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16 novembre 2008 7 16 /11 /novembre /2008 14:51

Photo Jacques Lamy


Une nouvelle de Jacques Lamy au menu du café en ce froid dimanche de novembre. Une virée dans les mornes faubourgs d’où émergera un souffle de lumière…

 



Samir à quatorze ans, il vit en banlieue Nord. Il est studieux en classe, ou plutôt il essaie… Car Rhaled, son grand frère, a réussi sa vie, et bien : il est dessinateur industriel !

Mercredi, jour de congé scolaire, Samir rêve d'exploit sportif : il dribble, feinte et marque. Mais comment devenir un footballeur célèbre, par exemple Zizou, sans jouer sur un gazon ? Il n'y a que des pierres sur ce terrain vague, nommé pompeusement "Parc de la Résidence ! "

Chez lui, ce jour, pas de télé : tante Sarah est arrivée amenant sa marmaille en prime ! Et même ses copains sont partis au cinoche ; tout ça pour voir un film "réservé aux adultes"... Sa mère ne dirait rien, mais Rhaled veille au grain. Avec lui, pas moyen de tricher, ni mentir : il connaît absolument toutes les combines !

Samir se discrédite auprès de ses copains, qui prétendent n'avoir plus aucun interdit, et narguent ce garçon au retour des "virées ". Mais ils craignent Rhaled qui n'a pas l'air d'un tendre et pratique divers arts martiaux dont la boxe. C'est un admirateur de feu le grand Bouttier, ("dessinateur aussi, qui tint les douze rounds au championnat mondial contre Carlos Monzon…")

Sur sa journée Samir n'a aucune illusion : sûr qu'il va s'emmerder, il le sent, c'est couru !

Il aperçoit Momo qui déambule… seul ! C'est un garçon sans âge (peut-être bien douze ans) "qu'à un pois chiche en tête ", un autiste craintif que sa famille veille. Il a dû échapper à sa sœur, Élisa, qui constamment le tient à l'écart des dangers, en grande protectrice. Elle est belle, hiératique, étrangère aux cabales que se montent parfois les jeunes des cités

 

Sans elle, c'est certain, Momo court à sa perte ! Samir comprend le drame et appelle Momo qui se sent attiré par ce garçon tranquille. Il s'assied lentement en tailleur sur le sol, l'autiste en fait autant, plus maladroitement. "On va jouer au foot avec vingt-deux cailloux, moi je serai l'arbitre et toi les spectateurs." Il trace sur le sol mini-terrain de foot, dispose des cailloux comme on place des joueurs.

Momo ne semble pas entendre, il se balance en cadence, remonté tel un métronome.

"Et voici Zidane qui reçoit le ballon (une pichenette à un petit caillou blanc) qui trompe le goal brésilien (un caillou jaune), et qui du gauche mmmaaaarrrque ! " Un jet de terre parvient aux genoux de Momo, … qui en son mouvement de balancier persiste.

"Bon, ça te plait pas de voir un match de foot ? Putain ! Qu'est-ce qu'elle fout ta princesse, Momo ?"

 

Quand Samir choisit six pierres presque identiques, voulant montrer comment se jouent les "osselets", Momo à quatre pattes essaie de s'en aller… Le garçon fait le clown, l'empêche de partir, puis, comme fait la sœur, le berce un long moment. Momo se calme alors : "t'es pas un mec facile à comprendre, Momo…"

 

Intensément Samir réfléchit, puis soudain : "Je vais faire des dessins avec le caillou." Il montre le silex : "ça sera mon crayon. Le caillou, c'est mon crayon : t'a pigé, Momo ? "

Mais l'autiste a repris ses gestes pendulaires. Samir ne capte pas son regard, mais deux fentes. Samir pourrait partir, mais ne veut "le larguer."

Momo vit dans un monde étrange, évanescent, qui rejoint par instants l'espace du réel. Il regarde ses mains, en agite les doigts, façonne obstinément un tricot invisible.

Et la sœur, Élisa, qui n'est pas arrivée !

 

Elle doit être à peu près de l'âge de Samir, et déjà se comporte en femme responsable, consacrant à Momo beaucoup de temps, bien sûr…

Pour le dessin Samir est doué, il en profite.

Un trapèze, avec la petite base en bas, surmonté d'un triangle : ça fait un bateau. - Un trapèze avec la grande base en bas et, dessous, un rectangle constitue la maison. - Un grand cercle avec des traits extérieurs radiaux : évidemment, ça ne peut être qu'un soleil !

Il trace aussi des bonshommes très rigolos.

Il dessine un avion de chasse, en perspective, plutôt, … très cavalière.

Samir est appliqué : presque allongé par terre.

Momo trouve ça bien et fait tout comme lui.

"Tiens : tu veux dessiner avec le caillou, hein ! ?" Samir tend le silex à Momo qui le prend, et… rature à grands traits l'œuvre réalisée ; puis, très content de lui, porte la pierre en bouche. "Mais c'est pas bon, Momo, recrache ce caillou", dit gentiment Samir en lui tendant la main. Docilement Momo redonne le trophée, son regard se portant derrière son ami.

 

Samir sait qu'elle est là : flotte un léger parfum.

Il n'ose se dresser, tant son trouble est visible ; d'un bref coup d'œil en biais voit deux fines chevilles. Il se relève enfin. Momo en fait autant, se dandine à nouveau de manière incessante.

 

Aussi grande que lui, avec ses cheveux blonds et ses yeux en amande, on dirait une fée. Samir a les yeux verts d'un ancêtre kabyle.

Ils se font face, un peu embarrassés quand même. Ils ne se sont jamais parlé auparavant… "Merci Samir " dit la belle Élisa, souriante ("Elle connaît mon nom ! " s'étonne le garçon.) "L'instant d'inattention a suffit pour qu'il parte et j'étais angoissée qu'il ait pu s'échapper." - Elle parle aussi bien que ma prof' de français, pense Samir séduit et très admiratif, - "Quand je l'ai vu avec toi." un geste achève la phrase signifiant qu'Élisa s'est trouvée rassurée.

"J'ai fait ce que j'ai pu… ", avoue-t-il, humblement.

Soudain, Momo ramasse une pierre et la tend à sa sœur étonnée, en s'écriant : "Ha-you ! "

Il dit : "cailloux " , traduit aimablement Samir.

Élisa est très pâle, des sanglots dans la voix:: "Momo s'est exprimé ! Il a vraiment parlé !"

La jeune fille enlace alors son frère autiste, le caresse, le berce et le cajole encore, tant sa joie est immense. Celui-ci se blottit, heureux de sa trouvaille : les deux enfants sont seuls au Monde fraternel.

Élisa se reprend et regarde Samir affectueusement. Elle ne pleure plus, se décide soudain, s'approche du garçon, … lui donne l'accolade.

Et Samir, ébloui par l'or fin des cheveux, étreint ce corps léger débordant de tendresse qui envahit son cœur…

Momo joue la bascule, interminablement…

 

De retour, ses copains lui disent, goguenards :

Tu ne t'es pas trop emmerdé, pauvre Samir ?

- Non, pour moi ça était super-chouette, les mecs !

Samir vit, en effet, sur son petit nuage. Ils se regardent tous, vraiment abasourdis…

Jacques LAMY

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14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 19:17

C’est sûr, Jean-Claude Touray a tellement roulé sa bosse dans les salons, foires, kermesses et autres plateaux littéraires, qu’il ne pouvait manquer de nous en dire un petit quelque chose, un soir, au café…

 

 

J’ai bien failli être publié dans le dernier numéro de " Fragments et Poussières ", la revue du bref et de l’inachevé. J’avais envoyé une tranche de prose d’une dizaine de lignes intitulée : " dix lignes dix lignes dix lignes, ou la sonnerie du téléphone ". L’œuvre, initialement sélectionnée avait dû, au dernier moment, faire place à un inédit de Sagan découvert dans un vide-grenier, au dos d’une carte postale. Mais je ne perdais rien pour attendre.

Aussi ne fus-je point étonné de recevoir du directeur de la revue une invitation à lire un petit quelque chose, à l’occasion d’une soirée littéraire. " Samedi prochain, de vingt heures à minuit " était-il écrit. " Cette réunion organisée par le comité de lecture, sur les hauteurs de Belleville dans mon grand appartement, sera l’occasion de découvrir, après des prolégomènes gourmands, des fragments de nouvelles brèves et des poussières d’écriture avec leurs auteur(e)s en chair et en os. "

- Ah c’est vous Carnassière ? Sur le forum " Mots dedans " tu as… on se tutoie, non ? Tu as du mordant et même parfois la dent dure.

- Chérubin, joli pseudo, c’est votre second prénom, dites vous… il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés.

- Mais oui Séraphin, il y a deux ans à la remise du prix " Charcuteries en folie ", où le vainqueur, celui qui avait gagné son pesant de boudin blanc, c’était toi… on se tutoie, n’est-ce pas ?

L’apéro-buffet est la première phase de la soirée, l’occasion d’une débauche de quiches, accompagnée d’une orgie de vin rouge et de boissons fortes pour élever la température ambiante. Suite au réchauffement de l’atmosphère, les banquises de timidité fondent… bientôt la glace est rompue, attention tout de même aux icebergs dans la conversation.

La trotteuse tourne trop vite, il est déjà temps de procéder aux lectures. On tire au sort l’ordre de passage, et comme toujours, il y a problème avec le premier : personne n’est volontaire pour essuyer les plâtres, personne sauf moi : je n’ai jamais le trac en public et aucune peur du ridicule. Je me porte donc volontaire. Il était écrit sur le courriel d’invitation : " chaque lecture doit durer six minutes au plus. " Croyant bien faire, j’avais choisi plus court encore en interprétant une prose de trois mille signes : " La célébration de l’œuf au plat ". Plat ? Sûr qu’elle est tombée à plat ma brève, car personne ne pouvait croire dans l’assistance qu’au bout de quatre minutes j’en aie terminé. La chute, point d’orgue inattendu qui d’habitude amuse et déclenche le sourire, est arrivée trop tôt dans une bienveillante indifférence. J’ai dû dire : " ça y est, j’ai fini " pour que le public comprenne que ma prestation était terminée.

Il y a eu, dans ma foulée, du très bon et du plus banal. Mais vous n’espérez tout de même pas que j’en fasse la critique et que je distribue des sifflets ou des bravos aux dix-neuf écrivainternautes qui sont intervenus. Bien trop fatiguant… et en plus, à chacun son truc, ça c’est le boulot du comité de lecture de " Fragments et poussières ", moi j’ai mon ego à dorloter.

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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 08:58
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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 18:17

Aujourd’hui, Suzanne Alvarez jette l’ancre dans les eaux africaines  Salam Aleikum !

 


Tanger
. Nous voici donc sur le continent africain. Le dépaysement est total. Dès notre arrivée, on aperçoit des minarets, des clochers, des collines. Des hauts parleurs psalmodient des versets du Coran. Des petites barques toutes proches, des pêcheurs ont étalé de minuscules tapis et, tournés vers la Mecque, ils se prosternent. C’est le moment de la prière, un rituel qui a lieu cinq fois par jour. Ici, pas de marina, pas d’électricité au quai, pas d’eau non plus car les robinets sont cadenassés. L’été a été très sec et les Tangerois sont ravitaillés par camion citerne venant d’El Jadida, une ville de la côte océane.

- Eh ben ! Heureusement qu’on a fait le plein d’eau à Gibraltar ! Grogne le capitaine de Pythagore, à Eric du voilier " Nuage " qui, ne doutant de rien, a déjà sorti de la soute de son bateau un tuyau d’arrosage pour laver son pont en teck, pourri par la traversée du Détroit..

Après m’être acquittée des lourdes formalités administratives, j’ai pris, accompagnée de ma fille, la direction du Grand Soko* pour un ravitaillement de légumes et de fruits frais. La Médina* est à deux pas. Une chance !

La population est chaleureuse et cache, par des sourires, la misère qui erre partout dans la vieille ville. Mais ce qui frappe surtout, c’est la forêt d’antennes paraboliques, au-dessus des terrasses, et partout, le portrait d’Hassan II grandeur nature, dans la rue et derrière les vitrines des commerçants.

Les regards tristes et profonds qui se sont levés de concert du fond de leur trou qui, l’espace d’un fugitif instant ont croisé les nôtres, nous hantent :

- Pauvres gens ! se désole, Carole. A l’heure où tout le monde chez nous se gave. Et par cette chaleur !... eux, bricolent dans cet égout, comme des rats, les mains dans des fils électriques.

- Une ville du Tiers-Monde, ma pauvre chérie… on n’a pas fini d’en voir de la misère… et ce n’est que le début… quand je pense que nous on se plaint pour un rien… alors qu’eux, en travaillant, n’ont même pas de quoi se payer un casse-croûte… ! Tiens, veux-tu que je te dise, j’en ai l’appétit coupé !

- Moi, c’est pareil, je ne me ferai jamais à toute cette injustice !

Nous venons juste d’atteindre le trottoir d’en face, quand :

- Attends, Maman… Je voudrais vérifier quelque chose… retraversons, s’il te plaît !

- Mais nous n’avons pas trop de temps. Il faut faire fissa, on a notre marché à faire ! Et ton père va encore s’impatienter !

Nous avons fait le chemin en sens inverse et elle m’a attirée jusqu’au bord de l’orifice où se trouvaient les ouvriers, des électriciens probablement. Nous baissons la tête et scrutons la fosse.

- Mais ! dit ma fille, tout haut, et tout en me bourrant les côtes de coups de poings.

J’ai beau écarquiller mes yeux de myope, je ne vois rien d’anormal, seulement deux hommes serrés l’un contre l’autre, en train de griffonner quelque chose.

- Tu parles qu’ils travaillent !... Mets tes lunettes…Ils font des mots croisés !

Deux boules de papier froissé d’où émergent des reliefs de repas gisent à leurs pieds.

Les têtes se relèvent. Les lèvres des hommes s’étirent en un petit sourire moqueur et ils nous saluent gaiement :

- Salam Aleikum !

 


* Soko  : souk couvert où l’on trouve tout ce dont on a besoin.

* Médina  : vieille ville.

 

NB. Depuis l’époque des faits, et la mort d’Hassan II, bien des choses ont changé, de manière positive à Tanger et au Maroc en général, tant sur le plan économique que social et politique.

 

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3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 17:21

Le train pouvait bien filer à toute vapeur, il ne referait pas son retard et on ne l’attendrait certainement pas à la correspondance.

Il était fatigué de voyager au ras des pâquerettes. Il ne comprenait pas pourquoi elle avait refusé qu’il prenne l’avion pour la retrouver. Le train augmentait les distances, alourdissait les bagages, multipliait les risques d’incidents et finalement rajoutait du temps inutile au temps nécessaire.

Elle n’imaginait pas que l’on puisse apprécier la terre de si loin. Depuis longtemps, elle n’attendait plus rien du ciel. Les belles années étaient passées. Elle voulait juste qu’il se rappelle un voyage fait au tout début.

Il n’aimait pas les pèlerinages. Encore moins évoquer les souvenirs. Il n’avait jamais su retenir que des images confuses des noms et des lieux que l’on disait importants. Dans les réunions de famille, il se taisait, la fiction n’était pas son fort.

Elle prenait son temps. Jamais, elle n’avait fait attention à l’heure. Avec la vitesse, elle craignait de voir le monde de travers, de se disperser et de ne rien avoir à dire au retour de voyage. Son père était écrivain, et depuis qu’elle était en âge de goûter à la vie, il la pressait de lui rapporter ses aventures. Elle était toujours infiniment troublée à l’idée de se retrouver en point de mire dans un de ses récits.

Il ne tenait pas en place. Il n’avait jamais une minute à perdre. Attendre, c’était porter des menottes. Le temps brûlait toujours tout très vite, partout. Il aimait partir, peu lui importait la destination. D’en haut, le ciel emportait le besoin de tenir un rôle, la terre s’y étirait indéfiniment et tous les décollages de quelque lieu que ce soit lui procuraient à chaque fois un sentiment d’immortalité.

Le train ne convient pas à tous les voyageurs, voulait-elle bien croire. Il a ses incommodités. La nuit venue, on ne peut presque plus rien fixer, les lignes sont incertaines, on ne sait plus vraiment où il vous mène et il faut alors s’en remettre au seul désir.

Seul dans son compartiment, il cherchait désespérément un angle du ciel ouvert sur les étoiles. Le brouillard absorbait l’espace et l’idée que le temps dévorait toutes choses le submergea totalement. Il regarda sa montre, jugea que le train serait manifestement en retard et que la nuit ne s’achèverait pas sur un de ces interminables baisers dont son amante avait le secret.

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 09:52

Jacques Lamy aime bien les " Histoires d’eau " de Suzanne Alvarez. Comme il aime bien aussi les cafés, bistrots et autres tavernes du bord de mer, il lui dédie ce poème…

 

 

Café du matelot, carré de souvenance           

De ces vieux bourlingueux qui délaissant l'errance           

Retrouvent dans leur verre un secret de jouvence :           

La seconde jeunesse en rêves sans mouvance.          

Les tables sont en bois et les sièges paillés.         

Au coin, se roule en boule un chat ensommeillé.         

Sur la toile cirée, aux carreaux estompés         

Marqués du fond des pots, des vieux sont accoudés.        

 

Ils se chantent leur Mer en sirotant la gnole...

 

Midi, ils passent lents le seuil à tour de rôle

De leur démarche chaloupée,

Semblent sortir par la coupée,

Et quittent à regret cet intime troquet.

Puis, coudes appuyés au parapet du quai,

Ils rêvassent, bouffarde en main, les traits pensifs

Aux doux balancement de houle des esquifs...

 

Le regard d'un marin a les yeux de la Mer,

Le bleu vague

De la vague,

De côte salvatrice au long du phare amer.

Le regard du marin voit l'horizon perdu,

Cette fluide dentelle au rivage inconnu,

Les récifs aigus,

Les longs anneaux

De serpents d’eau,

Les âmes aux nues,

Celles devenues

Des Sirènes nues,

Les perles ruisselantes d’embruns,

Le vol ample des grands goélands

Blancs

Ou bruns,

Le filet de frétillante manne,

En cambuse quelques dames-jeannes

De vieux calva

Qui vient qui va

Au mauvais grain

Du temps chagrin...

 

Jacques LAMY

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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 21:47

A la demande générale et des moussaillons en particulier Suzanne Alvarez nous offre un nouvel épisode de ses " Histoires d’eau " Préparez-vous à chavirer avec :

 

Sale macaque !

 

Dans la coulée d’or du couchant, la mer se prélassait et reflétait le ciel embrasé. Le capitaine et ses deux équipières prirent la décision de tirer sur Gibraltar. De toute manière, il fallait bien emprunter ce détroit pour se rendre au Maroc.

Ils naviguèrent toute la nuit. .

Au petit matin, le Rocher mythique, bien plus célèbre que celui de Monaco, et théâtre de bien d’épopées maritimes à travers les siècles, surgissait devant eux, les propulsant d’un coup en Angleterre.

- Attention, ça rigole pas ici…c’est probablement l’endroit le plus surveillé du monde… vu l’intensité du trafic… et c’est un des ports les plus courus de la Méditerranée ! les renseigna la moussaillonne sans relever la tête de sa documentation…

Ils n’avaient pas encore accosté, qu’ils furent reçus par un comité d’accueil qui les hélait et leur ordonnait de s’amarrer au quai de la douane. Un individu mal embouché, sûr de son pouvoir, s’était avancé lentement, les naseaux pleins de feux et de mépris et leur aboya dessus dans la langue de Shakespeare : le drapeau espagnol était encore en bonne place dans les barres de flèches* de Pythagore. Le Capitaine coula un regard de connivence à sa fille, la jeune préposée au hissage des couleurs. Moins d’une minute après, le pavillon de courtoisie britannique de Gibraltar * avait remplacé l’intrus.

- Trois jours… pas un de plus ! marmonna Marc, douché par l’accueil.

Puis il ajouta plus haut et après que le British se fut un peu éloigné :

- Moi, je vous préviens, les filles, on change le sondeur, on fait le plein d’eau…le gas-oil… la bouffe et après… Tanger ! Pour la lessive, y’a rien qui urge ! fit-il exaspéré.

 Les filles se jetèrent un coup d’œil d’intelligence, mais s’abstinrent de répondre. Tant pis si à bord, il n’y avait plus rien de propre à se mettre et si elles comptaient sur cette halte pour s’occuper du linge. Ce n’était pas le moment de se la ramener.

Après les formalités d’usage, ils gagnèrent " Marina Bay " encombrée, où, après des manœuvres compliquées, Pythagore réussit à se coincer entre " Nuage " et " Amen ", deux voiliers français qu’ils avaient rencontrés sur la Costa Blanca près de Benidorm et avec qui ils feront, plus tard, la traversée pour le Maroc.

 

- Vous avez de la chance. C’est le dernier… sinon, vous étiez bons pour le commander en Angleterre… et pour les délais, je vous dis pas… dix à quinze jours avant que ça arrive jusqu’ici… et encore ! leur annonça triomphant le gars sympa du ship*, dans son jargon.

- Quel bol on a eu ! Mais quel bol on a eu ! On va arroser ça et après, on s’occupe du ravitaillement ! On va pas moisir ici …c’est moi qui vous le dis ! fit le capitaine en sortant du magasin d’accastillage, flanqué de ses deux équipières, et subitement ragaillardi par ce coup de chance inespéré…

La ville est affreuse. Il y a des grues et du béton partout. C’est sale et la pollution est à son comble. Les boutiques sont tenues par des Pakistanais qui ont un sens du commerce tout particulier.

- Avec eux, on a intérêt à payer en Livres Sterling, sinon bonjour l’arnaque ! constata Anna qui était une spécialiste du change.

Partout des British habillés comme au temps des colonies, et des vestiges de canons dans tous les coins. Il y a peu d’Anglais de souche. Seuls les pubs, les bus rouges à étage et les cabines téléphoniques rappellent le Royaume de la Reine Mère.

- La Guiness est un délice… au moins ça ! gourmanda Marc en rappelant le garçon pour une deuxième tournée.

- Pas pour moi… c’est costaud ce truc-là ! déclara Anna.

- Et le coca un vrai bonheur ! renchérit Carole qui sirotait tranquillement son verre.

 

- Nom de Dieu ! Je le crois pas, mais je le crois pas … cette saloperie m’a piqué mon sac….C’est pas possible, je venais juste de le poser pour faire une photo. Je suis maudit ! se lamentait Marc, écoeuré de ne pouvoir rien faire.

Du haut du roc qu’il avait escaladé en vitesse, le voleur hors d’atteinte, s’était arrêté et leur faisait face, toutes babines retroussées et, hilare, il les narguait, un sac à dos vert à bout de bras.

- Sale Macaque* ! hurlèrent-ils tous les trois en chœur, un poing levé dans sa direction.

Alors, ils retournèrent au ship pour passer commande d’un nouveau sondeur et, pour se consoler, s’offrirent même un Autohelm car le pilote automatique Plastimo commençait lui aussi à donner des signes de fatigue. Pendant qu’on y était !

- C’est souvent que ça arrive vous savez ce genre d’histoire. Y’a pas plus hargneux et voleurs qu’eux … un moment d’inattention et pfffttt ! dit le gars du ship qui avait l’habitude, en se retenant de rire, face à la mine décomposée du marin.

De retour sur Pythagore, ils quittèrent la marina, ils firent le plein de gas-oil et l’eau et mouillèrent sur ancre face à la piste de l’aéroport dans la grande baie de La Linéa*. Au moins là, c’était gratuit et on n’était pas les uns sur les autres. Sans compter qu’avec le voisinage des Boeing et des fusées anti-mouettes, on n’avait pas besoin de réveil matin…

 

Mais le paquet tant espéré en provenance d’Angleterre se fit attendre. Quand ils le reçurent enfin, ce fut la météo qui n’était pas au rendez-vous. Alors, ils en profitèrent pour faire la visite du célèbre musée qui les enchanta, signèrent le livre d’or à la mairie, contenant des signatures allant de Winston Churchill à Johnny Hallyday, et traversèrent presque chaque jour la piste de l’aérodrome dont le flot ininterrompu de piétons, vélos et voitures était stoppé seulement quand un avion décollait ou atterrissait, pour se rendre à La Linéa, afin d’y faire des provisions deux fois moins chères du côté espagnol que du côté anglais, pour remplir les coffres de leur bateau. Ils s’amusèrent du spectacle permanent sur le vaste plan d’eau des policiers anglais coursant les trafiquants de cigarettes espagnols munis de vedettes, surnommées également cigarettes et cent fois plus puissantes que celles des British. Ils firent de nouvelles connaissances, s’éclatèrent à l’Anglaise, et ne s’ennuyèrent pas un seul instant. Bref, ils en oublièrent complètement l’incident du sac et, ma foi, trouvèrent ce séjour à vivre dans l’enclave britannique bien agréable.

 

La brume s’était dissipée et dans la journée, ils purent entrevoir l’Afrique. C’est ainsi que peu avant minuit, et un bon mois après leur arrivée à Gibraltar, ils remontèrent l’ancre et appareillèrent, suivis des deux autres voiliers français amis. Ils se sentaient libres, grands et heureux. L’avenir était comme cette nuit étoilée : immense.



*Barres de flèche 
: gréement dont le rôle est de contrôler le cintre latéral du mât.

*Ship  : ou shipchandler. Magasin d’accastillage marin.

* La Linéa  : Andalousie. Centre commercial espagnol à la frontière du territoire de Gibraltar.

* Macaque  : Il faut savoir que sur le Rocher de Gibraltar vivent des singes en liberté, seule attraction du coin. A l’époque des faits, on n’en dénombrait plus que deux cent quarante. D’après les archives historiques, ils seraient arrivés à Gibraltar bien avant l’occupation britannique. Selon la légende, les macaques auraient sauvé l’enclave d’une invasion espagnole au 18ème siècle, lorsqu’ils avaient donné l’alerte aux soldats britanniques. Vénérés comme des dieux, ces singes sont recensés et nourris deux fois par jour par les autorités britanniques. Les Britanniques tiennent à eux comme à la prunelle de leurs yeux et ont déclaré qu’ils quitteraient le Rocher quand il ne resterait plus un seul singe.

 

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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 19:17


Ysiad ouvre une nouvelle discussion sur LA Crise… On peut venir en parler au comptoir, en terrasse, en salle, voire en arrière-salle ou encore dans la rue quand le café sera plein… On peut laisser un commentaire bien sûr mais aussi proposer un texte, une photo, une chanson… Profitez-en, c’est la crise…

 

 

Que de chiffres, mes agneaux ! Une invasion ! Il en pleut de partout. Pire qu’un ban de sauterelles ! Commençons par la population mondiale. Il suffit d’interroger Google pour apprendre que le mardi 14 octobre 2008, à 11 heures et 36 secondes, (heure du pôle), nous étions la bagatelle de 6 732 534 193 à vivre sur la planète.

C’est beaucoup.

Ce que le site de la population mondiale ne mentionne pas, c’est le nombre de pauvres. Il faut aller sur celui de la banque mondiale pour apprendre, en cherchant bien, que trois milliards d’individus vivent avec moins de deux dollars par jour, qu’un milliard cinq cents millions vivent avec moins d’un dollar par jour, que deux cents millions vivent dans la famine et cent cinquante millions n’ont jamais eu la chance d’aller à l’école.

J’oubliais les chiffres de la crise. Pas besoin d’aller sur Google pour les attraper. Il en arrive tous les jours tous azimuts.

De plus en plus gros, de plus en plus lourds.

De plus en plus démesurés.

La crise financière est très vorace. Elle en veut toujours plus. Elle étend ses tentacules. Millions, milliards. Les Etats crachent. Le krach est là, énorme et noir, croquant l’Islande toute crue. Ça balise pas mal dans les hautes sphères. 1929 revient au galop. Tout le monde sur le pont, il n’y a pas une minute à perdre. Le G7 se réunit. Il faut du flouze, beaucoup de flouze pour renflouer les banques européennes gangrenées par les créances pourries. Tout ça, la faute à qui ? A la grande dérégulation. Aux spéculateurs pleins aux as. A la titrisation à tour de bras. Aux tours de passe-passe des as de la finance. A tous les abus commis depuis trente ans. Aux dérives du système libéral. Et que je te refile un peu de dette enveloppée dans du papier cadeau avec un gros effet de levier garanti… par qui ?

Par les Etats, pardi.

1 700 milliards d’euros casqués par l’Europe pour boucher les fissures. Boum. Crac. Au final, qui va payer ? Ah non. Rejeté. C’est une question qui pue. On verra ça plus tard.

L’Islande est sur la paille. A qui le tour ? Encore une question qui pue. Enfin. Concentrons-nous sur autre chose. Tiens, les marchés repartent à la hausse. Regardez comme c’est joli, ces cours qui s’envolent comme autant de petites bulles pressées de rejoindre les cieux du profit ! Tout est permis dans un marché dérégulé. Merveilleux. Et devinez à qui profite la crise ? A des hors-la-loi qui s’en mettent plein les fouilles en faisant fi de l’interdiction de vendre à découvert. De gros et gras spéculateurs sauvages qui se foutent de tout et continuent de parier sur la baisse des cours devant leurs écrans en pensant au caviar qu’ils vont s’enfiler à la louche en ricanant sur la misère humaine.

Un certain Simon Cawkwell raconte dans la presse du 14 octobre qu’il a empoché mercredi dernier 250 000 livres non imposables en moins d’une heure. Cawkwell en quelques chiffres ? 61 ans. 150 kilos de cupidité. 3,3 millions de livres engrangés en 2002.

Et il s’en flatte.

Ysiad


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25 octobre 2008 6 25 /10 /octobre /2008 18:08

Après un mois de périples divers et de remise en forme, Suzanne Alvarez est de retour, avec dans la soute de son bateau quelques hauts faits maritimes. Aujourd’hui :

 

La pêche miraculeuse

 

 

On était presque à la fin de l’été. Ils longeaient la Costa Del Sol. La mer était presque d’huile et le soleil était au zénith. Un calme olympien régnait sur le pont, seulement troublé par un bruit sourd qui remontait du carré.

- Râ ! Râ ! Râ ! faisait la lame de l’éplucheur qui roulait la peau des pommes de terre.

- Les poissons nous boudent… ça fait une semaine qu’on n’a rien pris… et cette belle dorade coryphène qu’on a laissé filer… je suis dégoûtée… elle faisait au moins cinq kilos ! pesta en reniflant l’adolescente qui surveillait les moulinets des lignes de traîne.

Son père, le nez dans une revue d’accastillage, daigna relever la tête pour lui lancer un regard désabusé tout en caressant d’une main distraite le chat niché contre lui.

- J’ai perdu mon plus beau rapala*… encore cent vingt francs de fichus ! fit-il en poussant un profond soupir d’exaspération pour bien manifester son mécontentement. Puis il se replongea dans la lecture de la page des sondeurs*.

- Et c’est quoi le menu du jour ! claironna la moussaillonne à l’intention de sa mère.

Silence radio.

- Tu vas voir qu’on va avoir droit à des maquereaux en boîte avec des patates ! ajouta-t-elle, railleuse.

Le Maître coq * qui ne perdait pas une miette de ce qu’il se disait sur le pont, fit une apparition au-dessus de la descente du carré, ignora l’équipage et scruta l’horizon, comme si les mots de ses paroles y étaient inscrits :

- Et pourtant…il faudra bien vous contenter de ça….Si je compte sur tout le poisson que vous avez pêché ces jours-ci ! fit Anna, morose, en retournant à sa cuisine.

A présent, le vent venait de tomber complètement et les voiles battaient en claquant lamentablement.

- Mince, c’est la pétole* ! Allez ! On affale ! Comme ça, on en profitera pour déjeuner tranquillement. On a le temps ! décida le capitaine.

Après avoir laissé filer cent mètres de chaîne dans un fracas assourdissant, l’ancre s’enfonça dans l’eau.

- Il y a un pêcheur qui nous fait des signes. Je vais voir ce qu’il veut et je vais en profiter pour lui demander s’il peut nous vendre un peu de poisson. Maman, passe-moi vite quelques pesetas ! cria Carole, tout en sautant dans le dinghy* amarré à l’échelle de bain, et toute contente de se rendre utile et de perfectionner son espagnol.

Sur les lèvres du pêcheur, un sourire narquois s’est dessiné, et de loin, ceux de Pythagore, munis de jumelles, ont compris à ses gesticulations la réponse humiliante de son refus qu’il a fait à leur fille, et qui veut dire :

- Tu te fous de ma gueule !

Puis l’annexe a fait demi-tour et les gaz à fond, elle est revenue dare dare s’amarrer à leur bateau.

- Vite ! Il faut partir en vitesse… Ce type est cinglé… Il m’a traitée de tous les noms… Il dit qu’il y a des casiers et des filets tendus un peu de partout… On est dans une zone interdite aux plaisanciers… Si on reste ici, lui et les autres pêcheurs vont nous tomber dessus !

On ne se fit pas prier. On remonta l’ancre, on remit le moteur en route. On oublia le déjeuner.

Le silence qui s’était à nouveau installé était entrecoupé par un sens de l’humour plutôt noir :

- Vivement qu’on sorte de ce pays… jamais vu des gens aussi désagréables que ces pêcheurs espagnols ! On croirait toujours qu’on va leur bouffer leur soupe ! dit l’un d’eux.

Moins d’un mille* plus loin, le moteur se mit à caler.

Le bosco se pencha par-dessus bord :

- A tous les coups, un sac plastique s’est pris dans l’hélice ! Il ne manquait plus que ça…Il va falloir plonger !

- Je vais aller voir ce qui se passe là en dessous ! fit la jeune fille tout en enfilant ses palmes et en ajustant son masque et son tuba. Elle disparut un moment sous l’eau puis réapparut comme électrisée :

- Incroyable ! Vous ne devinerez jamais !

- C’est quoi bon sang ! fit le père avec agacement.

- Un filet de poissons … on a accroché un filet de poissons. Il y en a … je sais pas, moi… au moins un millier !

Armé d’un couteau, Marc descendit à son tour, donna un grand coup dans le filet qui libéra le produit de la pêche, en même temps que l’hélice. Anna remonta avec précaution les deux bouts* fixés aux seaux frétillants et remplis à ras bord qu’elle avait pris soin de glisser sous les filières, le long de la coque. Souriant dans le vide, elle songeait à sa fille et à l’affront subi par le refus du pêcheur ; pensant que quelquefois, dans la vie, il arrive que justice s’accomplisse.

C’est ainsi que la soirée se passa à vider, à écailler, et à mettre en bocaux. L’un coupait des rondelles de citron, l’autre cassait des branches de fenouil en petits morceaux, pendant qu’un troisième surveillait l’autoclave*. La bonne humeur et l’entrain comique de l’équipage eurent raison du malaise qui s’était glissé comme un ver dans le fruit de cette journée.

 

* Rapala : leurre (poisson artificiel) utilisé pour piéger le poisson.

* Sondeur : appareil servant à mesurer la profondeur des fonds marins.

* Maître coq : cuistot sur un navire.

*Pétole : expression utilisée pour signifier qu’il n’y a pas un pet de vent.

*Dinghy : canot pneumatique, appelé aussi youyou ou annexe.

*mille marin : 1852 mètres.

*bouts : cordages fins.

* autoclave : appareil de cuisson (genre cocotte-minute) destiné à cuire et stériliser (ici, les bocaux à conserves).

 

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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 19:52

C’est avec quelques jours de retard que nous publions la chronique mensuelle de Gilbert Marquès " A propos de… " On pourrait vous dire que c’est la faute à la Crise mais on aurait tôt fait d’apprendre qu’au café on pensait plutôt à la fête ces derniers jours…

 

 

Une chanson exaltait jadis le temps des cerises…

Aujourd'hui, les médias brodent à l'envie sur la crise…

Ce pourrait être le début d'un poème satyrique aux accents pamphlétaires même si pour toute nourriture, il reste de la cerise seulement le noyau. Malgré tout, le planter peut donner naissance à un nouvel arbre qui avec de la patience, du temps, de la persévérance mais aussi un peu d'amour accompagné d'eau fraîche, sera susceptible d'offrir quelques fruits.

Un proverbe prétend qu'à quelque chose malheur est bon. Il implique ainsi théoriquement que des enseignements peuvent être tirés de cette crise que nous subissons afin d'éviter qu'à l'avenir, pareil phénomène se reproduise. Je suis sceptique. L'histoire prouve en effet que l'homme, depuis son apparition, se montre inapte sinon incapable d'approfondir le passé afin de ne pas recommencer les mêmes erreurs. Si tel avait été le cas, guerres et famines auraient disparu depuis longtemps. Cependant, l'intérêt particulier primant sur l'intérêt général, défaut atavique de l'esprit humain, le chaos règne sur la planète.

L'homme n'est pourtant pas si bête qu'il ne puisse faire preuve de suffisamment de discernement ou de lucidité pour lui permettre de se sortir des pires situations. Il le peut d'autant plus facilement aujourd'hui s'il le veut, qu'il a à sa disposition des outils prévisionnels pouvant l'aider dans ses analyses. Ne procède-t-il pas à des études de marchés ? Mais à toute raison s'opposent cupidité et pouvoir, deux armes délétères impossibles à maîtriser jusqu'à ce qu'un accident de parcours l'oblige à réagir autrement.

Alors, curieux, j'ai voulu savoir ce que disait mon dictionnaire à propos du mot CRISE. Si j'excepte les significations médicales, j'en trouve trois autres selon le Larousse Lexis. Je les cite :

1/ Période difficile dans la vie d'une personne ou d'une société, situation tendue, de l'issue de laquelle dépend le retour vers un état normal.

2/ Manque de quelque chose sur une vaste échelle

3/ Rupture périodique entre la production et la consommation.

Chacune de ces définitions correspond à ce que nous vivons depuis quelques semaines au présent. Elles entraînent immanquablement quelques questions.

- D'abord, qu'est-ce qui peut être considéré comme un retour à l'état normal ? Celui qui existait avant les crashes boursiers où l'argent roi enrichissait les riches et appauvrissait les pauvres ? Ou bien celui de l'idéal révolutionnaire de 1789 ayant donné la devise "Liberté - Egalité - Fraternité" et resté à l'état utopique ?

- Ensuite, que manque-t-il sur une vaste échelle ? L'absence soudaine de liquidités mais dans ce cas, d'autres crises bien plus graves comme la faim dans le monde, sévissent depuis bien longtemps sans que nul ne s'en émeuve sinon au moyen, parfois, d'actions humanitaires ponctuelles. Ce sont des endémies qui n'ont pas de répercussions planétaires. Que des pauvres meurent de faim n'est pas en soi un événement si important qu'il vaille de s'y intéresser mais lorsque les bénéfices des grands fortunés sont amputés de quelques millions spéculatifs, il faut immédiatement tirer la sonnette d'alarme et ameuter les populations.

Il y a dans cette réaction quelque chose que je ne comprends pas. La bourse ne s'apparente-t-elle pas à un jeu ? Elle a ses propres règles et comme dans toute partie de poker, il y a des gagnants et des perdants. Pourquoi faudrait-il que les perdants soient mauvais joueurs en exigeant réparation de leur malchance alors qu'ils sont les seuls fautifs ?

- Enfin, la rupture périodique d'équilibre entre la production et la consommation qui détermine la crise financière, est consommée depuis longtemps. Elle a commencé depuis la fin des années 1950, lorsque les banques n'ont plus à assurer leurs avoirs par la contrepartie or. Dès lors, monnaie a été battue à tort et à travers pour favoriser le développement économique, autant dire compensée par du vent. La spéculation s'en est mêlée au point que l'argent virtuel s'est finalement suffi à lui-même pour s'auto-produire, indépendamment de la production et de la consommation et donc de l'humain. Tout s'est joué ces dernières décennies sur des théories et non du concret : travail, biens, thésaurisation. On se rend compte aujourd'hui que tout ce que nous croyions avoir gagné n'a aucune valeur. Le marché de l'immobilier s'effondre et à part se consoler en disant avoir un toit sur la tête, il n'est plus négociable pour éventuellement dégager des fonds sauf à le brader. Ainsi le robinet des crédits est-il brusquement coupé pour avoir été trop longtemps ouvert trop généreusement de façon inconsidérée. Résultat ? L'inévitable récession même si les gouvernements se refusent à employer ce terme et se veulent rassurants. Pour ce faire, ils injectent des sommes colossales pour tenter d'enrayer le processus de dégringolade en empruntant eux aussi mais... à qui ? Aux banques ? Elles sont exsangues ! Aux particuliers ? Sans aucun doute et non par un appel à la générosité publique mais par l'impôt de sorte que cet argent a priori destiné à d'autres secteurs fera tôt ou tard défaut pour aider les populations à mieux vivre. D'une manière ou d'une autre, le peuple contribuera contre son gré à creuser plus encore le fossé qui sépare les différentes couches de la société si l'attitude des autorités se borne essayer de sauver de la ruine ce qui est déjà délabré.

Au temps des cerises, un foyer dépensait ce qu'il gagnait. Depuis, les états comme le simple quidam vivent au-dessus de leurs moyens, souvent en empruntant au bout du compte plus qu'ils ne perçoivent et ne peuvent par conséquent rembourser d'où la spirale du surendettement. Pour reprendre une expression populaire, nous avons tous voulu le beurre, l'argent du beurre et la crémière en prime. Cette fuite en avant vieille d'environ un demi-siècle, ne pouvait pas se poursuivre sans risque. L'histoire qui se répète, présente la note.

Ne serait-ce pas cette fois les vrais prémices de la chute du capitalisme libéral après une lente érosion des valeurs monétaires et marchandes ? Depuis quelques décennies, l'argent ne naît pas de l'échange mais en tant qu'entité hermaphrodite, s'auto produit au travers des marchés boursiers sans aucune contrepartie. Ainsi est apparue une hydre de plus en plus gourmande au point qu'elle finit aujourd'hui par ressembler au serpent qui se mord la queue et que son insatiable faim entraîne à se bouffer entièrement. La bestiole a les tripes à l'air et le phénomène semble irréversible malgré les plans de sauvetage lancés en urgence. Il s'étend vers tous les pays réputés riches. Les banques sautent les unes après les autres de sorte que les gouvernements vont exploser avec s'ils ne modifient pas rapidement leur stratégie. Va falloir à un moment ou à un autre et ce le plus rapidement possible, qu'ils aillent chercher le fric où il se trouve s'ils ne veulent pas sombrer au niveau des pays les plus démunis. Même si c'est malheureusement catastrophique pour les peuples qui n'ont pas su non plus réagir notamment en votant pour des gens tels que les dirigeants des vieux pays réputés développés, c'en est peut-être fini de l'économie basée sur le seul profit financier qui a pris les peuples pour des quantités négligeables. Va certainement falloir compter maintenant avec le facteur humain pour de bon et revoir de nombreuses ambitions grandioses à la baisse. Va falloir s'occuper des gens car sans eux, pas de salut possible et si les grands argentiers continuent à les ignorer, ils ont du souci à se faire pour leur avenir qui n'est plus tout tracé même s'ils essaient de sauver les meubles. Serait temps que les vrais responsables de toute cette chienlit paient pour leurs manipulations, les politiques compris qui ont fermé les yeux sur ces agissements souvent d'ailleurs parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement puisqu'ils étaient aux ordres des économistes quand ils ne les ont pas favorisés en étant partie prenante.

Voilà qui commence à ressembler à la morale de l'arroseur arrosé, non ?

Aussonne, le 16 octobre 2008

Gilbert MARQUÈS

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