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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 18:38

Histoire-d-eau-23-image.jpg

 

En mer comme à terre, bon nombre d’hommes n’échappent pas à la tentation de se construire de petits paradis individuels qui les libéreraient des contraintes du collectif. Réfugiés dans des îlots de plus en plus étriqués ces hommes-là sont la plupart du temps pris par la crainte que quelque chose ou quelqu’un puisse leur faire du tort. Leurs relations sont empoisonnées par le ressentiment et l’impossibilité d’entendre quelque chose de l’autre. Le paradis devient en quelque sorte le lieu du vide.

On peut aisément imaginer que vivre à bord d’un bateau soit difficile mais comme la plupart des navires ne partent pas à la dérive on se dit que les occupants se prémunissent certainement de cette idée qu’ils seraient à la fois dans un lieu enchanté et en route vers des rivages enchanteurs…

Ceci étant, voici venu le vingt troisième épisode des Histoires d’eau du Capitaine Alvarez

 

Porte-Poisse * 

 

Les piques envoyées par la capitaine de l’Epsilon ne comptaient pas, parce qu’elles ne se comptaient plus. Une fois de plus, Lucette adressa un regard suppliant à sa mère pour l’inviter à se taire, mais en vain. Celle-ci continuait de plus belle…

 

Au Guyana. Dans un mouillage non loin de Georgetown.

Lucette resta un long moment immobile, paralysée et meurtrie par ce qu’elle venait d’entendre et, sur l’instant, songea même à mourir. Il y eut d’autres mots, suivis d’un silence. Puis dans le lointain, elle entendit se perdre les échos d’un rire. Quand Lucette comprit qu’on récitait mot pour mot les propos si souvent tenus par sa mère, la flamme du souvenir qu’elle avait crue un temps apaisée, lui revint en une lueur d’incendie. Et ce fameux jour ressurgit avec la brutalité d’une injection intraveineuse. Chaque parole la blessait comme une gifle. Et l’affront était d’autant plus cuisant que celle qui les prononçait était Justine, sa meilleure amie :

- Moi, ma fille, vous comprenez, c’est pas comme la vôtre… elle… elle sait déjà ce qu’elle veut faire plus tard… elle a la vocation…

  

S’occuper des animaux, leur donner la pâtée, les dorloter, les soigner et même les vacciner, c’était son domaine réservé, son jardin secret, sa vocation. Et ce n’était pas sans une douce émotion que Lucette pensait au jour où elle serait vétérinaire. Comme l’oncle Fred. Mais il y avait encore beaucoup de chemin à faire, car elle n’avait que quinze ans.

- Ça va aller mon pépère ! Là, c’est bientôt fini ! fit avec douceur Justine qui maintenait fermement Riri tout en caressant ses longues oreilles pendant que Lucette, après avoir posé une attelle, enveloppait le membre fracturé à l’aide d’un gros bandage pour l’immobiliser tout à fait.

- Te voilà au repos forcé mon pauvre Riri ! lui murmura tendrement Lucette en le déposant dans sa panière.

 

Elle se tenait la tête entre les mains, pareille à une gamine victime de la catastrophe qu’elle venait de déclencher, quand, le cœur en morceau, trois semaines plus tard, après avoir enlevé les pansements de son petit compagnon, elle le vit s’acheminer lentement de son pas boiteux. On ne sut jamais comment elle fit son compte, toujours est-il que la pauvre bête se retrouva avec la patte pratiquement soudée à l’envers, n’empêchant toutefois pas Riri de se déplacer. Pendant longtemps, Lucette se tint à l’écart des autres, parla peu, évita les regards, et refusa les invitations sur les autres bateaux. Mais surtout, elle perdit sa meilleure amie.

  

On profita d’une escale au Venezuela pour faire opérer Riri à qui on posa une nouvelle attelle. Quand un peu plus tard il fut complètement requinqué, Lucette fut si contente qu’elle en oublia pour toujours ses griefs envers son amie Justine. Et nous vîmes ces deux-là comploter à nouveau, se faire des confidences et les achever par des cascades de rires comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures. Quant à la mère à Lucette, elle changea du jour au lendemain, tutoya tout le monde, lança régulièrement des invitations à bord de son Trismus 27*. Et chacun fut si ému par cette soudaine petite familiarité si inhabituelle chez elle et cette métamorphose, qu’elle en fut tout à fait pardonnée.

 

* Le Guyana : C’est le seul pays d’Amérique latine dont la langue officielle est l’Anglais. Il fait partie également des plus pauvres. Sa population est issue d’immigration noire et indo-pakistanaise. Sa capitale est Georgetown..

* Porte-poisse : Le mot lapin est un mot maudit qu’il ne faut jamais prononcer sur un voilier, un mot qui porte malheur. On dit, pour " le " nommer : la bête aux grandes oreilles ou le cousin du lièvre.*Le * Trismus 27 : est un dériveur lesté, de 37 pieds, en bois moulé ou en polyester (comme dans l’histoire).

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 19:10
Histoire d'eau 22 image


La mer est parfois une vrai souffrance. Quand elle commence à perdre ses couleurs et qu’elle n’est plus qu’un jardin de mauvaises ombres, elle devient intouchable. En quelques minutes elle peut éclater en sanglots et la plus paisible des embarcations être dévorée par les vagues. Quant à la terre, elle est capable de toutes les fureurs, de tous les déchirements et sacrifices. Il suffit au marin d’accoster et respirer un moment l’air de l’humanité pour comprendre qu’il n’est pas sur la route du paradis. Et pourtant…


Quand la vie a du goût

par Suzanne Alvarez

 

 

Quand nous vîmes l’estafette de la gendarmerie se garer le long du port, nous eûmes le sentiment, avant même de voir les képis en ressortir, que quelque chose de grave s’était passé. Quelque chose de grave dont aurait été victime notre ami Marcus.

 


St Barthélémy*. Dans la rade de Gustavia. Assise à côté de moi, dans une attitude de patient accablement, le regard perdu au fond de son bob, la moussaillonne attendait sur les marches de l’un des quais, que son père vienne nous chercher avec l’annexe. Cela faisait un bon bout de temps qu’on essayait de joindre Marc avec la VHF portative. Il était quand même presque 22 heures :

- C’est quand il veut ! fis-je.

- A tous les coups, il a dû s’endormir ! répondit Carole avec un sourire chagrin.

Nous avions failli le manquer. Il s’apprêtait à sauter dans son dinghy pour rejoindre son petit voilier, le Let’s go. Heureusement, lui, nous avait vues.

Le visage défiguré par l’empathie, il s’était adressé à nous dans un français teinté d’un fort accent anglais :

- Je peux vous déposer quelque part ?… Moi, je suis tout au fond !

On ne s’était pas fait prier.

- Pythagore ! Il vous ressemble ce bateau… ! avait-il proféré lentement en arrivant chez nous, et histoire de dire quelque chose.

Le lendemain, il était à notre bord. Pour le remercier, le Capitaine du Pythagore l’avait invité à déjeuner. Immédiatement, nous fûmes séduits par ce mélange d’exubérance et de simplicité de ce jeune homme à la chevelure flamboyante et hirsute, et qui subsistait grâce à quelques cours d’anglais qu’il dispensait à droite et à gauche. Marcus était un garçon sans beauté, sans prestige, mais un brave garçon qui avait l’air propre et honnête, avec de rassurantes fossettes en bas des joues. Et puis, surtout, il avait ce regard qui vous donnait l’impression de n’être pas n’importe qui à ses yeux. Mais il n’aimait pas qu’on lui posât des questions trop directes sur sa vie. On sentait bien qu’il masquait ses plaies derrière des sourires et un flot de paroles.

 

Il disparut un temps de l’île, puis un jour, nous le vîmes tenir un petit lolo, une espèce de baraque à sandwiches. Il s’était installé non loin d’une autre sandwicherie qui marchait bien jusqu’avant son arrivée, et dont il avait débauché la vendeuse qui se plaignait d’être mal payée, et toute la clientèle, par la même occasion. Marcus cassait les prix en faisant le sandwich, " au pâté uniquement ", comme le précisait l’affichette, à deux francs cinquante au lieu de trois et d’une taille qui passait du simple au double.

- Qu’est-ce qu’il est bon vot’pâté ! Moi, je ne viens plus que chez vous !

Carole qui revenait de la bibliothèque, avait entendu ces paroles qui provenaient de la file impressionnante qui stationnait devant le nouveau stand à sandwiches. Intriguée, elle s’était approchée et avait fait la queue comme tout le monde. Il était presque midi et elle pensait qu’un petit encas avant de revenir au port l’aiderait à tenir le coup.

-Ah ! bon… merci ! avait renchéri en promenant ses regards alentour, comme s’il s’agissait d’un détail sans importance, celui qui se tenait derrière le comptoir ; et alors que son visage s’empourprait de façon incompréhensible, tandis que la fille qui s’activait à ses côtés à servir les clients, étouffait un petit rire. C’est à ce moment-là que la moussaillonne reconnut notre ami Marcus.

En remontant sur le Pythagore ce jour-là, elle avait annoncé triomphante :

- J’ai jamais mangé de sandwich au pâté aussi extra… Il assure, le Marcus !

 

 

La nouvelle de son interpellation nous frappa comme une énorme bévue. Le patron de l’hypermarché avait prévenu la gendarmerie.

-Ca finira mal tout ça, c’est moi qui vous le dis ! a dit le gros gendarme en roulant sa moustache avec l’air important du type qui réfléchit, tout en fourrant dans un grand sac plastique le stock de foie gras que Marcus avait piqué avec sa vendeuse dans le magasin du Béké, et où ils avaient pris l’habitude de se réapprovisionner à moindre frais.

Marcus n’a pas répondu. Les phrases qui lui sont venues, il les a gardées pour lui. Cela n’aurait servi à rien de discuter. Il sait qu’il a tort. Comment expliquer que rien de ce qui se passe ici, dans cette île, avec tous ces gros friqués, cette justice pourrie, ces commerçants qui n’en finissent plus d’augmenter leurs prix, ne l’incite à être honnête ? Que dire à un homme jeune, qui persiste à croire qu’on peut être heureux dans cette société, alors qu’après de longues années d’études et un bon diplôme d’ingénieur en poche, on ne lui donnera jamais de boulot et qu’un jour, par dégoût, il finira peut-être comme certains ici, comme une cloche ?

 

Voilà, comme d’habitude, on en restera là. Ils ont fouillé Let’s Go de fond en comble. Ils ont confisqué toutes les boîtes de foie gras de canard Luxe 400g. Marcus les a raccompagnés jusqu’au quai avec son annexe. Ils l’ont quitté sur un vague signe de la main, un au revoir ironique. Ce soir, entre eux, ils se goinfreront aux frais de la princesse.

 Quand l’estafette de la gendarmerie s’est éloignée, Marcus a craché dans l’eau… dans leur direction.

 

 

*Saint-Barthélemy. Île des Antilles françaises anciennement rattachée à la Guadeloupe, mais devenue collectivité d’Outre-mer depuis le 15 juillet 2007. Elle est située à environ 230 km au nord-ouest de la Guadeloupe continentale et à 25 km au sud-est de Saint-Martin, et a pour capitale Gustavia.

*Békés : en Guadeloupe, créoles blancs provenant majoritairement de Métropole, après l’abolition de l’esclavage en 1848.



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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 18:20
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Vous étiez nombreux à la réclamer, nombreux à vous morfondre, à désespérer, à menacer de quitter le navire et la taverne si le capitaine Suzanne Alvarez ne vous livrait pas une histoire d’eau en bonne et due forme. Alors la voilà, mais point de Pythagore aujourd’hui : c’est une virée à terre qui vous attend.

 

 

Comme un boomerang

 

 

On lui fit répéter cette histoire au moins une bonne centaine de fois. Arthur semblait éprouver à chaque fois un plaisir sans limite. Et tous ses camarades de la classe de 4ème B riaient d’un rire de cruauté.

 

Sur Grande-Terre* en Guadeloupe, à quelques encablures de la Marina Bas-du-Fort. Il est des atmosphères où la glace se brise vite…

Dédé était un brave type, toujours prêt à rendre service, mais c’était un dur à cuire. Il avait un caractère ombrageux, entier et presque redoutable, surtout depuis qu’il avait perdu sa femme Betty lors d’un cyclone. Dédé avait un fils qu’il aimait plus que tout. Pendant la semaine, le jeune garçon, était demi-pensionnaire dans un collège à Pointe-A-Pitre et rentrait chaque soir sur le voilier " Barracuda " pour retrouver son père. Il n’était pas mauvais élève, bien au contraire, mais c’était un gamin facétieux qui s’amusait du désordre et de l’émoi de ses professeurs. Il était à l’âge merveilleux et inconfortable entre les petits et les grands. Aussi, malheur à celui qui s’avisât à toucher à un seul cheveu d’Arthur.

 

 

 

La poignée de la porte tourna brusquement et la résistance du verrou provoqua des coups impatients. Il se leva nerveusement de son fauteuil, lâcha la revue qu’il était en train de feuilleter et alla ouvrir.

- Non, mais… vous croyez qu’on entre chez les gens comme dans un moulin ! s’écria M. le Proviseur.

- Ne fais plus jamais ça… t’as compris ! lui rétorqua le père du jeune garçon.

- Ah oui ! fit l’autre avec une ironie méprisante, sans pour autant saisir le sens de cette menace. Mais à la vue d’Arthur, masqué par la stature de son père, il se souvint de l’épisode de l’après-midi, quand il avait corrigé l’indiscipliné. Il faut dire que Bigoudi, surnommé ainsi par les élèves, à cause de ses cheveux frisés, avait la main leste.

Arthur fixa M. le Proviseur bien dans les yeux, le gratifia d’un sourire puis d’une grimace qui semblait dire : " ça va barder". Mais Bigoudi les regarda tous deux, avec l’air serein et rassurant de celui qui en avait vu d’autres et, les ignorant superbement, il entreprit de se servir un whisky, signifiant par là que l’entrevue était terminée.

 

 

- Non ! fit le père d’Arthur en le forçant à s’asseoir… tu vas m’écouter jusqu’au bout !

M. le Proviseur à qui ce tutoiement pesait affreusement, et devant la masse imposante de son rival, renonça à se la ramener. De cette visite insolite, maintenant, il craignait le pire pour lui. Et son attitude et son visage se métamorphosèrent d’un coup.

- Attendez ! On pourrait peut-être discuter… s’arranger ! risqua-t-il pitoyablement.

Le bouledogue s’était avancé mâchoires serrées.  D’un mouvement vif du menton, il désigna la porte d’où parvenaient des bruits de vaisselle.

- Appelle ta femme !

- Femme ? répéta l’autre d’une voix atone et presque exsangue, s’accrochant de façon arbitraire à ce mot.

Quand elle entendit prononcer son nom, l’intéressée sortit en trombe de sa cuisine, brandissant comme une menace une louche qu’elle était en train d’essuyer et interrogea son mari d’un haussement de sourcil.

- Tiens ! Tu arrives bien ! l’accueillit-il simplement par ces mots.

Caressant sa barbe et conscient de l’hostilité qu’il suscitait, le géant demanda calmement :

-Donne une claque à ta femme !

- Co… comment ça... ! bégaya le petit homme sec et gris, ne pouvant refouler un tremblement, et l’œil fixé sur la bouche d’où sortait cet ordre saugrenu.

- Discute pas, fais ce que je te dis ! rugit Dédé en l’empoignant par le col de sa chemise.

Comme elle ne comprenait toujours pas de quoi il retournait, Helena leva vers le père de l’élève un regard étonné, et finit par se laisser gagner par un sentiment de culpabilité.

Les mains de M. le Proviseur jouaient l’une avec l’autre à se tordre les doigts. Puis il eut un geste qui resta en suspens quelques secondes… et il laissa retomber son bras. Helena s’attendant à un refus de la part de son mari, poussa un soupir de soulagement. C’était un homme habitué à commander, pas à recevoir des ordres.

 

 

Elle le savait veule, mais à ce point… Sa réaction la laissa sans voix. Le coup était parti avec une violence telle qu’on eût dit qu’il avait trouvé même un certain plaisir à la gifler, laissant l’empreinte de ses cinq doigts sur sa joue. Le moment de stupeur passé, elle se rua sur lui, avec, dans la voix, les notes aiguës de l’hystérie :

- Ah la brute… l’ignoble brute ! Son cœur débordait à tel point d’humiliation et de colère, qu’elle lui asséna un grand coup sur le crâne avec l’ustensile qu’elle tenait toujours en main, et lui jeta en prime le torchon qu’elle avait dans l’autre, en travers de la figure. Ce qui le fit chanceler. Là, c’en était trop. Il avait outrepassé les bornes. Depuis le début de leur union, elle s’était laissé faire comme une bête qu’on mène à l’abattoir. Elle avait toujours obéi sans broncher, comme si sa vie durant elle avait vécu par procuration ; face à cet homme autoritaire, qui n’aimait pas les enfants et qui, du reste, n’avait jamais voulu lui en donner : " Merci bien, j’ai assez affaire avec ceux des autres ! " s’était-il plu à lui dire quand elle avait osé aborder le sujet et quand elle était jeune encore.

 

 

Et c’est avec un certain plaisir qu’elle observait la débâcle de son mari. Sa déconfiture la ravissait. Elle se sentait tout d’un coup dégagée de son emprise avec une assurance si tranquille. M. le Proviseur avait perdu de sa superbe. Il était assis par terre et essuyait ses larmes d’un revers de manche comme le font les enfants. Encore rougissante de son audace, elle raccompagna d’un air faussement désinvolte ses deux visiteurs complètement médusés, jusque sur le perron. Ebouriffa les cheveux d’Arthur et serra la main de son père, comme si elle eût voulu le remercier d’un somptueux présent qu’il venait de lui offrir.

 

Le temps des encriers, des claques et du piquet, était révolu.

 

*Grande Terre. Partie la plus à l’Ouest de la Guadeloupe, département d’Outre-Mer français, avec pour capitale Pointe-À-Pitre.

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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 16:30
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Le barman et toute l’équipe du café vous adressent leurs meilleurs vœux pour 2010.

Et pour clore cette année-ci nous vous proposons le vingtième chapitre d’Histoires d’eau accompagné d’une photo spécialement dédicacée à Suzanne Alvarez, l’auteure inspirée de ces palpitantes aventures maritimes.

 

 

Le carnaval de la misère

 

Pourquoi être né dans une famille plutôt qu’une autre ? Quand l’enfance ressemble à un conte noir de Maupassant et que la vie d’adulte n’est plus qu’un champ de ruines, comment s’en sortir ? Pour Marthe, c’était toujours le même brouet noir de regrets, de haine et de désillusions.

 

- :- :-

 

Après le désarroi composé de tristesse, d’euphorie et d’incompréhension dans lequel son divorce l’avait plongée, Marthe qui venait tout juste de fêter ses quarante-six ans avec ses nouvelles amies, s’étonna d’avoir si vite effacé de sa vie, Charly - un ancien capitaine au long cours, alcoolique qui l’avait larguée pour une jeunesse- aussi naturellement qu’elle s’était accommodée d’avoir rompu définitivement avec sa famille trente ans plus tôt pour fuir une existence misérable, faite de privations et de coups.

- Je suis vraiment trop laide ! fit Marthe de sa voix grave à la Dietrich et dans un soupir de satisfaction mal dissimulé, tout en jetant un dernier coup d’œil à son miroir.

- Tu plaisantes, j’espère, on te prendrait presque pour ma grande sœur ! la rassura la moussaillonne du Pythagore.

Anna lança un regard amusé à son amie. C’est vrai qu’elle avait de l’allure, Marthe. Pourtant, Anna, tout comme sa fille, n’avait pas jugé bon de se mettre sur son " trente-et-un " pour aller faire un tour en ville.

- Finalement, c’est toi qui as raison Carole, je ne me suis jamais sentie aussi jeune… J’ai l’impression d’avoir dix-huit ans ! ajouta la coquette.

Salvador de Bahia. Brasil. La Baie de tous les Saints. La terre des artistes. C’est là qu’il fait bon vivre, c’est là qu’on fait toujours la fête, où le carnaval est le plus beau parce le plus populaire, et c’est ici que le luxe et la misère se côtoient sans complexes.

 

Sous le baiser vorace du soleil, elle marchait fièrement, un peu devant elles, et se retournait de temps en temps pour leur sourire ou promener ses regards alentour afin de bien s’assurer qu’elle ne passait pas inaperçue. Sous son chapeau de paille orné d’un large ruban, son visage rayonnait de contentement et d’assurance. Elle portait une audacieuse robe à fleurs qui soulignait sa taille juvénile, et de magnifiques escarpins.

- Non, mais, vous avez vu ça ! fit tout à coup Marthe en faisant quelques pas en arrière, pour rejoindre ses amies, et pouffant tout bas en indiquant de la tête l’homme âgé, vêtu seulement d’un slip de bain, qui venait de sortir du somptueux palace et qui allait se retrouver presque à leur hauteur.

- Il aurait pu prendre une serviette au moins…. Moi, je trouve ça indécent… oui…franchement indécent ! s’entêta Marthe.

- Bien d’accord avec toi…Mais… regarde, il se dirige vers la plage en face…Il ne va pas bien loin ! lui fit remarquer la jeune fille.

- Tu sais, ici, vaut mieux pas trop s’encombrer. Toi, par exemple, si on n’avait pas insisté pour que tu ne prennes pas ton sac… sans compter qu’on va tomber bientôt en pleine période de carnaval…et…

Anna n’acheva pas sa phrase….

Marthe fut prise sous les aisselles par deux bras puissants qui la soulevèrent de terre, tandis que quelqu’un par derrière la délestait de ses chaussures et de son beau chapeau qu’elle venait à peine d’étrenner.

Incrédule, stupéfaite, Marthe jeta des regards éperdus à droite, à gauche, derrière elle. Pendant un moment, sa tête comme bloquée n’arrivait plus à regarder devant.

- Là !… fit Anna en pointant un doigt en direction des trois individus qui venaient de traverser l’avenue à toute vitesse avant de se fondre dans la foule des touristes.

Marthe qui semblait avoir perdu la raison se lança à leur poursuite, échevelée et les pieds nus, ignorant le flot ininterrompu des voitures. Mais elle ne vit pas le jeune motocycliste qui manqua de la renverser :

-Então, Vovó, nós queremos nos suicidar ?(1)

Abasourdie sous le coup de l’insulte, elle resta sur place, oubliant déjà le malheureux épisode du vol de ses effets, crucifiée de rage et de douleur, frappée de paralysie et la respiration coupée… Elle finit quand même par crier :

- Salaud ! comme si elle eût crié " Au voleur ! ".

Des têtes s’étaient retournées, étonnées, des pas s’étaient rapprochés :

- Nós o ferimos ?(2)

- Nós o roubamos sua bolsa ?(3)

Il s’agissait bien de son sac ! On venait de lui voler sa jeunesse !

 

En même temps, elle eut le sentiment étrange qu’on venait de la lui voler pour la seconde fois. Alors, prise d’un horrible doute, se sentant pauvre et abjecte dans sa robe toute chiffonnée et salie, face à ce monde de boue et de pestilence, elle éclata d’un rire sans joie qui gardait mystérieusement quelque chose de l’enfance, semblait se prolonger à l’infini jusqu’à froisser le bleu immuable du ciel, tandis que les images du passé surgissaient du disque dur de sa mémoire dans une ronde obsédante : perdante sur toute la ligne.

 

 

*Salvador de Bahia. Port brésilien bordé par l’Océan Atlantique. Environ 3 500 000 hab. Langue officielle : le portugais. La ville aux 165 églises. + de 35° à l’ombre en décembre. Ancienne capitale du Brésil du 16e au 18e siècle. Premier marché aux esclaves du Nouveau Monde à destination des plantations de canne à sucre.

- Alors, Mémé, on veut se suicider ? (1)

- On vous a fait du mal ? (2)

- On vous a volé votre sac ? (3)

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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 13:21


Après quelques semaines passées à humer l’air du large, Suzanne Alvarez fait de nouveau escale au café avec un peu de musique pour accompagner cette nouvelle...



Rhapsodie in blues

 

Aujourd’hui, ne me restent que ces détails arrachés à ces moments terribles. Pourtant, même à huit mille kilomètres, et après toutes ces années, je ne peux m’empêcher d’être là-bas. Ma pensée y revient sans cesse, et ces images affreuses brûlent en moi, tel un charbon ardent.

 

 

Dans les mains larges comme des battoirs du colosse à la force tranquille qui nous faisait face, le verre paraissait fragile. Cherchant une respiration exagérément calme, et oubliant qu’il se référait à un discours silencieux, Peter finit par articuler :

- C’est mieux de partir… on ne peut plus rester ici …

Puis il ajouta, tentant de se convaincre lui-même de ses propres paroles :

-Il faut se secouer… ne pas se laisser aller… continuer à avancer !… Vous comprenez ?

Et tandis qu’il disait cela, chacun se remémorait la scène de la veille, repassant en pensée l’effroyable film sans paroles.

Tout s’était passé si vite que nous n’avions pas eu le temps de bien comprendre. La gamine en jupette rouge qui dansait presque chaque soir sur la terrasse du " Mambo ", pour distraire la clientèle, en échange de quelques malheureuses pièces, s’était écrasée sur l’un des quais de la Marina de Port-Saint-Charles, dix mètres plus bas, juste devant Rhapsodie, le sloop* de Peter.

Cela faisait plusieurs semaines que nous étions ici et que nous n’arrivions pas à décoller, tant nous nous sentions bien à la Barbade*. Mais ce samedi-là, nous étions réunis pour la dernière fois autour d’un pot d’adieu, sur Sindbad, la goélette de Roger, le Canadien, et pleins du même malheur. Après, on reprendrait sa route en solo, pour tenter d’oublier l’inoubliable.

A un moment donné, Roger avait dit :

- Il n’y a presque plus de glaçons !

- Des glaçons ? Peter avait répété lentement ce mot, essayant de le faire entrer dans sa tête, puis, il avait annoncé qu’il en avait tout une cargaison sur son bateau.

-Bougez pas, je reviens de suite! avait-il fait presque joyeusement, en enjambant les filières de la goélette, passant sur le pont du ketch d’un couple, Allemands comme lui, pour s’engouffrer enfin à l’intérieur de son voilier.

 

Le silence s’était à nouveau installé. Nous attendions son retour, la tête basse, les yeux rivés sur notre verre. Chacun tâtant son cœur. Cela faisait si mal. La nuit blanche que nous venions de passer nous avait éreintés…

Puis on avait entendu comme le bruit d’une explosion. Non, une détonation, plutôt.

 

 

Devant la descente du carré du voilier Rhapsodie, nous contemplions tous la scène, hallucinés, saisis et comme figés dans l’horreur, au point qu’aucune larme ne coulait de nos yeux.

De sa poitrine ravagée par la balle du Vernet Caron*, du sang avait giclé, souillant une partie des boiseries et des coussins, maculant un livre de Francis Chichester*. Ses yeux clairs étaient grand ouverts, immenses, comme si sur le point de mourir, il avait voulu se remplir des visions que la vie ne pourrait plus jamais lui offrir.

 

Cela faisait déjà cinq ans qu’il tenait avec ces images rouges dans la tête, qu’il faisait semblant d’être fort pendant le jour, qu’il pensait qu’il pouvait y avoir encore du bonheur dans ce monde, que le paradis était là, sous ses pieds, et que rien d’autre n’était vrai. Chaque nuit, pourtant, au plus profond de son sommeil, Hans, son meilleur ami, son équipier qui avait trouvé la mort en voulant le sauver, lui, Peter, de la noyade, lui rendait visite, s’invitait dans ses rêves, tandis que sa culpabilité de n’avoir pu rien faire pour le sauver à son tour et d’être vivant à sa place, le torturait d’un déchirement sans fin.

  

*La Barbade ou Los Barbados : petite île corallienne de la Caraïbe au Sud-est de Sainte-Lucie. On y parle l’anglais et le dialecte Bajan, mais on entend aussi parler souvent le français.
*Sloop : gréement de bateau à voile à quille avec un seul mât (central). *Vernet Caron : fusil de chasse
*Sir Francis Chichester 
 : navigateur britannique qui, en solitaire, fit, en 1966, le tour du monde à la voile en 226 jours, à bord de son ketch " Gypsy Moth IV ". . 

 

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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 16:23

Parfois la nuit vient tout inonder et le marin n’a plus que son imagination pour éclairer sa route. Au réveil il ne voit plus que le dos bleu de l’océan et il se souvient à peine avoir navigué contre le vent, défié les brisants et résisté aux voix des abysses. La mémoire sait nous faire avancer dans la brume et longtemps après, au décours d’une rencontre, elle s’amuse encore à faire miroiter d'invraisemblables souvenirs…


                                                                       Perdu de vue

par Suzanne Alvarez

 

Aux coups insistants frappés contre la coque de son ketch*, il tressaillit. Il n’aimait pas à ce qu’on vînt le déranger. L’instinct animal qui lui faisait rechercher la solitude était devenu si puissant, qu’il éprouva un soulagement quand, après leur passage, il entendit repartir le canot à moteur.



Au Suriname.
Lorsque Carole et sa mère s’engagent dans les rues aux trottoirs défoncés de Paramaribo, et passent devant ce qui avait dû être de magnifiques bâtisses coloniales hollandaises en bois vernis de blanc, ornées de balcons et de colonnes, et toutes trouées de balles, et qu’elles reviennent sans avoir réussi à faire les formalités obligatoires d’entrée, elles sont fatiguées et déçues.

- Je me demande bien ce qu’on est venus faire ici ! fit la moussaillonne.

- Tu as raison. Cet endroit est inquiétant et ne ressemble en rien à ce qu’on nous en avait dit ! renchérit Anna.

Quand elles arrivèrent au ponton où Pythagore était amarré, l’endroit était pratiquement désert et calme en cette matinée de début de semaine. Et à part un porte-conteneurs ou un cargo qui passaient au large de temps en temps, il n’y avait que ce voilier un peu en retrait qu’elles avaient bien failli ne pas voir.

- Uranus ! Uranus !

Il est apparu là, gêné et enveloppé dans la chaleur déjà cuisante du jour. Il avait un drôle de regard, gris et doré à la fois, presque dur, à moins qu’il ne fût simplement triste et qu’il s’en défendît. Il leur a fait un petit signe de la tête qui voulait dire, sans doute : Oui ?

- Bonjour ! Nous c’est Pythagore, le voilier là-bas. On est arrivés des Iles du Salut* cette nuit. Vous savez où on peut faire les formalités ?

- Pas la peine ! Il y a eu un coup d’état ces jours-ci… Ils ont bien autre chose à penser vous savez !

- Mais…Oooh ! On se connaît, non ? Tanger ? Madère ? Recife… au Brésil… Cayenne alors ? demanda Anna.

- Non, moi je crois bien que c’est en Espagne ! hasarda la jeune fille.

Il les a regardées fixement comme s’il n’avait pas saisi le sens de leurs paroles, et son visage s’est assombri un peu plus. Puis il leur a tourné le dos sans un au revoir, et a disparu à l’intérieur de son bateau, leur signifiant pas là qu’il n’avait plus rien à leur dire.

- Il n’est pas causant ce type tu ne trouves pas Maman ?

- Oui… c’est bizarre ! fit la mère qui n’avait rien d’autre, à propos de l’homme, qu’un tourbillon d’images confuses dans son esprit.

Pendant le déjeuner, les deux femmes ne cessèrent d’y penser. Tout à coup, Carole interrogea son père :

- Tu l’as vu toi, Papa, le type du bateau Uranus ?

- Oui, je l’ai vu aux jumelles… le bateau seulement. Je crois bien qu’on l’a croisé à Port-de-Bouc, peu de temps après notre départ de l’Estaque. Mais c’est vieux tout ça !

Au souvenir du regard du capitaine d’Uranus, Anna se souvint tout à coup :

- Ça y est. J’ai trouvé ! L’émission " Perdu de vue "… Mais oui, le jour où on est passés voir " Tam Tam "... devant l’île Royale. Sa télé était en marche et Gilou regardait cette histoire où il était question de recherches…Mais oui, vous savez bien… cet appel à témoin qui parlait de ce type qui avait disparu depuis sept ans. Signe particulier : yeux vairons… avait dit le présentateur. Et justement le gars d’Uranus…

 

Peut-on arrêter les souvenirs qui reviennent et les bouffées de passé qui vous assaillent à l’improviste, celles des années perdues surtout. Mais aussi, avait-on idée, d’avoir attendu plus de vingt-cinq ans, pour dire adieu à son ancienne existence et même changer de nom, après avoir été aux ordres d’une belle-mère plus dure que la pierre, d’une épouse qui vous méprisait et vous humiliait constamment, et de trois enfants qui vous détestaient plus que tout. Oui, à quoi cela avait-il servi de s’être démené autant pour qu’ils ne manquent jamais de rien ?

 

Après avoir hissé les voiles aux premières lueurs du jour, il promena une dernière fois ses regards au fleuve sans fin, sur lequel des monstres d’acier surgissant de nulle part, perçaient de leur étrave* gigantesque le rideau de brume qui enveloppait l’horizon. Il devrait encore longtemps, dans sa fuite éperdue, se faire humble, petit, modeste, et renoncer à parler.

 

 

*Suriname ou Surinam. cf." Le nègre du Surinam de Voltaire " : ancienne Guyane hollandaise à la frontière de la Guyane française, traversée par les fleuves Maroni, Surinam, Saramacca et Coppename. Capitale : Paramaribo.

*Iles du Salut : îles au large de la Guyane française (île Royale, île de St Joseph, île du Diable), marquées par l’histoire du bagne.

*Perdu de vue : émission télévisée française d’appel à témoin, lancée en octobre 1990 et animée par Jacques Pradel. 

*Ketch : cf. " histoire d’eau 10 "

*Etrave  : partie avant de la quille d’un navire

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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 18:21

Dès lors où les navigateurs sont maîtres de leur sujet, rien ne les empêche de courir les mers en toute insouciance. L’aplomb de l’innocence n’appartient qu’à ceux qui savent autant rêver sous une pluie d’étoiles que dans les brumes épaisses des grands fonds. Suzanne Alvarez respire le même air que nous et pourtant…

 

 

Dodo, l’enfant d’eau

 

 

Dans la baie de Sainte-Anne en Martinique. Après le départ du catamaran, Gilberte avait ressenti un abattement. Mais Il lui suffisait de repenser à la petite bibliothèque de bord de "Taranis ", où sur les rayonnages, voisinait à côté des ouvrages de Moitessier * et Stern-Veyrin *, " J’élève mon enfant " de Laurence Pernoud*, et une colère s’éveillait en elle. Une colère haineuse, dans laquelle se mêlait un étrange sentiment de malaise, emplissait son cœur. Et elle pensait : ils finiront bien par se faire prendre un jour !

 

- Je suppose que je devrais mettre mon mari au courant ! fit Gilberte à Anna.

 

 


La vie a, par miracle, épargné certains. Quand on croise leur route, on oublie, on oublie les laideurs et les injustices de ce monde, et il y a comme de la douceur de vivre dans la mélancolie du bonheur.

" Etre mère ". Gilberte avait tant et tant songé à ces deux mots durant ces années, qu’ils en avaient perdu leur sens. Pourtant, lorsqu’elle fit la connaissance de Fleur, par l’intermédiaire d’Anna, l’espoir se mit à renaître en elle.

Le catamaran " Taranis" s’était, depuis trois mois déjà, agrandi d’un nouvel équipier : Enzo. Pour l’heure, Fleur, qui a accouché en navigation entre Sainte-Lucie et la Martinique, berce en chantonnant son bébé qu’elle tient dans ses bras tendrement :

- Do do, l’enfant do… tu dor mi ras bien vi te… !

Et Gilberte, qui rêve de maternité, est à ses côtés, tout attendrie à la vue de l’enfant. Fleur est ce qu’on pourrait appeler une mère aimante, doublée d’une chic fille, et Guy, son mari, qui travaille à terre tout le jour, un brave type. Fleur est gentille, pas capricieuse, et a un doux visage de blondeur et de sérénité. Mais voici que Patrice, le capitaine du voilier " Maeva " arrive. Les deux amies se séparent. Gilberte promet de revenir le lendemain avec une peluche pour son petit…

- Et chez vous ? Ça s’est passé comment ? Je suppose à voir ton air qu’ils n’ont rien trouvé. Nous on avait planqué ça dans les vaigrages*. Rien trouvé non plus… ! déclara Patrice, en sirotant son deuxième ti punch.

- " Les Maritimes " nous ont contrôlés en rigolant. Ils ont à peine regardé dans les équipets*… et un peu dans les coffres. Je leur ai même servi un thé à la menthe. Deux minables. Ils n’ont même pas pensé à regarder sous le matelas d’Enzo. Heureusement, il dormait quand ils sont arrivés… heureusement… ils n’auraient quand même pas osé le réveiller pour fouiller son couffin ! renchérit joyeusement Fleur.

Gilberte n’en croyait pas ses oreilles. Assaillie par un horrible doute. Elle tenta de remettre de l’ordre dans ses idées, de se souvenir de la raison exacte pour laquelle elle était revenue voir son amie à peine un quart d’heure après l’avoir quittée. Mais elle préféra plutôt écouter la suite en se dissimulant du mieux qu’elle put…

- Mais ta copine… elle est au courant ?

- Quoi ! Tu veux parler de cette gourde de Gilberte ? Oh ! Tu sais, elle est complètement gaga d’Enzo ! La pauvre, elle n’arrive pas à faire un enfant. Non, pour la came, personne à par toi n’est au courant, tu penses. T’inquiète !

- Méfie-toi quand même d’elle, elle n’a pas l’air comme ça… on ne sait jamais. Et d’après ce que j’ai entendu dire, son mari … Chut ! Je te dirai après ! fit Patrice, en plaquant une main sur sa bouche en découvrant la présence de Gilberte et conscient d’en avoir trop dit.

- Oh ! Mais qu’est-ce que tu fais là ma Gilberte ! Ah…Oui…j’ai trouvé tes lunettes sur la banquette. J’ai même failli m’asseoir dessus… ! Je te sers un ti punch ? demanda Fleur d’une voix blanche.

Gilberte n’osa trop lever les yeux, de peur que le choc de la trahison ne se lût sur son visage, s’empara de l’étui qu’on lui tendait, puis repartit comme elle était venue. Elle était abasourdie, non seulement par ce qu’elle venait d’entendre, mais aussi par la bouffée d’horreur et de dégoût qu’elle éprouva soudain pour celle qui se prétendait être sa meilleure amie. Et son cœur se serra en songeant au petit ange qui dormait dans son couffin.

 

Et c’était un plaisir de voir l’angoisse de Fleur monter lentement, lentement, à mesure que les épouvantables conséquences de tout cela s’infiltraient en elle, décomposaient son visage, quand, après que Gilberte les eut quittés, elle apprit de la bouche de Patrice, que le mari de son amie était gendarme maritime.

 


La Martinique
ou " l’île aux fleurs " est située dans les petites Antilles, dans la Mer des Caraïbes, à environ 450 km au N-E des côtes de l’Amérique du Sud et environ 700 km au S-E de la République dominicaine. Et Sainte-Anne est l’un des plus beaux villages de Martinique.

*Bernard Moitessier : navigateur français (1925-1994). Il raconta ses voyages dans des livres.

*Olivier Stern-Veyrin : médecin-navigateur-écrivain. Il nous a quittés en novembre 2007.

*Vaigrages : revêtement intérieur de la coque, isolation.cf. " Histoire d’eau 1 ".

*Equipets : rangements à étagères, munis d’un rebord, dans les cabines ou dans le poste d’équipage.

*Laurence Pernoud : auteure de " J’élève mon enfant ".

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17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 09:45

Pour se repérer en mer on peut s’en remettre aux astres ou s’accorder avec les méridiens et parallèles ; une fois débarqué, il arrive que l’on se perde dans les innombrables lignes de démarcation qui organisent la vie terrestre. Le capitaine Alvarez en sait quelque chose…

Welcome to Saint-Kitts and Nevis


On sent, ici, comme une hospitalité authentique rayonner dans les panneaux de Bienvenue " Welcome " qui jalonnent les rues, et qui vous prend dès votre arrivée. Le charme désuet et la tranquillité de ce petit état insulaire volcanique, vous ramènent à une époque où les choses étaient plus simples, lorsque la vie était plus paisible, lorsque le stress était juste un mot.

   

Saint-Kitts. Pendant que le Capitaine du Pythagore, aidé de la moussaillonne, était en train de se farcir, en deux endroits différents et en quatorze exemplaires, des formalités d’entrée dignes du parcours du combattant, et qui nous permettraient de stationner dans les deux îles, je contournais quelques bâtiments de style Georgien, puis je dépassais " Victoria Square " et la Grande Horloge Verte.

Dès mon arrivée au bureau de Poste de style colonial très British de Basseterre, j’ai filé directement au guichet " Poste Restante ". Une vraie chance, puisqu’à cette heure de la journée, il n’y avait absolument personne qui attendait.  A mon approche, l’employée a baissé la tête. J’ai dit " Good morning " en souriant comme à mon habitude, et tout en lui glissant mon identité sous les yeux. Mais elle n’a pas répondu à mon salut. Pire, cette malpolie nous a carrément ignorés, mon passeport et moi puis, dans une lenteur mal assurée, en raison de son envergure, elle s’est extirpée péniblement de son siège, m’a tourné le dos en haussant les épaules, et, dédaigneuse, s’en est allée fureter dans l’arrière-salle. Qu’est-ce que je m’étais donc imaginée ? Qu’on allait me mettre le tapis rouge, qu’on allait m’accueillir à bras ouverts ? J’ai fait ni une ni deux, j’ai ramassé mes papiers et je me suis postée devant le guichet d’à-côté. J’ai appliqué le même scénario que précédemment, en saluant bien poliment la guichetière, sauf que cette fois, je n’ai pas souri, vu que j’étais tout à coup pénétrée par un froid de glace. Mais celle-ci avait l’air tout aussi mal disposée à mon égard que sa voisine, sauf qu’elle a pris quand même la peine de me regarder pour me lancer un regard de Carabosse, à tel point que je m’attendais à être transformée en criquet ou en bouvreuil. Puis, sans crier gare, elle m’a aboyé dessus :

- Zekiou !

J’ai d’abord eu un mouvement de stupeur qui m’a fait reculer de deux bons pas, car j’ai bien senti que dans ce mot prononcé dans une espèce d’anglais créole et que je n’arrivais pas à décrypter, il transpirait quelque chose de laid.

J’ai coulé furtivement un œil derrière moi, cherchant du secours, mais l’endroit était désert comme à mon arrivée. Il n’y avait que des gens de la Poste qui m’épiaient, tapis derrière le double vitrage de leur cage de verre. Alors, j’ai attendu qu’elle se calme un peu et je suis restée plantée devant elle, crevant de trouille. Et c’est là qu’elle a remis ça :

- Zekiou !

Cette femme était comme une urticaire. Je n’avais devant moi qu’un bloc de malaise… une bouche qui beuglait toujours la même chose : Zekiou !

Les secondes s’écoulaient, sans scrupules, et je me sentais virer à l’hystérie qui commençait à s’infiltrer en moi. Que pouvait-on me reprocher ? J’avais un passeport en règle. Sans compter que les deux cerbères n’y avaient pas même jeté un œil. C’est alors qu’une certitude d’une simplicité aveuglante s’est imposée à moi : " On " nous en voulait, à Nous, les Français, " On " ne pouvait pas nous saquer, c’était l’évidence même, n’était qu’à voir la manière dont " On " nous recevait dans les îles anglaises. " On " englobait l’Administration Maritime en même temps que l’Administration Terrestre bien évidemment…

J’étais plongée dans mes sombres interrogations, quand j’ai entendu une voix humaine. Carole, ma Carole venait de faire son apparition :

- Alors Maman, qu’est-ce que tu fais ? Tu n’es pas encore servie ? C’est bien long !

- Viens… viens vite, tu sais ce que ça veut dire… toi, " Zekiou " !… On n’arrête pas de me dire ça depuis tout à l’heure. Je te jure, ça me rend dingue ! lui ai-je chuchoté au bord de l’apoplexie.

- Attends un peu, laisse-moi faire, tu vas voir, je vais leur parler, moi ! a-t-elle fait en se dirigeant d’un pas décidé et le visage flambant, devant un guichet que je n’avais pas encore inauguré. Un homme, pour changer un peu :

- ZekiouZekiouZekiou ! La violence de ses propos avait altéré les traits de sa figure qui, dans sa haineuse litanie, rayonnait d’une détermination guerrière. Enfin, il s’est mis à nous regarder toutes les deux avec l’air satisfait de quelqu’un qui venait d’asséner une vérité d’évidence, en même temps qu’un éclat de rire imbécile provenant d’un guichet du fond accueillait cette sentence. Ce n’était pas possible… C’était un vrai complot… On ne nous aimait vraiment pas.

Désarçonnée par l’invective, la moussaillonne, à cet instant précis, parut se concentrer, interrogea sa mémoire, puis, soudain, un éclair la traversa, et elle s’ébroua joyeusement en me tirant par la manche….

Et c’est ainsi, qu’à petits pas muets, elle m’entraîna entre les poteaux à cordons couleur or qui balisaient l’endroit de la file d’attente, où il n’y avait pas âme qui vive, et devant lequel un petit écriteau indiquait : " The Queue ". Par prudence, nous stoppâmes net notre progression, derrière la ligne jaune tracée au sol.

Alors une voix de stentor troua le silence :

- Next !

 

En nous retrouvant à l’air libre, notre courrier à la main, la tête nous a tournées comme si nous avions trop bu. Devant nos yeux dégoûtés, clignotaient sur une pancarte, plantée comme un reproche, ces trois petits mots de Bienvenue aux îles de Saint-Kitts et Nevis :

- By my guest !

 

*St Kitts et Nevis : îles anglaises des petites Antilles dans les Caraïbes. La plus grande : St Kitts a pour capitale : Basseterre. Nevis, la plus petite a pour capitale : Charlestown.

*Style georgien : style d’architecture et de décoration intérieure néoclassique en vogue au Royaume-Uni entre 1715 et 1820, sous les règnes des rois George, et plus tardivement aux États-Unis.

*The queue : la queue (file d’attente).

*Next ! Au suivant !

*Be my guest ! : Soyez mon invité !

 

 
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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 19:13

Alors que l’horizon commençait à s’affoler et que les éclairs fusaient, le capitaine Alvarez sentit l’odeur de la terre mouillée remonter jusqu’au Pythagore. Elle vira de bord et mit le cap vers ...
                                                   L’île aux deux visages

 

Saint-Martin/Sin Marteen  Ici, tout est double : deux noms, deux langues, deux monnaies, deux zones, deux styles de vie…

C’est du côté hollandais de l’île, à Philipsburg* que je l’avais rencontrée par le plus grand des hasards. Elle sortait de l’aéroport " Princess Juliana " en même temps que la moussaillonne qui venait passer ses vacances universitaires. Dans l’avion, elles avaient voyagé toutes deux de concert et avaient sympathisé. Et comme elle cherchait à se rendre au Beach Plazza, un hôtel situé dans la partie française, à deux pas de la Marina Royale où notre voilier était ancré, je m’étais proposé de l’y conduire en voiture. Puisque c’était notre chemin.

 

Dès ma première rencontre avec le Docteur Gwladys, s’était établi un échange qui allait bien au-delà des mots, puisqu’elle s’exprimait dans un français assez approximatif. Mais c’était certainement la femme la plus civilisée, la plus élégante, la plus charmante que j’aie jamais rencontrée depuis bien des années. Délicate et sensible, la vulgarité, la bassesse, l’indifférence lui étaient inconnues. Elle était Suédoise, venait se reposer pendant un mois tous les ans à Saint-Martin* dont elle était tombée amoureuse, descendait toujours au même hôtel et réservait toujours la même chambre, avec vue sur le lagon. Aussi, quand elle me demanda de l’aider à perfectionner son français, car elle avait dans l’idée d’acheter une résidence secondaire à Marigot* pour sa retraite future, je n’hésitai pas un seul instant. Et puis, ça me changeait un peu de toute la faune des gens de mer qui différaient assez de ce que nous avions connus jusque-là et qui traînaient sur les chantiers, venus atterrir ici, dans cet endroit perdu, pour se planquer, traficoter avec la drogue ou simplement retaper et vendre leur bateau, ou même trouver un travail pour pouvoir continuer leur périple autour du monde. Sans compter que Carole était ravie de savoir sa mère en si bonne compagnie. Marc s’activait pendant toutes ses journées à la réfection de Pythagore qui avait subi de gros dégâts pendant le cyclone Luis*. De mon côté, je travaillais à mi-temps six jours sur sept comme secrétaire-comptable dans un magasin de fripes de la Marina, chez une espèce d’escroc qui revendait à prix d’or, aux Américains de passage, des vêtements achetés au kilo à Taïwan.

 

Je me souviens que son visage, d’une exquise finesse, avait eu un léger mouvement de répugnance quand je lui avais proposé de l’initier, pour un début, au langage de la rue, ce qui lui permettrait, dans un premier temps, de se débrouiller pour faire son marché, demander son chemin, acheter un ticket de cinéma, et que sais-je encore. Elle m’avait regardée comme si elle venait d’échapper à un grave accident ou que j’avais provisoirement perdu la tête, puis elle m’avait dit d’un petit air chagrin :

- Oh ! No… please… pas de ça ! Le beau français… moi je veux !

J’avais donc opté pour un langage un peu soutenu, en m’excusant presque de l’avoir froissée.

Elle arrivait dans l’après-midi, sous les coups de 15 heures 30, après sa sieste - et bien après que j’eus terminé mon travail- les pieds nus, à petits pas douillets sur le sable, et installait gracieusement son pliant entre ma fille et moi,  et nous devisions, heureuses, comme de grandes amies qui se connaissaient depuis toujours. Je lui parlais de mes voyages et elle me parlait de sa vie professionnelle surtout, de l’hôpital où elle exerçait, pendant que la moussaillonne lisait ou se baignait la plupart du temps pour ne pas gêner la leçon.

Gwladys s’exprimait lentement d’une voix douce un peu faible et hésitante, mais qui donnait aux choses dites un charme et un intérêt extrêmes, et écoutait avec religion les bons conseils que je lui prodiguais sur la façon de bien s’exprimer dans la langue de Molière.

Au début, j’étais assez obsédée par la crainte de lui déplaire, mais par la suite, elle se mit à nourrir à mon égard, l’admiration respectueuse d’un élève pour le maître dont il a choisi de suivre les traces. Et puis aussi, sa gentillesse, toutes ses petites attentions, avaient fini par me mettre à l’aise et me convaincre de son amitié. Je n’étais pas fière, mais simplement j’étais assez contente de moi car elle progressait de jours en jours.

 

Le souvenir de cette femme si distinguée de cinquante ans me revient souvent. Mais je suis restée sur cette dernière scène, cette dernière image d’elle, ses derniers mots qui sont restés fichés en moi, telle une flèche. Alors que du bout des doigts notre délicieuse amie venait de nous envoyer un petit baiser très triste avant de passer le portail de contrôle de l’aéroport, elle proclama, soudain, avec une emphase qui lui tenait de conviction, pour nous souhaiter bonne chance, sans doute, et en agitant vigoureusement le bras :

- Et je vous dis merde !

 

 

*Saint-Martin/Sin Marteen : île des Caraïbes séparée en 2 parties : française au nord et hollandaise au sud, découverte par Christophe Colomb le 11 novembre 1493. Elle se trouve à environ 250 km de la Guadeloupe et appartenait, avant février 2007, à la Guadeloupe, mais depuis, elle dépend surtout de la France métropolitaine car son statut a changé. L’île compte actuellement environ 30 000 habitants (dont 6000 côté français) pour 53,20 km2 les deux côtés confondus.

*Philipsburg : capitale de Sin Marteen, partie hollandaise de l’île.

*Marigot : chef-lieu de Saint-Martin, partie française de l’île.

*Luis : cyclone de forte intensité (classe IV) qui a ravagé, le 5/9/95 une partie des îles du Nord de la Caraïbe et notamment Saint-Martin/Sin Marteen et Saint-Barthelemy.

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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 18:15

Allez savoir pourquoi Suzanne Alvarez décide un jour de lever l’ancre d’un coin de paradis pour aller le jeter dans un autre… La mer serait-elle remplie de baies imaginaires où brilleraient des êtres rescapés du capharnaüm terrestre ? Mais alors qui sont ces créatures qui ne cessent d’agiter des mouchoirs et des fanions quand le Pythagore pointe son mât à l’horizon ?

 

Un havre de paix

 

 

Maintenant qu’ils étaient partis, elle n’éprouvait rien d’autre qu’un battement fou aux tempes, avec un besoin absurde d’éclater en sanglots.

- On peut quand même dire qu’on a eu chaud… mais finalement… faut pas traîner ici ! On s’arrêtera à Sainte-Lucie, fit Marc complètement épuisé après avoir galéré un bon moment pour relever l’ancre qui résistait.

 

Dans une débauche d’eaux turquoises qui laissait dans un émerveillement écœurant et radieux, et après la splendeur des lagons envahis de centaines de voiliers et de charters portant pour la plupart le drapeau de l’United States Of American, ils quittaient la barrière de corail aux passes délicates à négocier et les forts courants, pour une ultime halte avant la Martinique, dans la dernière île des Grenadines* : Saint-Vincent.

Quel charme, quel silence dans la petite baie de Wallilabou ! C’est pourtant vrai qu’ils se sentent bien, là, seuls au milieu de ce petit paradis enveloppé d’un manteau vert luxuriant. Au fond, silencieuse aussi derrière ses fenêtres bardées de moustiquaires, une façade blanche et anonyme s’érige. Devant son porche, un Zodiac* est amarré.

A peine une demi-heure après leur arrivée, et alors qu’ils commençaient à se détendre, l’ambiance est devenue tout à coup inquiétante et irréelle quand, surgissant de nulle part, six silhouettes efflanquées ont fait irruption devant eux, avec, dans le fond de leur embarcation, des paniers, des chapeaux tressés, des noix de cocos, des mangues, des piments, des poivrons et même des coupe-coupe et aussi des sacs contenant sûrement de la drogue qu’ils allaient à coup sûr leur forcer à acheter. C’étaient des individus arborant des bonnets crochetés aux couleurs de la Jamaïque et d’où dépassaient d’interminables dreadlocks*, qui leur ont aussitôt proposé les produits de leur marché flottant contre quelques dollars. Ceux du Pythagore se sont exécutés en vitesse, leur prenant deux paniers pleins de fruits et de légumes, ont filé un peu plus d’argent qu’ils n’en ont demandé, pressés de les voir partir. Mais les autres ont pris tout leur temps. Ils sont restés là, leur pirogue adossée à leur voilier, les regardant sans broncher, et souriant entre eux. Anna et Marc ont bien senti qu’ils les observaient, qu’ils les guettaient et profiteront de leur première défaillance pour grimper sur leur bateau et les piller.

A un moment donné, Marc a remarqué les fréquents coups d’œil dans la direction de sa femme et les chuchotements dans leur langue dont elle semble être l’objet. Là, son sang n’a fait qu’un tour. Il s’est emparé de la gaffe et du crochet de boucher destiné à achever les poissons pris à la traîne et, menaçant, il leur a fait face. Alors les gars ont ricané laidement et Marc a glissé à Anna :

- Va vite t’habiller… Ne reste pas toute nue !

- Toute nue… toute nue a-t-elle répété comme quelqu’un qui essayait de se souvenir d’une langue étrangère apprise autrefois. Ah ! Bon ? a-t-elle fait d’une voix blanche…. Non, mais… qu’est-ce qui te prend… toi aussi, tu es en maillot… je ne vois pas la différence !

- T’inquiète, eux la voient la différence !

- Tu te fais des idées ! Si tu crois que c’est le moment de s’habiller ! a presque crié Anna, qui venait de voir un des Rastas tripoter le mousqueton* qui reliait l’annexe en alu à leur bateau.

Ce petit jeu d’usure a duré un bon moment… tout en sourdine.

Et que croyez-vous qu’ils firent après ça ? Rien. Sinon qu’ils repartirent en pagayant et en chantonnant un air de reggae*, aussi mystérieusement qu’ils étaient venus.

 


Alors la porte de la maison blanche s’ouvrit. Un homme en uniforme apparut sur le perron. Un sourire narquois aux lèvres, il suivait à la jumelle le départ du Pythagore…

Après l’épisode de ces " pirates " plutôt pacifiques qui leur firent plus de peur que de mal, Anna et Marc pensèrent avoir atteint un pic d’hostilité chronique sans précédent envers l’Administration maritime anglaise.


*Grenadines : archipel (anglais) du sud des Antilles dans la mer des Caraïbes.

*Wallilabou : baie de l’île de Saint-Vincent réputée pour sa dangerosité : souvent des actes de piraterie y sont commis et malgré le poste de douane qui y est implanté (ici : maison blanche avec l’homme en uniforme). C’est pour cette raison que l’endroit est déserté par les plaisanciers, sauf que nos amis marins l’ignoraient.

*Zodiac : canot pneumatique semi-rigide, souvent muni d’un puissant moteur pour les déplacements rapides. *mousqueton : système d’accrochage métallique rapide et sûr.

*dreadlocks : mèches de cheveux emmêlées, propres aux Rastas.

*reggae : musique jamaïcaine très rythmée, issue du rock et du ska, dont Bob Marley est l’ambassadeur.

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