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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 13:21


Après quelques semaines passées à humer l’air du large, Suzanne Alvarez fait de nouveau escale au café avec un peu de musique pour accompagner cette nouvelle...



Rhapsodie in blues

 

Aujourd’hui, ne me restent que ces détails arrachés à ces moments terribles. Pourtant, même à huit mille kilomètres, et après toutes ces années, je ne peux m’empêcher d’être là-bas. Ma pensée y revient sans cesse, et ces images affreuses brûlent en moi, tel un charbon ardent.

 

 

Dans les mains larges comme des battoirs du colosse à la force tranquille qui nous faisait face, le verre paraissait fragile. Cherchant une respiration exagérément calme, et oubliant qu’il se référait à un discours silencieux, Peter finit par articuler :

- C’est mieux de partir… on ne peut plus rester ici …

Puis il ajouta, tentant de se convaincre lui-même de ses propres paroles :

-Il faut se secouer… ne pas se laisser aller… continuer à avancer !… Vous comprenez ?

Et tandis qu’il disait cela, chacun se remémorait la scène de la veille, repassant en pensée l’effroyable film sans paroles.

Tout s’était passé si vite que nous n’avions pas eu le temps de bien comprendre. La gamine en jupette rouge qui dansait presque chaque soir sur la terrasse du " Mambo ", pour distraire la clientèle, en échange de quelques malheureuses pièces, s’était écrasée sur l’un des quais de la Marina de Port-Saint-Charles, dix mètres plus bas, juste devant Rhapsodie, le sloop* de Peter.

Cela faisait plusieurs semaines que nous étions ici et que nous n’arrivions pas à décoller, tant nous nous sentions bien à la Barbade*. Mais ce samedi-là, nous étions réunis pour la dernière fois autour d’un pot d’adieu, sur Sindbad, la goélette de Roger, le Canadien, et pleins du même malheur. Après, on reprendrait sa route en solo, pour tenter d’oublier l’inoubliable.

A un moment donné, Roger avait dit :

- Il n’y a presque plus de glaçons !

- Des glaçons ? Peter avait répété lentement ce mot, essayant de le faire entrer dans sa tête, puis, il avait annoncé qu’il en avait tout une cargaison sur son bateau.

-Bougez pas, je reviens de suite! avait-il fait presque joyeusement, en enjambant les filières de la goélette, passant sur le pont du ketch d’un couple, Allemands comme lui, pour s’engouffrer enfin à l’intérieur de son voilier.

 

Le silence s’était à nouveau installé. Nous attendions son retour, la tête basse, les yeux rivés sur notre verre. Chacun tâtant son cœur. Cela faisait si mal. La nuit blanche que nous venions de passer nous avait éreintés…

Puis on avait entendu comme le bruit d’une explosion. Non, une détonation, plutôt.

 

 

Devant la descente du carré du voilier Rhapsodie, nous contemplions tous la scène, hallucinés, saisis et comme figés dans l’horreur, au point qu’aucune larme ne coulait de nos yeux.

De sa poitrine ravagée par la balle du Vernet Caron*, du sang avait giclé, souillant une partie des boiseries et des coussins, maculant un livre de Francis Chichester*. Ses yeux clairs étaient grand ouverts, immenses, comme si sur le point de mourir, il avait voulu se remplir des visions que la vie ne pourrait plus jamais lui offrir.

 

Cela faisait déjà cinq ans qu’il tenait avec ces images rouges dans la tête, qu’il faisait semblant d’être fort pendant le jour, qu’il pensait qu’il pouvait y avoir encore du bonheur dans ce monde, que le paradis était là, sous ses pieds, et que rien d’autre n’était vrai. Chaque nuit, pourtant, au plus profond de son sommeil, Hans, son meilleur ami, son équipier qui avait trouvé la mort en voulant le sauver, lui, Peter, de la noyade, lui rendait visite, s’invitait dans ses rêves, tandis que sa culpabilité de n’avoir pu rien faire pour le sauver à son tour et d’être vivant à sa place, le torturait d’un déchirement sans fin.

  

*La Barbade ou Los Barbados : petite île corallienne de la Caraïbe au Sud-est de Sainte-Lucie. On y parle l’anglais et le dialecte Bajan, mais on entend aussi parler souvent le français.
*Sloop : gréement de bateau à voile à quille avec un seul mât (central). *Vernet Caron : fusil de chasse
*Sir Francis Chichester 
 : navigateur britannique qui, en solitaire, fit, en 1966, le tour du monde à la voile en 226 jours, à bord de son ketch " Gypsy Moth IV ". . 

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Martine 27/09/2009 15:29


Di vin jusqu'à l'ivresse Divine Nina.


ANNA 23/09/2009 17:14


Merveilleux ! Et merci Suzanne pour la vidéo.


Lastrega 21/09/2009 17:04

Ah ! Bon ? Mais qu'est-ce qu'ils nous font en Régie ?Et comme ça, c'est-y pas encore mieux ? http://www.youtube.com/watch?v=5T3FXFnoTzE

ANNA 21/09/2009 15:15

Alalalala capt-aine Alvarez, j'ai beau cliquer sur "don't let me be misunderstood" le chef d'oeuvre dont tu parles. Je viens seulement de voir le commentaire du 15/09, mais impossible d'écouter.

Patrick 17/09/2009 14:27

Magnifique. quelle énergie !