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25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 18:49

Ce soir, tournée générale de Ti punch offerte par le capitaine Alvarez en personne ! Et pendant que vous le dégustez, écoutez donc cette histoire…

 

Le Tee-Shirt " possédé "

 

Le climat guyanais est impitoyable.

" L’Enfer vert " vomissait son trop-plein de lianes et de racines enchevêtrées dans la mangrove. Des palétuviers tout proches, des oiseaux insultants et splendides s’envolaient dans des battements d’ailes rouges et bleus. La plainte des singes hurleurs et des sifflements inquiétants montaient de la forêt effarouchée. Dans l’air flottaient des senteurs de marée, de brûlis et de vase.

Après la pluie diluvienne qui s’était abattue sur le fleuve " Mahuri ", un soleil blanc et brûlant venait sécher péniblement la lessive suspendue depuis trois jours déjà aux filières* de " Pythagore", le 38 pieds, qui paressait mollement non loin de là.

- Ah ! Non !

Au cri poussé par la mère, une tête ébouriffée apparut dans l’encadrement d’un hublot, puis, prudente, se retira vivement.

- Cette gamine me rendra folle !

C’était toujours la même antienne. Cent fois qu’elle lui avait répété cette litanie :

" Mets davantage de pinces ! Fixe bien les pinces ! Le vent va tout arracher… ".

Elle venait de remonter de moitié le capot de descente puis le redressa rageusement à la vertical. Ses yeux affolés ont évalué peu à peu la distance qui la séparait du tee-shirt vert " fluo " de sa fille gisant à même le pont. L’Armatan commençait à souffler et menaçait dangereusement de projeter à l’eau le vêtement à peine étrenné.

Elle s’élança à l’avant du bateau et d’un bond fut sur l’objet de son courroux… Avec un étonnement mêlé de stupeur et de dégoût, son regard heurta en même temps que sa main " la chose fluo " sortie d’un autre âge et dont les yeux à fleur de tête sous les paupières mobiles la fixaient bizarrement. Elle se figea, effarée.

Après un pfttttt ! de sa bouche épaisse, ourlée d’un beau rouge vif, le monstre préhistorique se mit à la courser et fit deux fois le tour complet du pont de " Pythagore ".

A la vue de la gaffe* brandie devant elle et qui allait lui fracasser les reins, " la chose fluo " piqua une tête entre les filières étroites. Maudissant son armure d’écailles et d’épines qui l’entravait. Puis disparut dans un grand " plouf !" dans l’eau couleur mastic. Elle était retournée à sa solitude.

Alors le capot avant se souleva lentement, et la tête ébouriffée réapparut :

- Non ! Mais je rêve ! C’était un iguane ! Hein ? Maman.

- Oui ! Il a dû monter par la jupe* de l’échelle de bain ! fit la mère d’une voix où palpitait encore une formidable émotion.

Suzanne Alvarez

* jupe : plage arrière d’un bateau.

*gaffe : instrument composé d’un croc et d’une pointe métallique, fixé au bout d’un manche en bois et qui sert dans la marine à accrocher, accoster.

*filières : protections pour s’agripper en navigation et pouvant supporter un filet de sécurité.

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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 18:20

S’il est souvent difficile de voyager avec intelligence, les récits produits en retour le sont certainement davantage. Dans son dernier opus de Nouvelles en partance, (Qui comme Ulysse) Georges Flipo a su contourner les obstacles propres à ce genre d’exercice en ne s’aventurant que sur les chemins balisés de son esprit. Pour Ulysse, héros de l’odyssée et pour nous autres, compagnons de route occasionnels, il ne s’agit pas d’un tour du monde alliant la mythologie aux sirènes de la modernité mais bien d’un voyage dans les limbes d’un monde intérieur. Pour autant, il ne faut pas croire qu’un tel périple soit exempt de stupeurs et de tremblements. Disons-le sans détour Ulysse n’est pas un colporteur de rêves exotiques. C’est un voyageur universel. Si ses attributs sont multiples, le héros lui est unique et chacun de ses périples nous donne à réfléchir sur ce qu’il en est de la solitude et les moyens de s’en arranger. Que celle-ci se décline du côté de l’exclusion ou du repli sur soi, de l’effondrement ou de la contemplation, de l’exil ou du deuil, la confrontation se joue tour à tour sur la capacité des uns et des autres à vivre sous la menace de la perte et à supporter, une fois livré au monde, le trop plein du manque.

Georges Flipo n'entraîne pas le lecteur à se reconnaître dans les différents habits du voyageur pas plus qu’il ne lui demande de l’accompagner dans une sorte de double imaginaire de lui-même. Ses nouvelles en partance sont avant tout des fugues. Des échappées belles qui réussissent à subjuguer le lecteur en quelques mots, le temps de brosser le tableau d’une vie misérable, le temps d’éprouver les moyens de ruser avec l’autre, de se mettre à l’abri de son regard, de se soustraire à son désir, bref de le mettre à l’écart. L’important, nous souffle Ulysse, n’est pas seulement de franchir les mers et de s’emmitoufler quelque part dans une sorte de touffeur extatique, tout voyageur un peu sincère en a ressenti un jour l’inanité, l’important c’est ce temps, furtif, proche de l’ivresse, où l’être en partance entend le saisissement du cœur et de l’âme avant d’être projeté en avant vers l’inconnu.

L’auteur, grand voyageur, sait bien qu’il est vain de vouloir partir à la rencontre de l’autre dès lors où celui-là ne l’attendrait pas. La rencontre s’opère toujours avec quelqu’un d’unique, de surprenant, de séduisant et cela vient seulement dire que l’on s’est reconnu dans son désir de partage, qu’on le détermine en quelque sorte. Les voyages n’ont rien à voir là-dedans. Le touriste, bête noire de l’auteur, ne fait que virevolter sur place, en circuit fermé, il n’emprunte jamais ces chemins cachés qui mènent au croisement des battements du cœur de l’au-dedans et de l’au-dehors de soi. Emporté au plus près de la foule, Ulysse voudrait toucher, presser, embrasser en un seul enveloppement l’intimité du monde et, dans l’épaisseur de la nuit, tenter encore et encore d’exorciser tout le mal de l’âme humaine.

Nouvelle après nouvelle, Georges Flipo invite le lecteur à entendre les voix de ce périple intérieur, à percevoir l’incessante errance de l’homme dans la nuit terrestre, son besoin de franchir les frontières, de les déplacer, de les détruire… et à mesurer combien est grande son obstination à les reconstruire.

Pris dans la caricature d’une liberté entrevue, Ulysse interpelle le voyageur avec ces ultimes questions : qu’est-il donc arrivé ? qu’ai-je donc vécu au juste ? Les sentiers de la mémoire deviennent toujours plus âpres, se dit-on en refermant le livre. On peut se sentir désespérément seul mais Ulysse est toujours là, longtemps après, à nous faire des signes de bienvenue ou d’adieu selon notre envie ou non de passer de l’autre côté du miroir et de le suivre dans un hypothétique pays des merveilles. C’est si bon de danser en rêvant, en se rêvant… en tout cas c’est ce qu’on raconte à la Confiteria Ideal.

 

Qui comme Ulysse , Nouvelles en partance de Georges Flipo, éditions Anne Carrière, 255 pages 18€

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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 16:26

Si les errances ferroviaires de la série Transit n’en finissent plus de vous étonner (ou de vous lasser ?) elles ne seront dorénavant plus les seules : Suzanne Alvarez vous propose de découvrir une nouvelle série Histoires d’eau, errances maritimes qui vous transporteront bien plus loin encore …

Pythagora

 

Au début, ils n’avaient eu qu’une idée en tête : fuir la Capitale où ils étouffaient depuis trop longtemps.

C’est ainsi qu’ils avaient atterri, un peu comme " cheveux sur la soupe " dans le quartier juif de Marseille pour tenir cette petite librairie. Et puis, quand, plus tard, le tabac et le loto s’ajoutèrent à leur commerce, une idée nouvelle commença à germer dans leur esprit. Une idée qui n’allait plus les quitter : partir en mer ! Prendre le large ! Tout plaquer !

Bien sûr, pour concrétiser cela il fallait de l’argent, et même beaucoup d’argent. Alors, jonglant avec des sommes qu’ils n’avaient pas encore gagnées, ils commencèrent à faire des comptes où se mêlaient confusément recettes, dépenses, chiffre d’affaires et bénéfice.

Et ce fut au terme de huit années d’un travail acharné et grâce à cette ténacité à vouloir partir un jour qu’ils quittèrent le petit port de l’Estaque un matin d’avril, à bord de leur beau 38 pieds* en acier, un JNF38.

Immédiatement, le bonheur fut partout : il scintillait dans le bleu du ciel et dans les fentes jaunes du regard du chat vautré au pied du mât, il éclatait dans les rires de Carole, il frétillait dans les lignes de traîne, il tintait dans les glaçons des verres, ruisselait sous le halo de la lampe Coleman, s’infiltrait dans les coffres remplis à ras bord, rampait le long des coursives* et se mêlait au goût salé des lèvres desséchées.

Trois semaines, déjà, qu’ils avaient quitté la France. Trois semaines sans anicroche. Ils avaient caboté* de port en port pour s’amariner. Le temps s’était arrêté. Ils étaient libres ! Absolument libres !

Ils longeraient d’abord les côtes espagnoles. A partir de Gibraltar, ils tireraient droit sur le Maroc. Après, ce serait Madère où ils s’arrêteraient au moins un bon mois, et aussi les Canaries. Ensuite, les Iles du Cap-Vert. Puis la traversée de l’Atlantique et cap sur la Guyane. Après ça, on verrait bien.

La nuit était tranquille et douce. La faible houle venait heurter la coque du cotre* dans un clapotis bas et régulier. Une brise languide venait du large, apportant un entêtant parfum de marée.

- Alto !  hurla un porte-voix au moment où ils étaient sur le point d’accoster dans ce petit port de Tarragona.

Ils se regardèrent tous les trois, incrédules, mais n’obtempérèrent pas.

Carole et Anna se rapprochèrent l’une de l’autre et demeurèrent calées entre les winches, muettes et tremblantes de peur, condamnées à se taire, un projecteur de pont braqué sur elles. " Ils " les tenaient en joue, mitraillette au poing, à peine à un mètre d’elles, leur vedette adossée et maintenue fermement au voilier. Il y avait aussi cette grosse mitrailleuse posée sur cet énorme trépied au milieu d’eux et qui leur faisait face, prête à les pulvériser s’il le fallait. Et tout ce qui se déroulait devant elles leur semblait flou, hors d’atteinte, irréel. Combien étaient-ils ? Dix, douze peut-être ? Sans compter les trois en bas.

Celui qui paraissait être le chef accula Marc, le skipper du Pythagore, contre la cloison, dans le coin de la banquette, après que ce dernier eut étalé tous les papiers du bateau sur la table du carré.

- Où sont les drogues ? demanda-t-il dans un français impeccable, sur un ton doucereux qui laissait présager le pire.

- Je… ne… comprends pas ! bredouilla Marc, apparemment abasourdi par une suspicion aussi injustifiée.

L’autre sourit, mielleux et dubitatif tandis que ses deux acolytes fouillaient, retournaient les tiroirs, jetant rageusement à même le sol vêtements et objets divers. Souriant tels des forcenés, ils commençaient à démonter les vaigrages*.

Les hommes qui étaient en face d’elles donnaient l’impression d’être surnaturels, sans épaisseur. Alors, il sembla à ces deux femmes qui vivaient depuis toujours une relation totalement fusionnelle, qu’elles ressentaient la même impression : elles eurent au même instant l’horrible certitude que, remontant simultanément le cours de leur existence, elles étaient en train de revivre leur enfance dans ce pays qu’elles venaient de quitter. Avec l’effroyable sentiment qu’arrivées au terme de leur vie, elles étaient déjà virtuellement mortes.

On entendait la respiration de la mer.

Carole n’osa pas détourner les yeux pour regarder sa mère… Cette dernière, sous le coup d’une impulsion ou dans un sursaut qu’elle n’avait pu contrôler, avait détendu son bras qu’un raidissement soudain rendait affreusement douloureux.

Et cette réaction n’échappa pas à leurs geôliers. Les yeux de pierre roulèrent dans leurs orbites. Etait-ce le fruit de leur imagination ? Il sembla même à ces deux malheureuses qu’elles surprenaient un léger pivotement de leur corps. La jeune fille, pour montrer qu’elle était courageuse et qu’elle était capable de protéger sa mère coûte que coûte, resserra un peu plus son étreinte comme pour venir à son secours mais elle en profita surtout pour se blottir un peu plus contre elle.

A présent, une seule chose comptait pour elles : se maintenir en vie. Car ces mécaniques désincarnées, figées comme des automates, les yeux rivés sur le viseur de leur arme, semblaient incapables de sentiments mais capables du pire. Le moindre faux mouvement, la moindre distraction, et ils opéreraient à coup sûr en tir groupé. Les réduisant à un souffle, un rien.

C’est alors que, sans que l’on sût pourquoi, l’un de ceux qui se trouvaient sur le pont d’en face sembla être la proie d’un terrible doute. Sans quitter son arme, il sortit sa V.H.F portative de sa poche et parla longuement. Puis :

- Detenga todo ! 

Alors, les mitraillettes se posèrent, ceux d’en bas remontèrent. On défit les amarres, on remonta les pare battages*. Bref, on les planta là, les laissant impuissants, anéantis et défaits.

Après le départ de ces hommes, ils se regardèrent en silence, consternés devant l’étendue de toute cette pagaille qui régnait dans les cabines. Alors, ils s’inquiétèrent de savoir quelle heure il pouvait bien être. Il était plus de minuit. Marc ouvrit un sachet de soupe lyophilisée parce qu’ils avaient parcouru beaucoup de miles* dans la journée sans prendre le temps de se restaurer, et qu’ils pensaient avoir faim. Puis ils se mirent à manger en silence. Ensuite, ils rangèrent tout et se couchèrent sans avoir prononcé un seul mot.

Le lendemain, très tôt, alors qu’ils dormaient encore, une vedette de la Guardia Civil vint les trouver. Les militaires frappèrent contre la coque, poliment, et présentèrent leurs excuses : ils avaient fait une grosse prise de drogue à bord du bateau Pythagora qu’ils pistaient depuis six mois au moins, et dont une voix anonyme leur avait signalé le passage au port de Tarragona, non loin de leur voilier.

- Une méprise ! Une regrettable méprise ! dit le capitaine.

- La oscuridad …Un omonimo…Pythagora/Pythagore

- Comprende ? renchérit un autre.

Non, ils ne comprenaient pas. Mais que pouvaient-ils faire ? Alors, sans plus tarder, ne voulant pas rester une minute de plus dans ce lieu qui, tout à coup, leur paraissait horrible, ils mirent le moteur en route, sans prendre le temps de hisser les voiles.

Leur colère de la veille, en même temps que leur amertume et leur désabusement, leur dégoût des gens et des choses, s’était dissoute dans un profond apaisement. Et cette soudaine liberté leur apparaissait comme un rêve et la nuit qui s’achevait, comme un cauchemar.

Alors chacun se laissa gagner par la contagion de l’allégresse. On se promit de fêter l’arrivée dans le prochain port, par une orgie de tapas dans le premier resto venu.

Ils entonnèrent en la massacrant, une vieille chanson de matelots. On aurait pu croire que toute une existence de bonheur était contenue dans cet instant, tant ils se sentaient à nouveau heureux de vivre. Un vent léger s’était levé, doux comme une caresse de fille. On hissa la grand voile et le foc*.

Ce fut juste après qu’une vague surgit d’un coup d’on ne sait où. Haute comme un immeuble. Elle vint heurter la coque avec une violence inouïe tandis qu’une autre submergeait le pont et les trempait de la tête aux pieds. Anna évita de justesse la bôme* qui allait l’assommer en changeant brutalement de direction. On venait d’empanner*.

Ils se regardèrent tous les trois, chacun cherchant du secours dans les yeux des deux autres.

S’acharnant à redresser la barre qui roulait entre ses mains, Marc cria ses ordres. Le foc était en train de se déchirer sous la fureur du vent qui venait de se lever. Il fallait vite affaler.

Puis on verrouilla tous les capots.

A l’intérieur le désordre était indescriptible. La radio surtout était inutilisable. Ils ne pourraient  même pas signaler leur position, donner des nouvelles du large. Ils étaient  seuls, complètement isolés.

Maintenant, soudés les uns aux autres derrière les hublots battus par un grain qui n’en finissait pas, ils observaient, impuissants, ballottés, et le souffle suspendu, la tempête qui faisait rage. Attendre. Il n’y avait que ça à faire. Et cette réclusion forcée, en même temps que la répétition de leur malheur, réveillait en eux tout une foule de regrets, enflammant leur douleur aussi sûrement qu’une rage de dents !

Pour Marc, le cauchemar recommençait, empoisonnait chaque goutte de son sang. Malgré tout, il lui fallait taire cette angoisse qui l’étreignait, ce mauvais pressentiment qui devait se lire dans ses yeux. Il fallait qu’il fît semblant d’être fort, au moins pour elles qui s’en étaient remises complètement à lui, à qui elles devraient leur survie. N’était-ce pas lui le capitaine, le seul maître à bord après Dieu ?

Alors, comme pour conjurer sa peur, il se saisit du paquet de fruits secs et commença une lente mastication…

Un grattement derrière eux les fit tous trois se retourner en même temps. De derrière le fouillis de la table à cartes, deux lucarnes jaunes apparurent. Le chat qui n’avait pas donné signe de vie depuis la veille vint d’un bond se lover contre eux. Marc savait par expérience que cette réapparition soudaine était le signe annonciateur d’une prochaine accalmie, tandis qu’il sentait monter en lui le baume de la délivrance.

Suzanne Alvarez

 

Petit glossaire de la marine à voile

Tout lecteur n’est pas tenu de connaître parfaitement le vocabulaire utilisé par les marins lorsqu’ils communiquent entre eux. Aussi ai-je pensé que quelques explications s’imposaient… 

*pied : mesure anglo-saxonne valant 12 pouces soit 30,48 cm. todo : Arrêtez tout !

*cotre : petit bâtiment à un mât et deux focs.

*vaigrages : revêtement intérieur de la coque.

*pare battages : défenses destinées à protéger des chocs, la coque d’un navire adossé à un quai ou à un autre bateau.

*mile : mesure anglo-saxonne valant 1,852 m.

*Guardia Civil : gendarmerie maritime espagnole.

*foc : voile triangulaire placée à l’avant d’un voilier.

*bôme : arbre de mât qui supporte la grand-voile.

*empanner : faire passer rapidement la grand-voile d’un voilier d’un bord à l’autre, au moment

du virement de bord vent arrière.

*caboter : naviguer le long des côtes.

*Detenga

*La oscuridad : l’obscurité.

*Un omonimo : un homonyme.

*Coursive : passage réservé entre les cabines, dans le sens de la longueur d’un navire.

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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 17:48

C’était un de ces grands trains que l’on appelait Feux Follets. Un train de nuit que l’on ne prenait qu’à l’occasion. Pour goûter au grand frisson. Sitôt à bord, l’inspiration lui était venue. Il avait profité du premier passage au noir pour l’embrasser. C’était son premier vrai baiser. Sa première grande aventure amoureuse. Le fameux effet de surprise vanté à la billetterie. Elle l’avait laissé glisser ses lèvres sur sa poitrine, doucement, tendrement, jusqu’à la pointe du paradis. Il en avait été transformé. Devenu ange, il avait voulu déployer pleinement ses ailes et la prendre dans son envol. Mais elle s’était refermée dans un bref instant de clarté. Comme il insistait, elle avait crié non pas encore puis murmuré plus tard… plus tard nous irons jusqu’au bout, plus tard… Des larmes lui avaient enflammé le visage et, pris d’une subit étourdissement, il s’était laissé emporter par cette promesse d’infini. Longtemps, il était demeuré ainsi, dans la douce somnolence des étoiles et de la lune. Il avait rêvé. Un rêve fulgurant. Les portes du wagon s’étaient ouvertes avec fracas et des hommes en noir parlant une langue étrange avaient surgi. Elle avait hurlé. Il avait frappé. Il lui avait fallu courir, courir, courir, poursuivi par des ombres au ventre blanc. Il avait été réveillé par le bruit d’une vive discussion dont il était l’objet. Son amie s’était affaissée sur la banquette et ne bougeait plus. Un contrôleur le foudroyait du regard tandis que l’autre prenait les passagers à témoin. Ils disaient que c’était sa faute. Il bégayait, essayant de leur faire entendre que sa conduite n’était en rien criminelle. Ils avaient ri. Monstrueusement ri, jusqu’à ce qu’il comprenne que l’ange était à jamais déchu et qu’il ne lui restait plus qu’à prendre ses jambes à son cou.

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 18:42

Numéro 9 de " A propos de… ", une chronique signée Gilbert MARQUÈS

 


Lors de mon précédent Propos, j'évoquais la médiatisation à outrance des Jeux Olympiques qui pouvaient faire croire qu'il ne se passait rien d'autre d'important. Aujourd'hui, la rentrée effectuée pour la plupart, les problèmes irrésolus ressurgissent des coulisses vers le devant de la scène mais sont à nouveau occultés par la grandiose réception du Pape qui mobilise toutes les attentions.

A cette occasion, l'échange des discours semble édifiant pour endormir les consciences. Le religieux parle de "laïcité raisonnée" et le politique de "laïcité positive" mais à les en croire, les termes bien que différents, ont à peu près la même signification à savoir défendre le respect et la tolérance des peuples et des individus. Belle déclaration d'intention mais…

L'église selon ses traditions et ses dogmes, refuse toujours de voir la réalité quotidienne dans laquelle nous évoluons et campe sur des positions vieilles de plusieurs siècles en outrepassant son rôle de guide spirituel pour dicter aussi comment agir au quotidien. Non contente de favoriser une résurgence d'intégrisme au nom de l'unité catholique, elle renforce sa démarche en plaçant dans des diocèses stratégiques, des prêtres issus de l'Opus Dei, fille de l'Inquisition. Fallait-il s'attendre à une autre attitude quand elle entend aussi se mêler de politique et de culture ?

Le politique, selon un refrain qui commence à être connu, prêche des lieux communs dont les lois qu'il impose sont très éloignées. Je ne reprendrai pas les exemples déjà cités dans mes précédents propos mais j'y ajouterai deux nouveaux exemples significatifs.

Le premier, récemment médiatisé, fait débats. Il s'agit de ce fichier baptisé "Edwige". Le second est par contre passé totalement inaperçu et concerne la modification de la loi du 10 août 1981 tendant à modifier sinon à abroger les dispositions relatives au prix unique du livre dans le cadre de la modernisation de l'économie. Je laisse à chacun le soin de reprendre le texte originel et de prendre connaissance du communiqué de presse rédigé par la Société des Gens de Lettres. Avec d'autres professionnels du secteur, elle attire notre attention sur les risques socio-économiques encourus non seulement par l'ensemble des partenaires intervenant dans ce milieu mais aussi sur les périls menaçant le développement de la culture et son accessibilité. Déréguler le prix du livre revient à favoriser l'industrialisation de ce qui est de plus en plus considéré comme un produit de consommation au même titre que n'importe quoi d'autre au point de fabriquer une culture de masse prédigérée sans plus aucune possibilité de choix pour le public. L'autre possibilité est de transformer le livre en produit de luxe de sorte qu'il ne sera plus accessible qu'à une élite. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'une manipulation visant à laisser aux mains d'une minorité à fort potentiel financier le moyen de contrôler l'opinion en programmant la disparition de toutes les petites entreprises permettant la survie de ce secteur économique mais aussi sa diversité. Plus insidieusement, il peut aussi s'agir de museler une certaine forme d'opposition idéologique au pouvoir en place en développant la censure économique déjà existante. Si les petits éditeurs disparaissent, si les vrais libraires ferment boutique, quels moyens les auteurs qui ne seront pas jugés politiquement corrects, auront de s'exprimer pour tirer les sonnettes d'alarme sur les abus de pouvoir ?

Voilà qui nous ramène dans le droit fil de ce nouveau fichier joliment prénommé EDWIGE. Il serait a priori nécessaire pour identifier chaque individu susceptible de porter atteinte à la sécurité de l'état.

Qu'est-ce que cela signifie ? Les hautes autorités auraient-elles soudain une peur panique de ses concitoyens dont une majorité les a pourtant élues ? Veut-on une France lisse, sans ride ni tache au point de l'uniformiser non seulement dans ses pensées mais aussi dans son comportement ? A quand le bracelet électronique pour chaque citoyen ?

Autant de questions dont les réponses sous-entendues laissent à penser que toutes les nouvelles mesures prises sous prétexte sécuritaire sont en réalité des moyens pour réduire les libertés individuelles et a fortiori, le droit de vivre différemment même si ça ne dérange personne.

Ne nous leurrons pas, il y a beau temps que nous tous, auteurs ou acteurs de la culture, sommes fichés par les Renseignements Généraux même si nous n'avons pas la célébrité complaisante de certaines… stars. Les autorités entendraient-elles maintenant, en ajoutant de nouveaux détails sur notre façon de vivre, exercer un chantage sur nos créations ? A quand la prison au secret et pourquoi pas le goulag pour délit d'opinion ?

La culture telle que dictée par l'état ne m'intéresse pas personnellement et pas davantage le respect tel qu'il est envisagé. L'une et l'autre sont bafoués dans les faits malgré les déclarations de bonnes intentions clamées haut et fort. Nous sommes théoriquement dans un état démocratique et laïque où, paradoxalement, les appartenances religieuses de nos instances sont clairement affichées. Est-ce compatible avec la fonction des élus qui devraient faire preuve de neutralité ? N'est-il pas contradictoire d'interdire les signes ostensibles de prosélytisme mais de déclarer par ailleurs que la religion est une nécessité pour éduquer les foules à certaines valeurs ? Cela voudrait-il dire qu'un athée ou un agnostique est incapable d'avoir les mêmes idéaux de paix, de partage et de liberté qu'un croyant ? Ne peut-on considérer les enseignements religieux comme n'importe quelle autre théorie philosophique à laquelle chacun peut adhérer selon ses convictions ?

Si nous vivons réellement dans un état laïque respectant chaque individu dans son intégrité morale et physique, pourquoi aujourd'hui recevoir le Pape en grandes pompes mais avoir reporté la réception du Dalaï Lama ? Certes, il ne fallait pas froisser les Chinois mais… occulter une culture par rapport à une autre, est-ce réellement une attitude positive ou contradictoire ?

Hypocrisie, quand tu nous tiens !

                                                                                        Aussonne, le 13 Septembre 2008

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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 19:36

Comment retrouver un souvenir perdu avec le temps ? Telle était la question posée par un internaute dans le Blogcity N° 21. Une question qui en amène d’autres, inévitablement. Ysiad nous propose ici quelques pistes…

 


Cette question vaut la peine que l’on y réfléchisse un instant. Je me souviens… Mais de quoi nous souvenons-nous ? Que reste-t-il après que le temps a tout dévoré ? Dans le meilleur des cas, un appareil confus d’images, sur lequel la mémoire vient buter. Car enfin tout s’efface derrière nous. Le visage, le timbre de la voix, le contour de la maison, la couleur du gravier : il ne reste rien à la mémoire qu’une trace ténue que l’on appelle souvenir. Quand le manque se fait cruel, quand l’envie de ressaisir quelque chose se fait impérieuse, justement à cause du temps qui passe, nous nous jetons sur les photos. C’est notre seul recours, notre seule échappatoire contre le temps qui efface tout. Et quand par hasard la photo que l’on cherchait s’est détachée de la page et qu’il ne reste plus que quatre coins collés sur le papier, le souvenir est perdu. A jamais. L’écrivain Cormac Mc Carthy, dans un de ses romans, fait dire à l’un de ces personnages, je cite de mémoire, que l’être humain se souvient toujours des mauvais souvenirs, et jamais des bons (il le dit forcément mieux que moi mais je fais comme je peux avec les moyens du bord.) Tout se passe comme si le temps attendait patiemment pour se jeter sur ce que nous avons de plus précieux.

Un souvenir n’est très doux que parce qu’il abolit la distance à l’instant où il revient.

Le seul, l’unique moyen de " retrouver " ce souvenir perdu consiste à le rebâtir, à réorganiser les choses autour de lui, à lui faire un nouveau décor, Marcel Proust ne s’y est pas pris autrement avec sa madeleine.

J’ai pour ma part le souvenir d’un coucher de soleil unique sur une île grecque. Je ne me souviens plus du nom de l’île, je ne sais plus l’âge que j’avais ni pourquoi je me trouvais là, je me souviens simplement que je descendais une pente à vélo prudemment, lentement, accrochée à mon guidon, en freinant dans les virages, (et non à toute berzingue comme mon fils de 16 ans qui anticipe les pentes comme les montées et qui ose me dire, en me voyant pousser ma maudite bécane grinçante dans la côte, écarlate sous mon casque que je donne vraiment une image déplorable de la France), m’efforçant de ne pas regarder le ravin qui bordait la route. Je suis loin d’être une grande sportive, je le reconnais (et le temps n’arrange rien à l’affaire), et j’ai encore très peur des ravins, c’est ainsi. Toujours est-il que la route serpentait dans la montagne, et que j’étais bien trop concentrée sur mon guidon pour prêter attention à la nature qui m’entourait. Et voici que dans un dernier virage, brusquement, le soleil a surgi, éclatant, dans toute sa sanglante beauté, posé comme une apparition sur la ligne d’horizon. Sublime. Rien que pour mes yeux. Le cadeau en pleine poire. Alors, pour la première fois, je me suis redressée sur mon vélo, mes mains ont relâché la pression sur les freins, et je me suis laissée glisser en oubliant mon appréhension, toute à la fascination du disque pourpre qui glissait lentement dans l’échancrure des collines. Cette merveille à moitié engloutie me faisait oublier la route, la pente, l’appel du ravin, le grincement des freins, le métal froid sous la paume, et s’offrait à moi comme un signe salutaire, un cadeau de l’Olympe, un émerveillement, un don pur sur cette route de Grèce.

Et coup de bol, je ne me suis même pas viandée avant le plat de la route (ou alors je l’ai oublié).

Depuis il y a eu d’autres couchers de soleil, mais je ne me souviens d’aucun. Seul celui-ci s’est détaché, même si tout, autour de lui, a disparu. Rien ne subsiste d’autre que le souvenir de ma peur brusquement emportée par un soleil rouge, un soir d’été, quelque part dans le Dodécanèse.

                                                                                                                  Ysiad

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 22:49

Sans plus attendre parce qu’il se fait tard et que Madame Edwige est impatiente de remplir ses fiches, voici la liste des rebelles consacrés par Calipso en 2008. De son côté le jury adresse ses chaleureuses félicitations aux lauréats mais aussi à tous les rebelles qui ont bien voulu se prêter au jeu…

1- Bernard Jacquot pour La tombe de Madame est avancée

2- Yvonne Le Meur-Rollet pour Quelqu’un de passage

3- Joël Hamm pour Le rosier jaune

4- Laurence Marconi pour Un dimanche à la mer

5- Désirée Boillot pour Sauver sa peau

6- Philippe Arnaud pour Memento mori

7- Patrick Denys pour Avec les anges

8- Désirée Boillot pour La femme à Jean

9- Sylvette Heurtel pour La peau du loup

10- Anna Raapoto pour D’une rive à l’autre


Rendez-vous le 18 octobre au Fontanil pour la soirée Nouvelles en fête…

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 19:49



















Une nouvelle signée

Suzanne ALVAREZ




Toute ressemblance avec l’appel à textes affiché à l’entrée du café pendant l’été serait tout simplement fortuite…

 

D’où lui venait l’insidieux dégoût qu’elle sentait grandir en elle à l’approche de Noël ?

Aujourd’hui, le jour tant redouté était arrivé. Se souvenait-il, lui aussi ? Machinalement et comme pour étayer sa pensée, Claire leva la tête du paquet cadeau qu’elle s’appliquait à faire. Elle l’observa à la dérobée. Il était accroupi, occupé à retourner les invendus de la presse.

De l’endroit où elle se tenait, elle ne voyait qu’un dos puissant et la masse grisonnante de ses cheveux. Une mèche plus rebelle que les autres, lui donnait, vue sous cet angle, un air presque comique. Malgré sa tristesse, elle ne put s’empêcher de sourire.

Comme mû par le pressentiment qu’il était regardé à son insu, il se retourna… Elle nota avec amertume le regard vide qui la traversait et fut aussitôt renseignée sur ses pensées. Puis il reprit sa position initiale et ils continuèrent leur travail, silencieusement.

La panoplie du parfait petit chimiste disparut sous le papier étoilé et s’enrubanna de rouge frisotté…

Dehors, un vent glacial s’engouffrait avec rage sous le préau de la galerie marchande, faisait trembler dangereusement l’enseigne " TABAC " et repoussait méchamment la porte d’entrée de leur magasin. Par intermittence, des odeurs de viandes rôties filtraient. Des tours phalliques de béton avoisinantes, il émanait une myriade de points lumineux clignotants qui se reflétaient dans leur vitrine. A chaque poussée du vent, on pouvait percevoir une vague rumeur d’espèce humaine joyeuse et des accents de musique métronomique.

Et toute cette gaieté insouciante et anonyme lui glaçait le cœur et durcissait la boule d’angoisse qui l’assiégeait et l’étouffait.

" Un an déjà ! " songea-t-elle.

Dans son souvenir, la nuit était déjà là et le mistral soufflait aussi fort que ce soir. La rudesse de cet hiver avait surpris tout le monde. De mémoire de Méridional, " On n’avait jamais vu ça ! ". La neige, exceptionnelle pour l’endroit, était tombée en abondance depuis la veille. Quelques retardataires cherchaient un cadeau de dernière minute, histoire de ne pas arriver les mains vides chez les amis, mais surtout, pour pouvoir se goinfrer en toute tranquillité…

C’est alors qu’elle le vit, grelottant de tout son être, dans le fond du magasin. Il avait trouvé refuge près de l’unique source de chaleur : un radiateur électrique mural qui parvenait péniblement à réchauffer la boutique. La porte s’ouvrait continuellement. Les haillons qui lui servaient d’habits étaient maculés de boue et tout mouillés. On ne pouvait qualifier de chaussures, les choses informes qui bâillaient à ses pieds et dont l’une d’elles était retenue en travers par de la ficelle. Il laissait passer son tour…

Au bout d’un moment, craignant que sa station prolongée ne se remarquât, il s’avança comme à regret et tout gêné, jusqu’au comptoir. Balbutia quelque chose d’inaudible. Jean avait pourtant réussi à capter une marque de cigarettes…

Claire les méprisait tous. Mais c’était elle, surtout, qu’elle méprisait. Bien sûr, elle mettait son mari en dehors de tout cela ! N’avait-il pas, d’emblée, eut le geste qu’il fallait ? Celui d’offrir le paquet de " Gauloises Bleues " sans filtre au pauvre hère qui avait voulu le payer à l’aide d’une multitude de piécettes de cinq et dix centimes. Jamais elle ne pourra oublier le sourire qui l’avait irradié une fraction de seconde et puis aussi les yeux emplis de bonté qui remerciaient son bienfaiteur, tandis qu’il ne pouvait dompter le tremblement qui agitait son corps tout entier. Mais surtout, la petite étincelle d’espoir qu’elle avait surprise dans le regard de l’homme, l’avait bouleversée, et la pourchassait comme un remords.

Car rien dans l’attitude de ce malheureux n’avait échappé à ces " petits-bourgeois " nantis. Toutes les paires d’yeux, friands de sordides et de sensations fortes s’étaient, à l’unisson, braquées sur lui. Un silence de plomb pesait…

Mais loin de les attendrir, la présence de l’homme semblait, au contraire, les contrarier. Pire, ils en voulaient au commerçant de s’être laissé aller à la compassion. " Ca risque pas qu’on nous fasse des cadeaux, à nous ! " fit une vieille sorcière. Et comme pour s’assurer de l’effet produit par ses paroles, sa tête de vieille grimace atrabilaire pivota et fit face à l’assistance muette, quêtant une approbation. Mais plus par lâcheté que par désaccord, ils détournèrent leurs regards, refusant par-là même de se faire complices. La vipère, commissures aux lèvres, esquissa un sourire pékinois. Claire réprima avec peine l’envie de l’étrangler… Elle regarda son mari et ne remarqua que la contraction de ses mâchoires.

Pudique, l’homme accusa l’humiliation avec courage, adressa un signe de tête à Jean et ressortit comme il était venu, sans doute un peu plus las, dans la nuit glaciale.

Claire voulut protester, eut envie de le retenir et aurait voulu les pousser dehors tous ensemble. Mais elle ne fit rien de tout cela. Pas un son, pas un seul mouvement. Elle était comme tétanisée. Finalement, elle se tut. Ne sachant nommer ce qui la dévastait…

Ils continuèrent à les servir, mais le cœur n’y était plus. Le transistor chantait " Petit Papa Noël ". Jean allongea le bras et stoppa l’irritante rengaine. La fête qui n’avait pas encore commencé avait, tout du moins pour eux deux, déjà pris fin et un fossé inéluctable venait de se creuser entre elle et lui.

Le magasin se vidait peu à peu. C’était bientôt l’heure de la fermeture. Claire appréhendait la confrontation avec son mari…

Le dernier client parti, soucieuse de combler un vide qu’elle pressentait équivoque, elle s’affaira à ramasser les chutes de papier cadeau qui traînaient un peu partout. Pourtant, il ne pipa mot. C’était sa vengeance. Elle aurait voulu déchirer ce silence qui la rendait folle, mais ne sut comment faire. Alors, elle fit comme lui. Ne dit rien...

L’ascenseur, un vieux modèle à battants vitrés les conduisit en grinçant à leur sinistre appartement situé au septième étage d’un vieil immeuble de 1930. C’était à deux pas de leur travail. C’était pratique. Leur face à face dans la cabine minuscule fut un supplice. A aucun moment ils n’eurent un vrai regard l’un pour l’autre. Ils s’épiaient seulement, à la dérobée. Leur douleur était palpable.

Dans une secousse, le monte-charge les déposa sur leur palier. Pressés de sortir, ils se heurtèrent et émergèrent presque en même temps, comme des naufragés. Ils étaient au bord de l’asphyxie.

A peine entré, il se rua sur le téléviseur. Le bain sonore les coupa un peu plus l’un de l’autre. Puis il se servit deux grands verres de bon Bordeaux qu’il but coup sur coup, décréta qu’il n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il était crevé.

Il se dirigea vers la chambre et stoppa devant la porte, une main sur la poignée. Se doutant qu’elle l’avait suivi des yeux, il se retourna et la regarda avec ce qu’elle crut être de la haine. Ce n’était que du mépris. A ce moment, elle pensa qu’il était injuste et que lui aussi aurait pu faire le geste de retenir l’homme. Elle était anéantie de colère, de chagrin, de tout.

Restée seule, elle éprouva la douleur du remords qui la tenaillait et qui venait de l’amputer. Pour broyer son désespoir, elle fut saisie tout à coup, d’une frénésie de propreté et entreprit de nettoyer la cuisine à fond…

Quand elle fut pratiquement sûre qu’il dormait, elle pénétra à son tour dans la chambre… Elle ne put trouver le sommeil. Sa conviction que l’homme était mort de froid, mûrit jusqu’aux prémices du jour, renforcée par son délire…

Le lendemain et les jours suivants, elle feuilleta fébrilement et à l’abri des regards, les journaux locaux. Puis elle tomba sur un entrefilet qui relatait " la mort d’un harki, dans le froid et dans l’indifférence générale ". Il était retourné à l’anonymat qui était le sien.

A dater de ce jour, elle se jeta à corps perdu dans le travail, ne voulant pas s’accorder un seul de ces insidieux instants de répit qui lui faisaient penser à l’impensable. Il était devenu son fardeau, son calvaire, son tourment.

D’un accord tacite, ils ne firent jamais allusion à cette nuit tragique et ne fêtèrent plus jamais Noël. Leur douleur complice et leur haine mutuelle n’avaient pas besoin de mots. Chacun avait conservé cela comme un secret qui lui était propre, total, entier.

Vingt longues années ont passé depuis…Elle vit seule à présent. Ils ont fini par se séparer. Dans un autre lieu, dans une autre ville, dans une autre vie.

Dans quelques jours, ce sera encore Noël. Sa fille, sa Caroline chérie qui habite en région parisienne, vient tout juste de lui annoncer qu’elle ne pourra passer les fêtes avec elle. Un impondérable. Elles se verront après. Si elle savait comme ça l’arrange !

Son souvenir ébauche les contours d’un visage, s’estompe en partie pour ne retenir finalement que le regard où brille la petite lueur d’espérance. Elle tente de repousser la vision cauchemardesque. Mais en vain. Le regard se fait plus précis, plus impérieux et s’impose à elle avec plus d’acuité, plus terriblement encore.

On entend hurler le vent.

Derrière les vitres de sa chambre, elle regarde sans les voir les dernières feuilles des arbres qui tournoient furieusement, tandis que ses pensées déroulent le film de son désespoir et donnent libre cours à son chagrin.

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7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 19:34

Une chronique à la petite semaine de quelques judicieuses fabriques de littérature.

A cliquer dans les Aiguillages :

 

Sur Mot Compte Double  

Une très belle aventure littéraire orchestrée par Françoise Guérin avec la complicité de Georges Flipo, Cuné et Franck Garot (1er septembre 2008)

Sur Pr’Ose

Emma Bovary joue du polar en s’efforçant de ne pas nous faire trop peur (6août 2008)

 

Sur LeNonSens

Un site critique et de mauvaise humeur mais un site qui donne envie d’aller de l’avant sans oublier de garder les yeux ouverts sur le passé…

Chez Georges Flipo

Il y a toujours beaucoup à découvrir sur l’activité littéraire de l’auteur bien sûr* mais Georges Flipo n’oublie pas pour autant de nous présenter quelques uns de ses amis écrivains rencontrés aux quatre coins du monde… (* on retiendra notamment son excellent petit dernier Qui comme Ulysse paru dernièrement aux Editions Anne Carrière)

Sur Histoires d’écrire

Ce n’est pas parce que Corinne Jeanson nous régale de temps en temps au café qu’il faut oublier de lui rendre visite…

Chez Magali Duru

(du 27 au 31 août 2008) Dans la ville rouge sang, un mini polar estival écrit par deux complices en vadrouille du côté de Paris Plage…

Sur Quelques propos sur l’invisible

C’est sûr, Frédéric Boudet est en train de nous concocter un grand quelque chose… Il faut lire ses réflexions sur l’écriture, sur l’imaginaire, sur les reflets du matin au réveil quand tout est à refaire…

La liberté du personnage : rien là de très original. Quiconque a tenté d'écrire trois ou quatre lignes sait que dans le fond tout nous échappe. Comme toute chose dans le flux insaisissable du monde (on passe des heures à saisir ce qui ne fait que se transformer encore et encore, mais peu importe), cette femme, Katel, n'est pas que de chair. Elle est évidemment un récit. On ne s'intéresse au sort d'un Autre, de papier ou de chair, que si sa peau est marquée de mille et une mémoires, de mille et un songes, de mille et une possibles révélations... Extrait du 31 juillet 2008.

 

La dépêche expéditive de chez Reuters

Une brève dédiée à Lastrega et Ysiad

C’est l’histoire de Bonny, un jeune chat noir disparu brusquement après s’être promené sur un chantier de plomberie dans un appartement voisin de celui de sa maîtresse, une veuve de 60 ans. Les avis de recherche placardés dans le quartier n’apportèrent aucun éléments susceptibles de rassurer la veuve. Ce n’est que sept semaines plus tard, que le voisin, se rendit compte que les brefs miaulements qu'il entendait depuis son retour de vacances, provenaient de derrière le carrelage du coffrage de sa baignoire. L'animal emmuré mais toujours vivant avait perdu quatre kilos et n'en pesait plus que deux. Bonny était si faible qu'un vétérinaire recommanda de le piquer.

"C'est un miracle, a expliqué la veuve après l’avoir soigné, je ne pouvais pas y croire ... j'ai su que c'était mon chat car ils ont tous leur propre voix … il est presque redevenu normal … ce matin il a sauté sur mon lit pour la première fois… "

 

Ces drôles de requêtes enregistrées sur la route Google / Calipso

Comment retrouver un souvenir perdu avec le temps ?

Pourquoi ne donne-t-on pas de cahiers de vacances aux parents ?

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 22:11

Temps d’attente ou tant d’attentes ? On entend bien ce qui peut se jouer dans la durée de l’épreuve et à l’approche de sa conclusion. Pourquoi l’un découvrira-t-il avec émerveillement que ses mots ont été entendus, qu’ils seront lus et dits par d’autres, qu’ils s’épanouiront peut-être dans une folle exclamation… et que l’autre restera dans le brouillard, sans joie, proprement et simplement précipité sans cérémonie dans la banalité… C’est douloureux, obsédant et éreintant mais fort heureusement nous savons que toute médaille a son revers et que les jours d’après chacun continue à vivre avec le soupçon insensé, que peut-être tout ça ne voulait rien dire…

Avec par ordre alphabétique les dix textes sélectionnés pour l’édition 2008 
" Passages rebelles "

Avec les anges

D’une rive à l’autre

La femme à Jean

La peau du loup

La tombe de Madame

Le rosier jaune

Memento mori

Quelqu’un de passage

Sauver sa peau

Un dimanche à la mer

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