. Je sens déjà que mon intérêt s’éveille pour une héroïne à naître.

Justement Orianne paraît. Tous se tournent vers elle. Le soleil imprime sa pâle silhouette sur les rétines. Indélébile. Anicet se précipite. Il la mène jusqu’à une fière jument alezane et l’aide à monter sur la splendide cavale. La fusion est telle entre elles qu’on croirait que Dame Nature a créé une nouvelle créature, harmonieuse entre toutes. Le spectacle peut commencer. Car le futur marié a prévu d’entraîner ses prestigieux invités et sa promise dans une chasse à courre avec, en guise de mise en bouche, poursuite de quelques lièvres, avant de débusquer un superbe dix-cors que les piqueurs ont rabattu pour lui. Je ne suis pas de la partie. Je vais prendre mes quartiers au château, guettant le retour de la belle fiancée.

 

 

La forêt retentit d’aboiements et de galops. Des odeurs puissantes, bave, sueurs, transpiration, m’agressent. D’abord je n’y ai pas cru. Moi ? Pourquoi ? Sept ans que je vis ici ! Les bois impénétrables me sont une tanière hospitalière. Je n’approche pas l’homme. Certes il m’est arrivé à l’occasion de croiser un ermite en prière dans sa hutte de branchages ; je me suis retiré sur la pointe des pattes pour ne pas troubler le saint homme. Les braconniers n’osent s’attaquer à moi. Car je serais une proie trop difficile à dissimuler. Ils préfèrent s’en prendre aux lièvres ou aux renards, aisément transportables et rapidement consommés. Mon seul ennemi est le maître des lieux. Chasse gardée.

Ainsi, c’est aujourd’hui pour moi le grand rendez-vous ! Tant de temps s’est-il écoulé ? Faon au pelage tacheté, j’ai appris à écouter les bruits de la forêt pour survivre quand ma mère me laissait seul. Hier encore, jeune daguet, encadré par la harde, je frottais mes premiers bois contre les troncs tendres de mars. Puis j’ai dû quitter l’abri des miens, chassé par le mâle dominant, avant de constituer à mon tour mon harem et le défendre contre les audacieux qui prétendaient me détrôner. Quand en septembre mon brame retentit, nul rival n’ose s’aventurer à me rencontrer. J’ai peuplé les halliers de mes descendants. Je n’ai pas peur. Je vais leur montrer à qui ils ont affaire, ces présomptueux fêtards qui désirent me faire participer contre mon gré à leur festin de noces.

Les troncs et les taillis défilent depuis des minutes ou des heures. Au fond de mes prunelles des taches noires troublent les trouées de ciel qui s’infiltrent entre les ramures. Malgré mon long entraînement, je ne me suis jamais pensé capable de telles foulées. Pourtant mes ennemis gagnent du terrain. Je connais chaque pouce de la forêt et aujourd’hui elle me trahit. L’espace me manque. Le souffle me manque. Les chevaux me talonnent, précédés par l’aboiement des chiens qui scande ma perte. J’ai balancé comme un fétu le premier qui s’est jeté à mon cou, il s’est brisé les reins en retombant. L’odeur fétide de sa gueule m’écœure toujours, je sais qu’il a planté ses crocs dans ma chair. Le sang s’écoule, chaud, qui me prouve que je suis vivant. Pour combien de temps ?

C’est déjà la fin de l’histoire. La tête me tourne. Je rêve de m’allonger sur l’humus noir parmi les feuilles mortes. Je ne veux plus entendre leurs taïaut exaltés. L’hallali les met en liesse. L’homme est la seule créature chez qui tuer provoque autant de joie ! Mes pattes se dérobent, je m’agenouille, je tombe. Les chiens m’entourent, écume aux babines. Anicet commande qu’on les fasse reculer. Il s’avance, poignard au poing. D’un geste il convie sa dulcinée. Qu’elle est belle, la pâle Orianne qui s’approche ! Il lui tend le coutelas. Elle me regarde immensément. Une larme s’est formée au coin de mon œil. Tout mon être s’applique à entrer en communication avec elle. S’il faut mourir, il faut qu’elle le sache, j’accepte, je désire, que ce soit de sa main.

Mais elle frémit. Révulsée. Anicet hausse les épaules et tourne l’arme vers moi.

Un choc. Sa longue chevelure comme un voile sur mes yeux. Sang et chairs mêlés. Le poids de son corps et l’étreinte de la mort. Communion dans le silence blanc.

Ce soir Orianne de Vague ne dira pas oui à Anicet de Vaurienne.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 19:20

Attables.jpg 

Le soleil s'en est allé et les pluies d'automne arrosent la Chartreuse. La fête est terminée et les  auteurs de Fêtes et défaites sont à des milles du café. Il y a les souvenirs bien sûr qui nous reviennent avec une formidable acuité, les coups d'éclats, les joies et les tristesses, les conversations à bâtons rompus, les mots mis en lumière, la langue du poète, gourmande et flamboyante,  tout cela nous ramène furtivement sur les traces du bonheur...   

C'était samedi 15 octobre 2011 au Fontanil 

Quatre joueurs attablés d'Alain Emery

Nouvelle lauréate lue par Françoise Vergely, musique de Gilles Bishoff

Attables-2.jpg

Attables-3.jpg

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 08:00

couv-fetes2-copie-1.jpg

Nous avons le plaisir de vous annoncer la sortie du recueil de nouvelles Calipso 2011"Fêtes et défaites". Alain Emery, Emmanuelle Della-Monica, Yvonne Le Meur Rollet, Jean-Marie Palach, Isabelle Desaubliaux, Elisabeth Pacchiano, Jean Gualbert, Sophie Boichat Lora, Dominique Guérin présents ce jour à "Nouvelles en fête" le recevront en mains propres, tout comme le livre qu'ils auront choisi dans le catalogue des éditions Quadrature. Danielle Akakpo, Sandra C. Ilas, Jérôme Gariel et Marie-Chantal Visetti devront hélas attendre le passage du facteur.

Concouristes, jurés, hôtes, artistes, comédiens et musiciens soyez ici remerciés pour vos sympathiques et généreuses contributions.

 

Note du barman

Les concours de nouvelles, comme le cinéma d'auteur dans sa version court-métrage, sont voués à l'art et essai. On ne sait jamais à l'avance ce qui va émerger d'une proposition, si les images qui y sont attachées auront du sens et la faculté d'éveiller les sens, si les auteurs seront à la fête ou bien tourneront la page, la mine défaite.

On dit de la nouvelle qu'elle est un genre à la fois codé et très libre. Et c'est heureux, car l'époque, toute à la communication et à la diffusion d'éléments de langage, s'illustre fâcheusement sur le mode perroquet. A calipso, nous pensons que l'écriture est une question de perception, de sensation, de capacité à inventer, à se mettre en jeu, à laisser place à l'imprévu, à s'immiscer dans les affaires du monde, à porter les idées naissantes comme à soutenir la mémoire, en somme une propension à laisser aller le désir et à faire danser la langue. La nouvelle est un lieu de liberté fugace, un moment d'excitation de la pensée, un apprentissage de la complémentarité du réel et de l'imaginaire. Dans le désordre et la violence généralisés, elle n'a pas d'identités à décliner, de places à conquérir ou de vérités à asséner, c'est une façon d'explorer des évènements du quotidiens susceptibles de basculer dans le déraisonnable, de prêter un fragment de vie à un inconnu croisé sur un chemin de traverse, d'exposer temporairement la part d'inhumanité qui sommeille en nous, c'est fêter et défier les généreuses arborescences de l'inquiétude, agréger les figures énigmatiques de nos ivresses, bref, c'est l'art de se faire du bien en s'affublant des habits du mal .

Avec ce recueil, Calipso fête dix ans de convictions et autant d'incertitudes. Gageons que nous saurons résister à la tentation de rester immobile et que le désir nous soutiendra encore avant que tombe le jour...

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 08:00

fete-famille.jpg

 

Françoise Bouchet, l'étoile du jour

Une nouvelle à retrouver (version micro) aux éditions  de Vignaubières. Elle a eu la chance d’être sélectionnée pour le recueil 2011, « Emballez, c’est pesé ! ».

 

 

 

Fête en famille           

 

Franck appuyait  sur la pédale d’accélérateur, savourant avec délectation, à petits jets d’adrénaline, un de ces plaisirs autrefois inaccessible. La nouvelle  Mercédès coupée, d’occasion certes, mais assez récente pour réjouir n’importe quel pilote un peu passionné, lui répondait avec connivence. Il filait au volant de ce modeste cadeau de « papa » vers un million d’euros, planifiant déjà les réjouissances entre amis du week-end prochain. Il fêterait plus que  dignement  son retour de nouveau fortuné dans le quartier. Qui, à sa place, n’aurait pas été comblé ? Un coup d’œil dans le rétroviseur confirma la présence de la BMW blanche. Franck administra un bon coup de booster. Complice, « le géniteur » les engagea dans un simulacre de course sur l’étroite route en lacets. Franck, enfin « Pierre-Marie » pour « papa » baigna l’habitacle de nouvelles jubilations triomphantes….Quels idiots ! Tous bernés !

Qui aurait pu croire, un an auparavant, qu’il se retrouverait dans cette situation ? Conduisant une voiture de rêve et accélérant, hilare, vers une confortable richesse …Pour une fois que le destin se mêlait de sa vie avec succès.

 

Dans moins d’un quart d’heure, la donation serait signée et l’argent à lui. Il ne lui resterait plus qu’à disparaître dans la nature. Il imaginait déjà la fiesta d’enfer avec les autres.

 

Franck se remémora comment il était devenu, grâce à un concours de circonstances digne d’une bénédiction divine, fils prodigue de parents aisés, roulant vers la fortune. La vie de ce gamin de la rue, fruit véreux chu d’un arbre généalogique pourri, se trouvait aujourd’hui métamorphosée. Celle qui le mit au monde, le mit également dehors le jour de ses dix-huit ans. Bien sûr, il perpétrait volontiers quelques bêtises surtout avec la bande de jeunes du quartier. Quand votre mère vous refuse l'entrée de l’appartement, part en fermant la porte à clé, il faut bien s’occuper. La rue et les caves deviennent des terrains de jeu et les voisins vos frères. Alors, renverser  les poubelles, déterrer les plantations fraîches derrière les jardiniers de la ville, chaparder dans les magasins, effrayer les pauvres honnêtes gens, ça passe le temps, ça fait rire, ça soude les liens d’amitié. Après, on vole les scooters, puis les voitures pour faire du rodéo … Quant au père, le vrai, Franck se demanda si vraiment il existait sous une autre forme que le vague souvenir d’un ivrogne venu frapper deux ou trois fois à la porte de l’appartement et ressortit manu militari par la mère.

A vingt-huit balais, la chance commençait enfin à lui sourire. Pas trop tôt ! Jusqu’ici, il flânait  de larcins en petits boulots, de courts séjours carcéraux en logements minables. Il lui manquait l’essentiel : la chance et l’argent !

Ah ! La tête des copains à sa réapparition ! Digne des meilleurs films de gangsters !

 

Dix-huit mois de cela, un job de « technicien de surface » dans une grande société, titre pompeux pour cacher la réalité de celui qui, chaque jour, brique les salissures des autres,  plaça son double face à lui. Pierre-Marie débarqua dans la boite deux semaines après l’embauche de Franck. Pas besoin de diplômes et au regard du salaire et des conditions, les candidats ne se bousculaient pas aux portes. Le matin, il fallait démarrer dès 4 h30, s’arrêter à 8h30 et reprendre de 17h30 à 21h30, quand les bureaux étaient déserts. Les travailleurs méritants avaient alors terminé leur labeur. Pierre-Marie logeait dans une caravane. La sympathie installée, Franck lui proposa le partage de sa modeste piaule de bonne sous les toits et de sa solitude, histoire aussi de faire quelques économies. Au fil des semaines, ils se brossèrent leurs films biographiques. L’autre : un vrai fils de bonne famille, enfant unique d’un père retraité, ex- directeur d’une florissante entreprise de maçonnerie, et d’une mère professeur de violon. L’argent, mais aussi  l’éducation et la culture. Progéniture issue d’une chouette famille, Pierre-Marie avait largué le nid ouaté dès l’âge de dix-huit ans. Le rêve paternel le drapant d’un costume de   médecin ou de chirurgien fut d’emblée contrarié par l’ambition filiale : prouver sa capacité à réussir seul, « sans piston ». A vingt-huit ans, il s’acharnait encore à tenter de le démontrer, désir qui échappait au circuit neuronal de Franck. La porte de la maison familiale vendéenne claqua le jour de sa majorité, depuis plus un signe de vie n’émana de Pierre-Marie. Pour l’instant, son ambition ne l’avait mené que dans cette usine de nettoyage, mais il espérait bien récolter le fruit de son mérite et de son travail.

 

Franck le traita plusieurs fois d’idiot et tenta de le convaincre de renouer avec « ses vieux » plutôt que de ramer à contre-sens jour après jour pour ce salaire de misère. Mais têtu, Pierre-Marie préférait récurer  sols et  murs, se salir, transpirer, se lever tôt, se coucher tard, pour une rémunération de moins de mille euros par mois (primes comprises évidemment) que de s’abaisser à aller quémander quoi que ce soit chez ses ascendants.

 

Une étrange élucubration germa alors dans la tête de Franck. Si cet imbécile de Pierre-Marie n’en profitait pas … Même taille ! Même âge ! Corpulence assez semblable ! Yeux bleus, aucun signe particulier sauf une cicatrice à l’avant-bras gauche pour Franck (souvenir d’une ancienne bagarre de rue), on les prenait souvent pour frères… un clin d’œil du hasard à ne pas négliger, peut-être ? Prendre la place ? Revenir en fils prodigue ? Envisageable ! La plus grosse difficulté ? L’autre pifait la classe, la bourgeoisie, pas Franck ! Aussi, pendant plus de six mois, il s’appliqua à copier Pierre-Marie, s’astreint à se maitriser, observa les attitudes de l’autre et petit à petit, se les appropria. Ça pourrait peut-être marcher. Dix ans que ses parents ne l’avaient pas revu, entre 18 et 28 ans, un homme change. Il pourrait aisément justifier les défaillances de sa mémoire par une histoire. Il raconterait comment à 20 ans, il était ressorti très choqué d’un accident et en grande partie amnésique. Même sa cicatrice trouverait là une justification plausible.

 

Six mois plus tard, la décision de Franck était arrêtée, il tenterait sa chance en se faisant passer pour Pierre-Marie, le fils prodigue. D’ailleurs, Pierre-Marie, en mal de confidences sans doute, ne témoignait d’aucune avarice de détails sur sa vie passée. Il apprit ainsi être fils unique, sans oncles, tantes, cousins ou cousines d’aucune sorte. Il mémorisa le nom de quelques copains d’enfance et leurs visages à travers des photos souvenirs…Quelques soupçons auraient sûrement amoindris la logorrhée de Pierre-Marie. Munis d’anecdotes familiales, de la carte d’identité subtilisée et de la médaille de baptême estampillée « Pierre-Marie, 20-10-1982 », Franck se présenta au portail du logis vendéen un beau dimanche de printemps. Petite merveille face à l’océan, légèrement isolée des autres villas, elle nichait encore plus belle dans son cadre naturel que dans celui de la photo de Pierre- Marie. Le cœur de Franck s’emballait … Cruciales secondes ! Serait-ce suffisant pour tromper une mère ? Au pire, si on s’apercevait qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être, il avouerait n’être qu’un ami du fils, venu pour essayer de le réconcilier avec sa famille. Personne ne lui en voudrait de cette petite supercherie. L’affaire s’arrêterait probablement là. Mais, si cela fonctionnait, il avait tout à  gagner.

 

La femme s’immobilisa sur le perron à une dizaine de mètres du portail. Elle apercevait le visiteur par les jours de la grille. Elle ouvrit, muette. Il amorça un timide geste d’accueil. Les yeux de la femme s’ancrèrent sur la médaille judicieusement mise en évidence… Les bras de « maman » se refermèrent sur lui.. Elle pleurait, l’appelant  « Pierre - Marie », « mon fiston », reculait, l’examinait, l’étreignait encore entre deux sanglots visiblement sincères. Gagné !

 

 « Franck- Pierre- Marie » expliqua à ses pseudos parents comment il avait été victime d’un accident à l’âge de 20 ans. Simplement renversé par un scooter alors qu’il traversait la route sur un passage protégé, il s’était alors réveillé dans un hôpital. Rien de cassé sauf cette cicatrice à l’avant-bras et une amnésie. Le fil du temps rendit les bribes de souvenirs au compte-goutte, jusqu’à ces derniers mois où la mémoire avait émergé plus nette. Papa et maman, émus aux larmes par le récit de ce fils prodigue, multiplièrent les attentions.

Ainsi donc s’il n’était pas revenu plus tôt, c’était en grande partie la faute du  destin. Tout de suite, ils furent aux petits soins pour lui. Franck traita intérieurement Pierre- Marie de triple-imbécile ! Passer à côté de tout cela pour une vulgaire question d’honneur !

 

Franck décida de se laisser vivre ainsi quelques mois. Ne plus avoir à travailler, à se demander avec quoi il paierait son repas de midi ou s’il pourrait régler le prochain loyer. Goûter au confort, bien manger, flâner devant la télé en robe de chambre, trainer en ville avec le porte-monnaie garni, dépenser sans vraiment compter…Tout cela était jouissif ! Mais après huit à neuf semaines, « papa » devint de plus en plus pressant :« Je comprends que tu te reposes, mais il faudrait tout de même songer à ton avenir ». Franck ne faisait que cela… cherchant le meilleur moyen de tirer parti de la situation. Vivre tranquille est une chose, mais se sentir encombré de parents peut aussi devenir gênant…  « Il serait bien que tu travailles un peu, dit papa,  maman et moi avons des petites réserves financières, nous sommes prêts à t’aider dans tes projets ! Tiens que dirais-tu d’avoir ton restaurant, à moins que tu ne préfères un garage automobile ? »

Pour leur fils unique, papa et maman étaient disposés à signer une donation à condition, bien sûr, de répondre un projet solide. Evidemment que Franck cultivait une ambition… Encaissement de la monnaie et volatilisation ! Dessein difficile à avouer en l’état.

 « Un petit garage automobile, ça c’est une bonne idée papa, j’ai toujours aimé les voitures…Je me souviens de la 404… »

Rendez-vous fut donc pris chez un ami notaire pour formaliser le cadeau…un million d’euros, cash !

 

Un nouvel éclat de rire jubilatoire envahit le bolide, le deuxième œil dans le rétro confirma l’ordre régnant : comme sur des roulettes ! Franck perçut qu’il arrivait un peu vite sur le virage. Pas de panique ! Un excellent système de freinage dote ses petits bijoux. Le pied écrasa la pédale, qui s’enfonça, en vain…

 

Le coupé fit plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser une dizaine de mètres en contrebas. Impossible de bouger. L’état de semi-conscience permit d’entrevoir la silhouette de « papa ». Inconcevable que tout s’arrête là… trop absurde, si près du but. Cet accident se rangerait dans l’étagère des mauvais souvenirs après quelques soins dans un des meilleurs hôpitaux du coin. D’ailleurs près du véhicule, « papa » cherchait visiblement à sauver son fils chéri. « le 18 » cria intérieurement Franck. La silhouette paternelle repartit vers la route. « Ne me laisse pas papa ! »  Ouf ! Le voilà qui revient ! « Mais ce bidon? Non, le 18, papa ! Et cette allumette, pourquoi ? »

 

Laissez votre message après le bip sonore.

 

-Allô, Fiston, Nickel ton choix ! Si les assurances se montrent aussi conciliantes que l’an dernier pour ton frère aîné, Ça va être la fête ! Ce soir, j’appelle ton cadet. A son tour de nous trouver le bon candidat. Allez, ta mère et moi, on t’embrasse ! ».

Votre message a bien été enregistré ! Si vous souhaitez le …

« Papa » raccrocha, puis composa enfin le 18 à la lueur des flammes.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 08:00

Victor-Hugo.jpg

 

Claude Bachelier, l'étoile du jour

L'utopie n'est jamais bien loin de la fête, mais souvent très près de la défaite...

 

 

Place Victor Hugo

 

Je n’ai jamais été un militant. Non pas peur de m’engager, mais plutôt parce que j’ai comme une difficulté à vivre avec les autres, à discuter, à partager. Pour faire court, je suis un solitaire égoïste. Je n’en suis pas spécialement heureux, la solitude est parfois lourde à porter et l’égoïsme apporte un sentiment de culpabilité comme un poids supplémentaire, lui aussi lourd à porter. J’ai toujours été ainsi : tout petit, déjà, je restais dans mon coin, sans me mêler aux autres. Je n’ai jamais eu de copains, hormis ceux qu’à l’école, je ne pouvais éviter de côtoyer. A la vérité, ce n’était pas des copains, mais plutôt des voisins obligés.

Je n’ai jamais été invité à un anniversaire ou à une fête, et pour cause. J’ai traversé l’adolescence tranquillement, à mon rythme, sans heurts majeurs, mais seul. Parce que c’était mon choix. Les filles me regardaient avec un mélange de curiosité et d’envie car, paraît-il, j’étais beau gosse. Mais elles fuyaient dès mon premier regard. Mes parents m’ont emmené voir des psy, des conseillers et même des rebouteux. Le seul résultat tangible a été une saignée sur leur compte en banque.

Je me suis pourtant marié. Avec Claire. Je n’ai jamais compris pourquoi une femme comme elle, gaie, expansive, chaleureuse a bien pu épouser un type comme moi, à bien des égards son parfait contraire. C’est elle qui m’a choisi et je me suis laissé faire. N’ayant jamais été amoureux auparavant, je me suis longtemps demandé si je l’aimais vraiment. Ce n’est qu’après sa mort que je me suis rendu compte qu’effectivement, je l’aimais. Nous étions ensemble depuis à peine deux ans. L’incompréhension de ce qui m’arrivait a généré désespoir et dépression. La fermeture de l’usine, et donc le chômage, pour compléter le tableau du malheur.

Je suis issu d’une famille très conviviale, sympa comme on dit. Mes parents ont toujours participé activement à diverses associations. Mon grand-père maternel a été un très charismatique dirigeant syndical.

Mon frère, de deux ans mon cadet, est mon contraire à tout points de vue : il a toujours été entouré de copains et copines ; il a joué et continue de jouer au rugby. Dans le quartier, il est connu comme le loup blanc et je crois que tout le monde apprécie sa gentillesse et sa disponibilité. Il milite dans un parti politique, plutôt à gauche.

Il travaille comme magasinier dans une très grosse boite, alors que pour ma part, je suis au chômage depuis presque deux ans. Malgré quelques missions d’intérim et le fait que je suis retourné habiter chez mes parents, mes fins de mois sont délicates.

Comme tout un chacun, j’ai entendu parler des révolutions dans certains pays arabes et de certains jeunes européens qui essaient un peu partout de les imiter. Mon frère fait partie de ces derniers. Il est l’un de ceux qui a organisé l’occupation de la place Victor Hugo et qui a tenté de mettre en place des « comités citoyens », chargés de proposer un autre monde.

A chaque fois que je le croisais, il me parlait de cet événement comme celui qui allait être le déclencheur d’un nouveau monde. Il me parlait de justice, de solidarité, de vérités, des notions que ma vie professionnelle m’a conduit à bien relativiser. Depuis le début, il essayait de m’entrainer dans son aventure. J’ai résisté quelques temps, puis je me suis laissé convaincre. Plus pour lui faire plaisir que par  conviction

Je l’ai donc suivi sur cette place, au cinquième jour je crois, de « l’occupation citoyenne ». Il y avait encore beaucoup de monde, des jeunes en majorité. J’ai eu alors l’impression de pénétrer au sein d’une immense fête permanente, avec chansons, danses, éclats de rire. Une ambiance festive qui m’a alors laissé pantois. L’accueil était chaleureux, bon enfant. Même si par la suite, tout ne fut pas aussi idyllique, j’étais sous le charme de cette spontanéité inattendue.

Mon frère n’était plus le même : il avait, sans doute provisoirement, abandonné son langage révolutionnaire que l’on dit d’un autre temps. Il semblait s’être adapté à l’esprit général qui régnait sur la place, esprit qui se voulait hors des idéologies, des partis ou des syndicats. Il fallait organiser un autre avenir en discutant, réfléchissant, en faisant l’amour et la fête et en chantant des chansons.

Nous avons participé à des forums où le mot citoyen servait d’alibi à toutes les fantaisies et le plus souvent à de belles fumisteries. Cela dans un brouhaha insupportable où tout le monde parlait et personne n’écoutait. Cela m’agaçait et me donnait le sentiment de perdre mon temps. Quand j’en parlais à mon frère, il me répondait dans la plus parfaite langue de bois « qu’on ne pouvait pas empêcher le peuple de s’exprimer. » Sauf qu’en la matière, le peuple ne s’exprimait pas, il radotait.

J’avais bien sûr entendu parler du bouquin de Stéphane Hessel, « indignez vous ». Un jour, je l’ai emprunté à mon père qui l’avait acheté un peu par hasard, en tout cas bien avant tout le ramdam médiatique. Sur le moment, je l’avais trouvé un peu passéiste avec ce couplet sur la Résistance et je ne parle pas de celui sur la Palestine. Même confus, même bordéliques, les forums auxquels j’ai participé m’ont permis de faire le lien avec ce qu’écrit Hessel concernant le programme de la Résistance. Je n’avais jamais pensé un instant qu’il pouvait avoir une cohérence entre ce programme, mis au point en 1944 et, à l’inverse,  la situation où on se trouve aujourd’hui. Mais, de toutes façons, cohérence ou pas, ce genre de thème n’est pas à l’ordre du jour. Et il me semble que ce n’est pas prêt de l’être. Sauf ces jours-là, sur la place Victor Hugo.

Le soir, la fête reprenait de plus belle. Après le travail, de nouveaux venus rejoignaient les manifestants. De nouveau, on chantait, on buvait, on dansait, sans oublier, entre deux bières tièdes, de refaire un monde qui, effectivement, était à refaire.

Même si je finissais par avoir des doutes sur l’efficacité et le devenir de toute cette effervescence, je me laissais griser, l’alcool aidant, par cette atmosphère où tout le monde semblait aimer tout le monde. J’ai même fumé un pétard un soir, le premier de ma vie. Mais j’ai tellement été malade que jamais, mais alors jamais, je ne recommencerai. Même dans mes moments de grande dépression après la mort de Claire, je n’ai jamais été tenté de me laisser aller à fumer ces cochonneries. Mais ce soir-là, pris dans l’ambiance, j’ai accepté le joint que me proposait mon frère.

La fête durait une partie de la nuit, sous l’œil attentif et néanmoins goguenard des quelques CRS qui nous surveillaient. Certains d’entre nous ont même essayé de les « débaucher » en leur rappelant que eux aussi, même CRS, ils faisaient partie du peuple. Mais cette partie du peuple là n’était manifestement pas disposée à participer à notre révolte.

Certains habitants des immeubles  autour de la place non plus, d’ailleurs. Régulièrement, certains d’entre eux intervenaient avec véhémence : nous les empêchions de dormir et le lendemain, ils allaient travailler, eux ! En insistant bien sur le « eux ». Il est vrai que pour eux, nous étions tous des fêtards, des fainéants, des profiteurs du système. Pour ma part, j’aurai préféré, et de loin, me lever tôt le matin pour aller bosser plutôt que de faire la java. D’autant que cette fête, je le sentais bien, allait se terminer dans la confusion et l’échec.

Déjà, depuis plusieurs jours, il y avait moins de participants. Les discussions se faisaient plus âpres, plus agressives, mais surtout plus politiques. Petit à petit, les discours s’étaient radicalisés en se politisant. La récupération était en marche : certains élus locaux avaient fait le déplacement et, bien que copieusement sifflés, ils y étaient allés de leurs péroraisons. Il y avait bien sûr une nuée de journalistes qui les accompagnaient, mais une fois la sainte parole délivrée, élus et journalistes disparaissaient.

De fait, l’enthousiasme se faisait plus rare et laissait la place à une sorte de fatalisme qui ne disait pas son nom. Chacun prenait conscience que cette belle fête qui durait depuis une quinzaine de jours s’essoufflait sérieusement et que malgré tous les projets, toutes les résolutions, les promesses, tout cela allait s’arrêter. Il y avait plus de détresse que de révolte, plus de déceptions que de protestations. La fin de « l’occupation » de la place Victor Hugo fut donc décidée lors d’une assemblée générale réduite à une centaine de personnes. Les premiers jours, m’avait affirmé mon frère, il y en avait plusieurs milliers. Ce chiffre était sans doute exagéré, mais j’ai alors mesuré ce soir là la mesure de la désaffection.

Dans les mots, chacun se défendait de déposer les armes et promettait de continuer la lutte contre le système. Mais les mots ne sont que ce qu’ils sont : des mots.

Je suis retourné chez mes parents, plus désabusé que déçu. Sans doute parce que la fête avait été belle et que la défaite, elle, n’avait pas vraiment été laide. Et peut être pas définitive.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 14:02

TEMPETE-nappe-rouge.JPG Tempête sous un crâne de Maryse Legrand

 

 

En attendant "Nouvelles en fête" du 15 octobre prochain, nous publions les nouvelles de quelques concouristes "étoilés" à l'occasion de "Fêtes et défaites". Sur les vingt auteurs contactés, six d'entre eux ont répondu "Oui, volontiers" trois "Non, merci" et onze ont ignoré l'invitation. Il ya des jours comme ça...

 

Jacqueline Dewerdt-Ogil, l'étoile du jour

« Faute d’inspiration, je m’apprêtais à écrire d’après la photographie d’un paysage urbain. Mon cerveau rechignait. Il m’imposait l’image d’un tableau peint récemment par une amie. Habilement, il me suggéra  une phrase. Je tentais de résister. Peine perdue, la phrase était dans la place et ne cédait pas d’un pouce. Elle avait choisi  une place de choix : elle voulait être  la chute de ma nouvelle. Restait à créer des personnages, inventer une histoire. Le texte mûrit, s’écrit. Un jury le lit, lui confie une étoile et je suis au septième ciel, même si  je n’ai pas gagné. Merci. »

 

 

La nappe rouge

 

Simone hésite sur le seuil. La lumière dorée sur les façades l’invite à flâner un peu. Depuis ce matin, elle se sent oppressée. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne rentrera pas directement à la maison en sortant du bureau.

Elle descend vers le canal, débouche sur le chemin de halage au moment où passe un convoi de péniches. Elle le suit, court, ralentit le pas jusqu’à presque s’arrêter, accélère de nouveau. Comme quand elle était enfant.  La vie des mariniers la fait rêver. Tous les ailleurs l’attirent, depuis toujours. Elle salue de la main la femme qui décroche du linge derrière la cabine de pilotage. La femme hausse les épaules, dit quelques mots qui se perdent dans les pétarades du pousseur. Simone laisse filer le convoi, se détourne, lève encore la main en signe d’au-revoir. A peine. Elle croise, bien serrés contre elle, les pans de sa veste et s’en retourne à pas lents.

Dans la rue de la Fonderie, des enfants se poursuivent  à cloche-pied, d’autres jouent aux billes dans la poussière. Simone a envie de s’attarder. Leurs jeux lui font du bien. En arrivant au passage à niveau, elle s’arrête brusquement. N’a-t-elle pas rêvé d’un train la nuit dernière ? C’est le rêve et les informations entendues à la radio ce matin qui lui ont planté un poids dans la poitrine. Elle comprend mieux l’envie de ne pas rentrer, le besoin de se glisser dans la  vie du quartier. Depuis quand s’en est-elle éloignée ? Depuis qu’elle vit avec Manouche?

 

Pas vraiment. Ils sortaient beaucoup les premiers mois. On les voyait tous les jours se promenant bras dessus, bras dessous. Dans les soirées, tous s’arrêtaient de danser pour les regarder. De temps en temps, Manouche l’emmenait chez des amis à lui. Jamais Simone n’avait reçu un accueil aussi chaleureux. Elle ne comprenait rien aux discours enfiévrés de son homme et d’ailleurs ne cherchait pas à comprendre. Elle ne se sentait pas concernée. Manouche brillait ; les autres, le visage et tout le corps tendu vers lui, l’écoutaient. Elle le regardait, fière d’être sa compagne. Parfois, il lui tournait soudain ostensiblement le dos et baissait la voix. Elle s’éloignait sans qu’il ait à le lui demander. Leurs airs de conspirateurs l’amusaient. Les hommes ont besoin de se donner de l’importance, se disait-elle. De loin, elle se régalait du spectacle des bras, des cheveux, de la voix de son homme. Elle revoyait leur premier soir.

Un vrai coup de foudre leur premier soir, comme dans les romans. Elle avait été invitée chez des collègues. Cela  lui arrivait rarement. Elle avait remonté ses cheveux, y avait piqué une fleur rouge. La soie fluide de sa longue jupe lui caressait doucement les mollets. Elle se sentait l’âme espagnole. Mais la soirée s’annonça d’abord ennuyeuse. Elle se résigna à danser plusieurs fois  avec un inconnu fade et moite.

Soudain, une vibration épicée la traversa. Venant du balcon, la cascade furieuse d’un rire gigantesque l’avait atteinte. Elle a oublié les mains humides et les pieds agressifs de son cavalier silencieux, s’est délectée de cette pensée qu’il existait quelque part un homme capable de rire ainsi. Elle s’est détendue. Son cavalier a cru que la partie était gagnée. Il a resserré son étreinte. Simone, ramenée à la réalité s’est raidie, a reculé d’un pas. Elle a tenu un instant le danseur maladroit  face à elle, une main sur chaque épaule, l’a dévisagé, lui a décoché un sourire qui tenait de la grimace, et l’a planté là. Surpris, celui-ci, les bras à demi levés, a continué sans broncher à se dandiner à contretemps.

Le rire, une seconde fois. Simone a quitté lentement le cercle des danseurs. Rien ne la pressait, elle savait que quelque chose était arrivé. Elle s’est appuyée à la cheminée, à distance de la porte donnant sur le balcon.  Tourné dans sa direction, un groupe d’hommes au visage réjoui, attentif. De leur interlocuteur, Simone n’apercevait que des longues boucles brunes luisantes, des bras musclés, dorés, qui soulignaient par de larges arabesques un récit dont elle ne comprenait pas les mots. Mais quelle voix ! Le rire à nouveau l’a frappée en plein ventre.  Elle s’est approchée, est passée de l’autre côté de la pièce. De là, elle a aperçu le visage de l’inconnu. Un visage émacié, un œil sombre, immense, l’autre à demi fermé par une paupière tombante. Il l’a vue, lui aussi. Ils ont dansé. Ils sont rentrés ensemble. Ne se sont plus quittés.

Il se faisait appeler Manouche. « Mon Manouche à moi » disait Simone. Il jouait de la clarinette et de son corps à elle, il sut faire vibrer toutes les cordes. De loin en loin, au détour d’une nuit agitée, il lui racontait le temps où il s’appelait Jules. L’enfance trop brève dans un village du côté de Bourg-en-Bresse. Dernier de la famille, dernier à l’école, premier au championnat des coups de pied au cul. Au lever du jour, il redevenait Manouche.

Manouche l’homme libre. La séduction et le culot suffisaient à sauter d’un travail à l’autre, d’une petite combine à une grosse affaire. Simone, son travail de bureau l’ennuyait bien un peu, mais elle s’en contentait. Les vexations, elle les subissait sans réagir. Elle admirait son homme, si prompt à dire sa façon de penser aux  patrons, aux associés, aux policiers de temps à autre. Simone tremblait, mais elle riait. Elle lui donnait raison.

 

Il faut rentrer maintenant. Retrouver Manouche, lui parler. Elle demandera pardon pour hier soir. Elle  racontera le rêve. Manouche comprendra. Sur la place, une petite fille fait tournoyer sa jupe. Une jupe à volants, rouge. L’image de la nappe s’impose à Simone. Elle ne  la sortira pas aujourd’hui.

 

Une nuit, Simone a taillé une nappe dans la jupe de soie rouge qu’elle portait le jour de leur rencontre. Pour la première fois, la police était venue chercher Manouche. En l’attendant, pour ne pas s’endormir, Simone avait coupé la nappe et la nuit avait juste suffi pour coudre l’ourlet à petits points. Elle en avait habillé la table pour fêter le retour de son homme. Il est rentré le lendemain soir les yeux brillants, l’air victorieux. Il n’a rien expliqué. Elle n’a rien demandé.  Ils ont bu du bon vin dans des verres de cristal taillé. Ils ont ri. Il a sorti sa clarinette, a joué du jazz.

Un rituel s’est instauré. Chaque fois qu’ils avaient quelque chose à fêter, Simone sortait la nappe et les verres de cristal. C’était elle qui décidait et qui officiait. Elle lui apportait sa clarinette. Il jouait. Elle l’aguichait en dégustant son vin à toutes petites gorgées, jusqu’à ce qu’il joue « Petite Fleur ». Elle rangeait la clarinette. Manouche se laissait faire. Quand aucune occasion ne se présentait, elle inventait un prétexte.

Vint un soir où elle ne chercha pas de prétexte. Elle  sortit la nappe sans cérémonie, posa dessus les verres de tous les jours, but son vin d’un trait, debout. Le souvenir du rire de Manouche s’estompait. Depuis quelques semaines, il ne travaillait  plus jamais, ne sortait plus guère. Simone le savait. Elle faisait semblant de croire les récits qu’il brodait vaguement pour faire illusion. Plus d’amis, plus d’emportements, plus de mystérieuses discussions. 

Quand Simone le regarda avaler son verre de vin ce soir-là, elle vit Jules, le dernier de la famille. Elle ne voulut pas s’avouer vaincue, évoqua les bons souvenirs, ébaucha des projets. Manouche ne répondait pas. Elle insista. Il se redressa : « Demain. Demain, tu verras. » Ils continuèrent à boire, ensemble. Elle sortit la nappe de plus en plus souvent. Elle la sortit tous les soirs. La clarinette restait dans son étui. Ils buvaient pour se donner le courage de s’aimer encore, pour s’endormir, pour vivre. Simone restait la prêtresse du rituel.

Hier soir, comme tous les soirs, Simone a lavé les verres et, en repliant la nappe, elle a regardé Manouche affalé sur la table, les épaules basses, le dos rond, de travers sur sa chaise. Elle a pensé, (ou l’a-t-elle murmuré ?) : « Jules. Un bon à rien. »  

 

Simone rentre oppressée de sa promenade. Son rêve l’obsède. Au milieu de l’escalier, elle s’arrête, le souffle coupé. Tout lui revient. Quel cauchemar !  Manouche somnole à côté d’elle dans un train qui serpente  sans bruit à travers un paysage inconnu.  Ils sont seuls. Le silence ne l’étonne pas. Elle regarde, indifférente, la terre qui se fissure, les arbres qui  noircissent à leur passage. Une boue visqueuse et bleuâtre bouillonne dans les crevasses. Les ruines fumantes d’une ferme isolée ne l’inquiètent pas davantage. Une secousse. Le train accélère. Elle veut questionner Manouche. Personne. Le train se précipite à toute allure vers une grande muraille noire. Un éclair. Elle est éjectée, tombe dans une crevasse, tourbillonne, se cogne aux parois. Aucun détail ne lui échappe. Elle distingue nettement chaque aspérité de la roche, ressent tous les chocs.  Elle veut crier. De longs serpents noirs jaillissent de sa bouche.

Un vertige nauséeux  l’a réveillée. Il faisait nuit.

- Manouche !

Manouche dormait la bouche ouverte, les bras en croix, ses longs cheveux bouclés étalés sur l’oreiller. Simone renonça à le réveiller. Elle se leva, regarda par la fenêtre la ville endormie, songea à tous les rêves dans tous les sommeils. Elle se recoucha et finit par se rendormir. Au petit matin, elle y pensa l’espace d’un instant en voyant Manouche qui dormait encore à poings fermés. Elle a allumé la radio. Un tremblement de terre s’était produit au Maroc. Agadir, c’était loin, mais beaucoup de Marocains travaillaient à l’usine. Elle écouta les commentaires, les témoignages, les appels à l’aide. Son cauchemar fut balayé par la réalité. Elle est partie travailler.  

 

Quelle journée ! Il faut qu’elle parle à Manouche. Ce soir. A chaque marche, Simone prend appui sur la rampe. Elle ouvre la porte de l’appartement, reste pétrifiée, la main figée sur la poignée. Le petit sac de cuir noir vernis accroché au creux de son coude frémit au bout de sa chaîne dorée. Il a osé !

Il a osé sortir la nappe rouge ! Le regard de Simone est happé par la tache de couleur sur la table. Et puis elle voit, sur la nappe, le verre, le litre presque vide. Elle voit les coudes plantés, les bras comme des troncs, les mains, les belles mains dorées de Manouche, crispées sur son front et, montant en spirale d’entre ses doigts, le filet de fumée de cigarette qui s’attarde un instant, comme hésitant, sur le sommet du crâne rasé, avant de monter tout droit vers le plafond. Le crâne rasé ! Simone frissonne au souvenir du jeu de ses doigts dans les boucles, les nœuds faits et défaits. Adieu Manouche ! Elle laisse gonfler en elle la colère, et :

- Pas demain, Jules, plus jamais demain. 

Simone claque la porte derrière elle si violemment que le cadre dans lequel on pouvait les voir enlacés devant une voiture de sport se fracasse  sur le sol.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 17:30

Pistes-etoiles.jpg

 

Le partage est le lieu de toutes les inventions.

Comme pour les précédentes  éditions, nous proposons aux auteurs "étoilés" lors de la première sélection de les retrouver au café, histoire de ne pas limiter au seul recueil les multiples figures de la fête qui se sont exprimées à l'occasion du concours.

"Il y a eu, cette année, vraiment de très beaux textes, les primés, bien sûr mais aussi les étoilés qui restent dans l'ombre mais qui nous ont permis de passer de bien bons moments de lecture ... " Laurence Marconi (jurée)

 

par ordre alphabétique :

Avoir ou être, Arlette Lameyre (Paris)

Fête en Berry, Pierre Thomas (Hautes-Alpes)

Fête en famille, Françoise Bouchet (Mayenne)

Jeanne, Pascale Corde Fayolle, (Haute-Savoie)

Jour de noces, Sophie Etienbled (Seine-Maritime)

Une grande occasion, Jean-Paul Lamy (Calvados)

La cambuse, Evelyne Hirrien (Hauts-de-Seine)

La menotte, Max Clanet (Bouches-du-Rhône)

La nappe rouge, Jacqueline Dewerdt-Ogil (Pas-de-Calais)

L'année du chien, Joël Hamm (Saône-et-Loire)

La reine de la fête, Désirée Boillot (Paris)

La reine des soupes, Monique Coudert (Yvelines)

Ma fille m'a changée, Vanessa Sebert (Calvados)

Place Victor Hugo, Claude Bachelier (Isère)

Quand la coupe est pleine, Martine Ferachou (Haute-Vienne)

Repas de fête, Roland Goeller (Gironde)

Ruines, Christine Lamy (Calvados)

Une fête de trop, Christian jacques (Hauts-de-Seine)

Une réussite inattendue, Agathe Costes (Hérault)

Un mariage réussi, Jean-Claude Méresse (Nord)

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article