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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 19:49



















Une nouvelle signée

Suzanne ALVAREZ




Toute ressemblance avec l’appel à textes affiché à l’entrée du café pendant l’été serait tout simplement fortuite…

 

D’où lui venait l’insidieux dégoût qu’elle sentait grandir en elle à l’approche de Noël ?

Aujourd’hui, le jour tant redouté était arrivé. Se souvenait-il, lui aussi ? Machinalement et comme pour étayer sa pensée, Claire leva la tête du paquet cadeau qu’elle s’appliquait à faire. Elle l’observa à la dérobée. Il était accroupi, occupé à retourner les invendus de la presse.

De l’endroit où elle se tenait, elle ne voyait qu’un dos puissant et la masse grisonnante de ses cheveux. Une mèche plus rebelle que les autres, lui donnait, vue sous cet angle, un air presque comique. Malgré sa tristesse, elle ne put s’empêcher de sourire.

Comme mû par le pressentiment qu’il était regardé à son insu, il se retourna… Elle nota avec amertume le regard vide qui la traversait et fut aussitôt renseignée sur ses pensées. Puis il reprit sa position initiale et ils continuèrent leur travail, silencieusement.

La panoplie du parfait petit chimiste disparut sous le papier étoilé et s’enrubanna de rouge frisotté…

Dehors, un vent glacial s’engouffrait avec rage sous le préau de la galerie marchande, faisait trembler dangereusement l’enseigne " TABAC " et repoussait méchamment la porte d’entrée de leur magasin. Par intermittence, des odeurs de viandes rôties filtraient. Des tours phalliques de béton avoisinantes, il émanait une myriade de points lumineux clignotants qui se reflétaient dans leur vitrine. A chaque poussée du vent, on pouvait percevoir une vague rumeur d’espèce humaine joyeuse et des accents de musique métronomique.

Et toute cette gaieté insouciante et anonyme lui glaçait le cœur et durcissait la boule d’angoisse qui l’assiégeait et l’étouffait.

" Un an déjà ! " songea-t-elle.

Dans son souvenir, la nuit était déjà là et le mistral soufflait aussi fort que ce soir. La rudesse de cet hiver avait surpris tout le monde. De mémoire de Méridional, " On n’avait jamais vu ça ! ". La neige, exceptionnelle pour l’endroit, était tombée en abondance depuis la veille. Quelques retardataires cherchaient un cadeau de dernière minute, histoire de ne pas arriver les mains vides chez les amis, mais surtout, pour pouvoir se goinfrer en toute tranquillité…

C’est alors qu’elle le vit, grelottant de tout son être, dans le fond du magasin. Il avait trouvé refuge près de l’unique source de chaleur : un radiateur électrique mural qui parvenait péniblement à réchauffer la boutique. La porte s’ouvrait continuellement. Les haillons qui lui servaient d’habits étaient maculés de boue et tout mouillés. On ne pouvait qualifier de chaussures, les choses informes qui bâillaient à ses pieds et dont l’une d’elles était retenue en travers par de la ficelle. Il laissait passer son tour…

Au bout d’un moment, craignant que sa station prolongée ne se remarquât, il s’avança comme à regret et tout gêné, jusqu’au comptoir. Balbutia quelque chose d’inaudible. Jean avait pourtant réussi à capter une marque de cigarettes…

Claire les méprisait tous. Mais c’était elle, surtout, qu’elle méprisait. Bien sûr, elle mettait son mari en dehors de tout cela ! N’avait-il pas, d’emblée, eut le geste qu’il fallait ? Celui d’offrir le paquet de " Gauloises Bleues " sans filtre au pauvre hère qui avait voulu le payer à l’aide d’une multitude de piécettes de cinq et dix centimes. Jamais elle ne pourra oublier le sourire qui l’avait irradié une fraction de seconde et puis aussi les yeux emplis de bonté qui remerciaient son bienfaiteur, tandis qu’il ne pouvait dompter le tremblement qui agitait son corps tout entier. Mais surtout, la petite étincelle d’espoir qu’elle avait surprise dans le regard de l’homme, l’avait bouleversée, et la pourchassait comme un remords.

Car rien dans l’attitude de ce malheureux n’avait échappé à ces " petits-bourgeois " nantis. Toutes les paires d’yeux, friands de sordides et de sensations fortes s’étaient, à l’unisson, braquées sur lui. Un silence de plomb pesait…

Mais loin de les attendrir, la présence de l’homme semblait, au contraire, les contrarier. Pire, ils en voulaient au commerçant de s’être laissé aller à la compassion. " Ca risque pas qu’on nous fasse des cadeaux, à nous ! " fit une vieille sorcière. Et comme pour s’assurer de l’effet produit par ses paroles, sa tête de vieille grimace atrabilaire pivota et fit face à l’assistance muette, quêtant une approbation. Mais plus par lâcheté que par désaccord, ils détournèrent leurs regards, refusant par-là même de se faire complices. La vipère, commissures aux lèvres, esquissa un sourire pékinois. Claire réprima avec peine l’envie de l’étrangler… Elle regarda son mari et ne remarqua que la contraction de ses mâchoires.

Pudique, l’homme accusa l’humiliation avec courage, adressa un signe de tête à Jean et ressortit comme il était venu, sans doute un peu plus las, dans la nuit glaciale.

Claire voulut protester, eut envie de le retenir et aurait voulu les pousser dehors tous ensemble. Mais elle ne fit rien de tout cela. Pas un son, pas un seul mouvement. Elle était comme tétanisée. Finalement, elle se tut. Ne sachant nommer ce qui la dévastait…

Ils continuèrent à les servir, mais le cœur n’y était plus. Le transistor chantait " Petit Papa Noël ". Jean allongea le bras et stoppa l’irritante rengaine. La fête qui n’avait pas encore commencé avait, tout du moins pour eux deux, déjà pris fin et un fossé inéluctable venait de se creuser entre elle et lui.

Le magasin se vidait peu à peu. C’était bientôt l’heure de la fermeture. Claire appréhendait la confrontation avec son mari…

Le dernier client parti, soucieuse de combler un vide qu’elle pressentait équivoque, elle s’affaira à ramasser les chutes de papier cadeau qui traînaient un peu partout. Pourtant, il ne pipa mot. C’était sa vengeance. Elle aurait voulu déchirer ce silence qui la rendait folle, mais ne sut comment faire. Alors, elle fit comme lui. Ne dit rien...

L’ascenseur, un vieux modèle à battants vitrés les conduisit en grinçant à leur sinistre appartement situé au septième étage d’un vieil immeuble de 1930. C’était à deux pas de leur travail. C’était pratique. Leur face à face dans la cabine minuscule fut un supplice. A aucun moment ils n’eurent un vrai regard l’un pour l’autre. Ils s’épiaient seulement, à la dérobée. Leur douleur était palpable.

Dans une secousse, le monte-charge les déposa sur leur palier. Pressés de sortir, ils se heurtèrent et émergèrent presque en même temps, comme des naufragés. Ils étaient au bord de l’asphyxie.

A peine entré, il se rua sur le téléviseur. Le bain sonore les coupa un peu plus l’un de l’autre. Puis il se servit deux grands verres de bon Bordeaux qu’il but coup sur coup, décréta qu’il n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il était crevé.

Il se dirigea vers la chambre et stoppa devant la porte, une main sur la poignée. Se doutant qu’elle l’avait suivi des yeux, il se retourna et la regarda avec ce qu’elle crut être de la haine. Ce n’était que du mépris. A ce moment, elle pensa qu’il était injuste et que lui aussi aurait pu faire le geste de retenir l’homme. Elle était anéantie de colère, de chagrin, de tout.

Restée seule, elle éprouva la douleur du remords qui la tenaillait et qui venait de l’amputer. Pour broyer son désespoir, elle fut saisie tout à coup, d’une frénésie de propreté et entreprit de nettoyer la cuisine à fond…

Quand elle fut pratiquement sûre qu’il dormait, elle pénétra à son tour dans la chambre… Elle ne put trouver le sommeil. Sa conviction que l’homme était mort de froid, mûrit jusqu’aux prémices du jour, renforcée par son délire…

Le lendemain et les jours suivants, elle feuilleta fébrilement et à l’abri des regards, les journaux locaux. Puis elle tomba sur un entrefilet qui relatait " la mort d’un harki, dans le froid et dans l’indifférence générale ". Il était retourné à l’anonymat qui était le sien.

A dater de ce jour, elle se jeta à corps perdu dans le travail, ne voulant pas s’accorder un seul de ces insidieux instants de répit qui lui faisaient penser à l’impensable. Il était devenu son fardeau, son calvaire, son tourment.

D’un accord tacite, ils ne firent jamais allusion à cette nuit tragique et ne fêtèrent plus jamais Noël. Leur douleur complice et leur haine mutuelle n’avaient pas besoin de mots. Chacun avait conservé cela comme un secret qui lui était propre, total, entier.

Vingt longues années ont passé depuis…Elle vit seule à présent. Ils ont fini par se séparer. Dans un autre lieu, dans une autre ville, dans une autre vie.

Dans quelques jours, ce sera encore Noël. Sa fille, sa Caroline chérie qui habite en région parisienne, vient tout juste de lui annoncer qu’elle ne pourra passer les fêtes avec elle. Un impondérable. Elles se verront après. Si elle savait comme ça l’arrange !

Son souvenir ébauche les contours d’un visage, s’estompe en partie pour ne retenir finalement que le regard où brille la petite lueur d’espérance. Elle tente de repousser la vision cauchemardesque. Mais en vain. Le regard se fait plus précis, plus impérieux et s’impose à elle avec plus d’acuité, plus terriblement encore.

On entend hurler le vent.

Derrière les vitres de sa chambre, elle regarde sans les voir les dernières feuilles des arbres qui tournoient furieusement, tandis que ses pensées déroulent le film de son désespoir et donnent libre cours à son chagrin.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Lastrega 15/09/2008 11:01

C'est gentil Françoise de me rappeler ce petit surnom dont on m'a affublée depuis... oulala ! Hé oui, j'ai un petit don (enfin, pas si petit que ça), mais je dois garder le secret, sinon, fini !A Jean-Pierre "le gentleman-complimenteur", j'ai bien trop de souvenirs pour faire un roman... je rigole, une encyclopédie en 50 volumes n'y suffirait pas. En tout cas, merci quand même pour "la belle plume", même si je doute...

Jean-Pierre 14/09/2008 21:36

Bravo Lastrega! Belle observation d'une société où les mal-lotis méprisent ceux qui se sont enfoncés dans la fange. Il est toujours bon de savoir qu'il ya encore plus misérable que soi pour se sentir un peu supérieur. Tu as une fort jolie plume, il serait peut-être temps que tu passes à la vitesse supérieure pour t'attaquer au roman. Avec tes années passées sur la Grande Bleue tu devrais nous concocter quelques pages au parfum d'écume pour notre plus grand plaisir.

Françoise 13/09/2008 13:15

Merci, Lastréga, notre sorcière bien aimée.

Lastrega 11/09/2008 19:19

Merci à vous Zelma et ANNA... ça me fait bien plaisir ce que vous me dites-là.

ANNA 11/09/2008 18:26

J'aime bien ton écriture, Suzanne ALVAREZ. Tu sais si bien nous faire passer du rire aux larmes.Encore BRAVO ! pour cette belle page.