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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 19:13

Alors que l’horizon commençait à s’affoler et que les éclairs fusaient, le capitaine Alvarez sentit l’odeur de la terre mouillée remonter jusqu’au Pythagore. Elle vira de bord et mit le cap vers ...
                                                   L’île aux deux visages

 

Saint-Martin/Sin Marteen  Ici, tout est double : deux noms, deux langues, deux monnaies, deux zones, deux styles de vie…

C’est du côté hollandais de l’île, à Philipsburg* que je l’avais rencontrée par le plus grand des hasards. Elle sortait de l’aéroport " Princess Juliana " en même temps que la moussaillonne qui venait passer ses vacances universitaires. Dans l’avion, elles avaient voyagé toutes deux de concert et avaient sympathisé. Et comme elle cherchait à se rendre au Beach Plazza, un hôtel situé dans la partie française, à deux pas de la Marina Royale où notre voilier était ancré, je m’étais proposé de l’y conduire en voiture. Puisque c’était notre chemin.

 

Dès ma première rencontre avec le Docteur Gwladys, s’était établi un échange qui allait bien au-delà des mots, puisqu’elle s’exprimait dans un français assez approximatif. Mais c’était certainement la femme la plus civilisée, la plus élégante, la plus charmante que j’aie jamais rencontrée depuis bien des années. Délicate et sensible, la vulgarité, la bassesse, l’indifférence lui étaient inconnues. Elle était Suédoise, venait se reposer pendant un mois tous les ans à Saint-Martin* dont elle était tombée amoureuse, descendait toujours au même hôtel et réservait toujours la même chambre, avec vue sur le lagon. Aussi, quand elle me demanda de l’aider à perfectionner son français, car elle avait dans l’idée d’acheter une résidence secondaire à Marigot* pour sa retraite future, je n’hésitai pas un seul instant. Et puis, ça me changeait un peu de toute la faune des gens de mer qui différaient assez de ce que nous avions connus jusque-là et qui traînaient sur les chantiers, venus atterrir ici, dans cet endroit perdu, pour se planquer, traficoter avec la drogue ou simplement retaper et vendre leur bateau, ou même trouver un travail pour pouvoir continuer leur périple autour du monde. Sans compter que Carole était ravie de savoir sa mère en si bonne compagnie. Marc s’activait pendant toutes ses journées à la réfection de Pythagore qui avait subi de gros dégâts pendant le cyclone Luis*. De mon côté, je travaillais à mi-temps six jours sur sept comme secrétaire-comptable dans un magasin de fripes de la Marina, chez une espèce d’escroc qui revendait à prix d’or, aux Américains de passage, des vêtements achetés au kilo à Taïwan.

 

Je me souviens que son visage, d’une exquise finesse, avait eu un léger mouvement de répugnance quand je lui avais proposé de l’initier, pour un début, au langage de la rue, ce qui lui permettrait, dans un premier temps, de se débrouiller pour faire son marché, demander son chemin, acheter un ticket de cinéma, et que sais-je encore. Elle m’avait regardée comme si elle venait d’échapper à un grave accident ou que j’avais provisoirement perdu la tête, puis elle m’avait dit d’un petit air chagrin :

- Oh ! No… please… pas de ça ! Le beau français… moi je veux !

J’avais donc opté pour un langage un peu soutenu, en m’excusant presque de l’avoir froissée.

Elle arrivait dans l’après-midi, sous les coups de 15 heures 30, après sa sieste - et bien après que j’eus terminé mon travail- les pieds nus, à petits pas douillets sur le sable, et installait gracieusement son pliant entre ma fille et moi,  et nous devisions, heureuses, comme de grandes amies qui se connaissaient depuis toujours. Je lui parlais de mes voyages et elle me parlait de sa vie professionnelle surtout, de l’hôpital où elle exerçait, pendant que la moussaillonne lisait ou se baignait la plupart du temps pour ne pas gêner la leçon.

Gwladys s’exprimait lentement d’une voix douce un peu faible et hésitante, mais qui donnait aux choses dites un charme et un intérêt extrêmes, et écoutait avec religion les bons conseils que je lui prodiguais sur la façon de bien s’exprimer dans la langue de Molière.

Au début, j’étais assez obsédée par la crainte de lui déplaire, mais par la suite, elle se mit à nourrir à mon égard, l’admiration respectueuse d’un élève pour le maître dont il a choisi de suivre les traces. Et puis aussi, sa gentillesse, toutes ses petites attentions, avaient fini par me mettre à l’aise et me convaincre de son amitié. Je n’étais pas fière, mais simplement j’étais assez contente de moi car elle progressait de jours en jours.

 

Le souvenir de cette femme si distinguée de cinquante ans me revient souvent. Mais je suis restée sur cette dernière scène, cette dernière image d’elle, ses derniers mots qui sont restés fichés en moi, telle une flèche. Alors que du bout des doigts notre délicieuse amie venait de nous envoyer un petit baiser très triste avant de passer le portail de contrôle de l’aéroport, elle proclama, soudain, avec une emphase qui lui tenait de conviction, pour nous souhaiter bonne chance, sans doute, et en agitant vigoureusement le bras :

- Et je vous dis merde !

 

 

*Saint-Martin/Sin Marteen : île des Caraïbes séparée en 2 parties : française au nord et hollandaise au sud, découverte par Christophe Colomb le 11 novembre 1493. Elle se trouve à environ 250 km de la Guadeloupe et appartenait, avant février 2007, à la Guadeloupe, mais depuis, elle dépend surtout de la France métropolitaine car son statut a changé. L’île compte actuellement environ 30 000 habitants (dont 6000 côté français) pour 53,20 km2 les deux côtés confondus.

*Philipsburg : capitale de Sin Marteen, partie hollandaise de l’île.

*Marigot : chef-lieu de Saint-Martin, partie française de l’île.

*Luis : cyclone de forte intensité (classe IV) qui a ravagé, le 5/9/95 une partie des îles du Nord de la Caraïbe et notamment Saint-Martin/Sin Marteen et Saint-Barthelemy.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Phil 14/05/2009 22:48

C'est quand Histoire d'Eau 16, Suzanne, pour faire monter l'adrénaline avec une nouvelle aventure qui concorderait avec le Festival du Cannes...

jean 14/05/2009 02:28

Oui, rigolo la chute, Tom, surtout que le personnage de Gwladys est merveilleusement bien campé avant. Capitaine Alvarès a un art consommé de la narration, vraiment !

Tom 13/05/2009 09:13

Rigolo la chute !

LAMY++Jacques 11/05/2009 19:50

Ces îles ne jaillissent pas d'un grand océan "tranquille", que je sache  (ouragans, typhons, cyclones, maëlstroms,  et autres tsunamis...)

Sami 11/05/2009 18:08

C'est un beau poème mais qu'elle rapport avec l'histoire?Bravo quand même!