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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 19:36

Comment retrouver un souvenir perdu avec le temps ? Telle était la question posée par un internaute dans le Blogcity N° 21. Une question qui en amène d’autres, inévitablement. Ysiad nous propose ici quelques pistes…

 


Cette question vaut la peine que l’on y réfléchisse un instant. Je me souviens… Mais de quoi nous souvenons-nous ? Que reste-t-il après que le temps a tout dévoré ? Dans le meilleur des cas, un appareil confus d’images, sur lequel la mémoire vient buter. Car enfin tout s’efface derrière nous. Le visage, le timbre de la voix, le contour de la maison, la couleur du gravier : il ne reste rien à la mémoire qu’une trace ténue que l’on appelle souvenir. Quand le manque se fait cruel, quand l’envie de ressaisir quelque chose se fait impérieuse, justement à cause du temps qui passe, nous nous jetons sur les photos. C’est notre seul recours, notre seule échappatoire contre le temps qui efface tout. Et quand par hasard la photo que l’on cherchait s’est détachée de la page et qu’il ne reste plus que quatre coins collés sur le papier, le souvenir est perdu. A jamais. L’écrivain Cormac Mc Carthy, dans un de ses romans, fait dire à l’un de ces personnages, je cite de mémoire, que l’être humain se souvient toujours des mauvais souvenirs, et jamais des bons (il le dit forcément mieux que moi mais je fais comme je peux avec les moyens du bord.) Tout se passe comme si le temps attendait patiemment pour se jeter sur ce que nous avons de plus précieux.

Un souvenir n’est très doux que parce qu’il abolit la distance à l’instant où il revient.

Le seul, l’unique moyen de " retrouver " ce souvenir perdu consiste à le rebâtir, à réorganiser les choses autour de lui, à lui faire un nouveau décor, Marcel Proust ne s’y est pas pris autrement avec sa madeleine.

J’ai pour ma part le souvenir d’un coucher de soleil unique sur une île grecque. Je ne me souviens plus du nom de l’île, je ne sais plus l’âge que j’avais ni pourquoi je me trouvais là, je me souviens simplement que je descendais une pente à vélo prudemment, lentement, accrochée à mon guidon, en freinant dans les virages, (et non à toute berzingue comme mon fils de 16 ans qui anticipe les pentes comme les montées et qui ose me dire, en me voyant pousser ma maudite bécane grinçante dans la côte, écarlate sous mon casque que je donne vraiment une image déplorable de la France), m’efforçant de ne pas regarder le ravin qui bordait la route. Je suis loin d’être une grande sportive, je le reconnais (et le temps n’arrange rien à l’affaire), et j’ai encore très peur des ravins, c’est ainsi. Toujours est-il que la route serpentait dans la montagne, et que j’étais bien trop concentrée sur mon guidon pour prêter attention à la nature qui m’entourait. Et voici que dans un dernier virage, brusquement, le soleil a surgi, éclatant, dans toute sa sanglante beauté, posé comme une apparition sur la ligne d’horizon. Sublime. Rien que pour mes yeux. Le cadeau en pleine poire. Alors, pour la première fois, je me suis redressée sur mon vélo, mes mains ont relâché la pression sur les freins, et je me suis laissée glisser en oubliant mon appréhension, toute à la fascination du disque pourpre qui glissait lentement dans l’échancrure des collines. Cette merveille à moitié engloutie me faisait oublier la route, la pente, l’appel du ravin, le grincement des freins, le métal froid sous la paume, et s’offrait à moi comme un signe salutaire, un cadeau de l’Olympe, un émerveillement, un don pur sur cette route de Grèce.

Et coup de bol, je ne me suis même pas viandée avant le plat de la route (ou alors je l’ai oublié).

Depuis il y a eu d’autres couchers de soleil, mais je ne me souviens d’aucun. Seul celui-ci s’est détaché, même si tout, autour de lui, a disparu. Rien ne subsiste d’autre que le souvenir de ma peur brusquement emportée par un soleil rouge, un soir d’été, quelque part dans le Dodécanèse.

                                                                                                                  Ysiad

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

EmmaBovary 17/09/2008 22:18

Moi, là, ce soir, c'est du phare du Créac'h dont je me souviens, dans la nuit, lumière verdâtre et intermittente, coeur de l'île. Puis, dans le brouillard, bruit sourd et fort de la corne de brume que j'entendais pour la première fois. Un souvenir qui me fait toujours sentir ailleurs, partout où je me trouve...

Anna 14/09/2008 21:40

Les souvenirs sont fugaces, fantasques, aussi insaisissables que des papillons et ils peuvent être aussi merveilleux que les plus beaux d'entre eux. Bravo pour ce récit

M agali 14/09/2008 20:58

Est-ce que tout n'est pas mémoire? Tout est souvenir, jusqu'à notre propre nom, ou 2 et 2 font 4. Tout. Même les sentiments!

CORINNE 14/09/2008 20:35

JE ME SOUVIENS DE PERECune réponse pour les souvenirs en creux

Patrick 14/09/2008 20:04

La mémoire peut se lire comme un roman. Terre de fictions, lieu d'enchantements ou d'embarras, elle se concentre au hasard des rencontres sur quelques images dispersées de  l'histoire de chacun. Que celles-ci nous procurent du plaisir ou qu'elles nous remplissent de douleur, leur mises en mots les fait passer de l'état intime et presque sauvage à une sorte d'état domestique, et c'est pourquoi qu'en définitive, nous lecteurs, n'en connaissons jamais que leur narration...