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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 18:15

Allez savoir pourquoi Suzanne Alvarez décide un jour de lever l’ancre d’un coin de paradis pour aller le jeter dans un autre… La mer serait-elle remplie de baies imaginaires où brilleraient des êtres rescapés du capharnaüm terrestre ? Mais alors qui sont ces créatures qui ne cessent d’agiter des mouchoirs et des fanions quand le Pythagore pointe son mât à l’horizon ?

 

Un havre de paix

 

 

Maintenant qu’ils étaient partis, elle n’éprouvait rien d’autre qu’un battement fou aux tempes, avec un besoin absurde d’éclater en sanglots.

- On peut quand même dire qu’on a eu chaud… mais finalement… faut pas traîner ici ! On s’arrêtera à Sainte-Lucie, fit Marc complètement épuisé après avoir galéré un bon moment pour relever l’ancre qui résistait.

 

Dans une débauche d’eaux turquoises qui laissait dans un émerveillement écœurant et radieux, et après la splendeur des lagons envahis de centaines de voiliers et de charters portant pour la plupart le drapeau de l’United States Of American, ils quittaient la barrière de corail aux passes délicates à négocier et les forts courants, pour une ultime halte avant la Martinique, dans la dernière île des Grenadines* : Saint-Vincent.

Quel charme, quel silence dans la petite baie de Wallilabou ! C’est pourtant vrai qu’ils se sentent bien, là, seuls au milieu de ce petit paradis enveloppé d’un manteau vert luxuriant. Au fond, silencieuse aussi derrière ses fenêtres bardées de moustiquaires, une façade blanche et anonyme s’érige. Devant son porche, un Zodiac* est amarré.

A peine une demi-heure après leur arrivée, et alors qu’ils commençaient à se détendre, l’ambiance est devenue tout à coup inquiétante et irréelle quand, surgissant de nulle part, six silhouettes efflanquées ont fait irruption devant eux, avec, dans le fond de leur embarcation, des paniers, des chapeaux tressés, des noix de cocos, des mangues, des piments, des poivrons et même des coupe-coupe et aussi des sacs contenant sûrement de la drogue qu’ils allaient à coup sûr leur forcer à acheter. C’étaient des individus arborant des bonnets crochetés aux couleurs de la Jamaïque et d’où dépassaient d’interminables dreadlocks*, qui leur ont aussitôt proposé les produits de leur marché flottant contre quelques dollars. Ceux du Pythagore se sont exécutés en vitesse, leur prenant deux paniers pleins de fruits et de légumes, ont filé un peu plus d’argent qu’ils n’en ont demandé, pressés de les voir partir. Mais les autres ont pris tout leur temps. Ils sont restés là, leur pirogue adossée à leur voilier, les regardant sans broncher, et souriant entre eux. Anna et Marc ont bien senti qu’ils les observaient, qu’ils les guettaient et profiteront de leur première défaillance pour grimper sur leur bateau et les piller.

A un moment donné, Marc a remarqué les fréquents coups d’œil dans la direction de sa femme et les chuchotements dans leur langue dont elle semble être l’objet. Là, son sang n’a fait qu’un tour. Il s’est emparé de la gaffe et du crochet de boucher destiné à achever les poissons pris à la traîne et, menaçant, il leur a fait face. Alors les gars ont ricané laidement et Marc a glissé à Anna :

- Va vite t’habiller… Ne reste pas toute nue !

- Toute nue… toute nue a-t-elle répété comme quelqu’un qui essayait de se souvenir d’une langue étrangère apprise autrefois. Ah ! Bon ? a-t-elle fait d’une voix blanche…. Non, mais… qu’est-ce qui te prend… toi aussi, tu es en maillot… je ne vois pas la différence !

- T’inquiète, eux la voient la différence !

- Tu te fais des idées ! Si tu crois que c’est le moment de s’habiller ! a presque crié Anna, qui venait de voir un des Rastas tripoter le mousqueton* qui reliait l’annexe en alu à leur bateau.

Ce petit jeu d’usure a duré un bon moment… tout en sourdine.

Et que croyez-vous qu’ils firent après ça ? Rien. Sinon qu’ils repartirent en pagayant et en chantonnant un air de reggae*, aussi mystérieusement qu’ils étaient venus.

 


Alors la porte de la maison blanche s’ouvrit. Un homme en uniforme apparut sur le perron. Un sourire narquois aux lèvres, il suivait à la jumelle le départ du Pythagore…

Après l’épisode de ces " pirates " plutôt pacifiques qui leur firent plus de peur que de mal, Anna et Marc pensèrent avoir atteint un pic d’hostilité chronique sans précédent envers l’Administration maritime anglaise.


*Grenadines : archipel (anglais) du sud des Antilles dans la mer des Caraïbes.

*Wallilabou : baie de l’île de Saint-Vincent réputée pour sa dangerosité : souvent des actes de piraterie y sont commis et malgré le poste de douane qui y est implanté (ici : maison blanche avec l’homme en uniforme). C’est pour cette raison que l’endroit est déserté par les plaisanciers, sauf que nos amis marins l’ignoraient.

*Zodiac : canot pneumatique semi-rigide, souvent muni d’un puissant moteur pour les déplacements rapides. *mousqueton : système d’accrochage métallique rapide et sûr.

*dreadlocks : mèches de cheveux emmêlées, propres aux Rastas.

*reggae : musique jamaïcaine très rythmée, issue du rock et du ska, dont Bob Marley est l’ambassadeur.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Théo 08/05/2009 15:42

Lastrega 07/05/2009 13:28

Mais mon pauvre Théo tu ne vas pas te mettre à être jaloux, toi aussi. Phil n'est qu'un camarade attentionné, tout comme toi, rien de plus. Allez ! Sèche donc tes larmes et rions, bon sang, rions... de tout ça !

Théo 06/05/2009 16:30

Phil! toujours Phil! Moi aussi j'avais pensé à apporter des oranges à Suzanne

Lastrega 02/05/2009 09:24

Des oranges du Maroc, Phil ! Quelle délicate attention que voilà... Mais trop tard, l'oiseau s'était envolé...

Phil 01/05/2009 21:37

Ouf! Suzanne est de retour, Alléluia!Dans Histoires d'eau 13, tu laissais entendre que tu étais en attente d'être tranférée aux Beaumettes. J'ai cru bon d'aller faire une visite au parloir de cette prison, avec des oranges provenant du Maroc, sachant que celles-ci ont ta préférence -Point de Suzanne-m'a t-on répondu. Il me faut penser que tu étais encore à la Santé et que tu viens d'être libérée sur parole pour assurer ne serait-ce qu'une brève permanence dans Histoires d'eau 14.Nous plaiderons pour ta bonne conduite sur Calipso, afin que tu restes définitivement parmi nous.