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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 18:21

Dès lors où les navigateurs sont maîtres de leur sujet, rien ne les empêche de courir les mers en toute insouciance. L’aplomb de l’innocence n’appartient qu’à ceux qui savent autant rêver sous une pluie d’étoiles que dans les brumes épaisses des grands fonds. Suzanne Alvarez respire le même air que nous et pourtant…

 

 

Dodo, l’enfant d’eau

 

 

Dans la baie de Sainte-Anne en Martinique. Après le départ du catamaran, Gilberte avait ressenti un abattement. Mais Il lui suffisait de repenser à la petite bibliothèque de bord de "Taranis ", où sur les rayonnages, voisinait à côté des ouvrages de Moitessier * et Stern-Veyrin *, " J’élève mon enfant " de Laurence Pernoud*, et une colère s’éveillait en elle. Une colère haineuse, dans laquelle se mêlait un étrange sentiment de malaise, emplissait son cœur. Et elle pensait : ils finiront bien par se faire prendre un jour !

 

- Je suppose que je devrais mettre mon mari au courant ! fit Gilberte à Anna.

 

 


La vie a, par miracle, épargné certains. Quand on croise leur route, on oublie, on oublie les laideurs et les injustices de ce monde, et il y a comme de la douceur de vivre dans la mélancolie du bonheur.

" Etre mère ". Gilberte avait tant et tant songé à ces deux mots durant ces années, qu’ils en avaient perdu leur sens. Pourtant, lorsqu’elle fit la connaissance de Fleur, par l’intermédiaire d’Anna, l’espoir se mit à renaître en elle.

Le catamaran " Taranis" s’était, depuis trois mois déjà, agrandi d’un nouvel équipier : Enzo. Pour l’heure, Fleur, qui a accouché en navigation entre Sainte-Lucie et la Martinique, berce en chantonnant son bébé qu’elle tient dans ses bras tendrement :

- Do do, l’enfant do… tu dor mi ras bien vi te… !

Et Gilberte, qui rêve de maternité, est à ses côtés, tout attendrie à la vue de l’enfant. Fleur est ce qu’on pourrait appeler une mère aimante, doublée d’une chic fille, et Guy, son mari, qui travaille à terre tout le jour, un brave type. Fleur est gentille, pas capricieuse, et a un doux visage de blondeur et de sérénité. Mais voici que Patrice, le capitaine du voilier " Maeva " arrive. Les deux amies se séparent. Gilberte promet de revenir le lendemain avec une peluche pour son petit…

- Et chez vous ? Ça s’est passé comment ? Je suppose à voir ton air qu’ils n’ont rien trouvé. Nous on avait planqué ça dans les vaigrages*. Rien trouvé non plus… ! déclara Patrice, en sirotant son deuxième ti punch.

- " Les Maritimes " nous ont contrôlés en rigolant. Ils ont à peine regardé dans les équipets*… et un peu dans les coffres. Je leur ai même servi un thé à la menthe. Deux minables. Ils n’ont même pas pensé à regarder sous le matelas d’Enzo. Heureusement, il dormait quand ils sont arrivés… heureusement… ils n’auraient quand même pas osé le réveiller pour fouiller son couffin ! renchérit joyeusement Fleur.

Gilberte n’en croyait pas ses oreilles. Assaillie par un horrible doute. Elle tenta de remettre de l’ordre dans ses idées, de se souvenir de la raison exacte pour laquelle elle était revenue voir son amie à peine un quart d’heure après l’avoir quittée. Mais elle préféra plutôt écouter la suite en se dissimulant du mieux qu’elle put…

- Mais ta copine… elle est au courant ?

- Quoi ! Tu veux parler de cette gourde de Gilberte ? Oh ! Tu sais, elle est complètement gaga d’Enzo ! La pauvre, elle n’arrive pas à faire un enfant. Non, pour la came, personne à par toi n’est au courant, tu penses. T’inquiète !

- Méfie-toi quand même d’elle, elle n’a pas l’air comme ça… on ne sait jamais. Et d’après ce que j’ai entendu dire, son mari … Chut ! Je te dirai après ! fit Patrice, en plaquant une main sur sa bouche en découvrant la présence de Gilberte et conscient d’en avoir trop dit.

- Oh ! Mais qu’est-ce que tu fais là ma Gilberte ! Ah…Oui…j’ai trouvé tes lunettes sur la banquette. J’ai même failli m’asseoir dessus… ! Je te sers un ti punch ? demanda Fleur d’une voix blanche.

Gilberte n’osa trop lever les yeux, de peur que le choc de la trahison ne se lût sur son visage, s’empara de l’étui qu’on lui tendait, puis repartit comme elle était venue. Elle était abasourdie, non seulement par ce qu’elle venait d’entendre, mais aussi par la bouffée d’horreur et de dégoût qu’elle éprouva soudain pour celle qui se prétendait être sa meilleure amie. Et son cœur se serra en songeant au petit ange qui dormait dans son couffin.

 

Et c’était un plaisir de voir l’angoisse de Fleur monter lentement, lentement, à mesure que les épouvantables conséquences de tout cela s’infiltraient en elle, décomposaient son visage, quand, après que Gilberte les eut quittés, elle apprit de la bouche de Patrice, que le mari de son amie était gendarme maritime.

 


La Martinique
ou " l’île aux fleurs " est située dans les petites Antilles, dans la Mer des Caraïbes, à environ 450 km au N-E des côtes de l’Amérique du Sud et environ 700 km au S-E de la République dominicaine. Et Sainte-Anne est l’un des plus beaux villages de Martinique.

*Bernard Moitessier : navigateur français (1925-1994). Il raconta ses voyages dans des livres.

*Olivier Stern-Veyrin : médecin-navigateur-écrivain. Il nous a quittés en novembre 2007.

*Vaigrages : revêtement intérieur de la coque, isolation.cf. " Histoire d’eau 1 ".

*Equipets : rangements à étagères, munis d’un rebord, dans les cabines ou dans le poste d’équipage.

*Laurence Pernoud : auteure de " J’élève mon enfant ".

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 06/06/2009 20:59

Calme-toi Sophie ! Et va plutôt rire avec Gnagna et Ziboubou au "jeu de l'envers". Tu ne crois tout de même pas qu'un ptit gars comme Rapinois va faire sa loi sur le Pythagore. Tu sais, il y a pas mal d'équipiers récalcitrants qui disparaissent mystérieusement en mer... par des nuits sans lune. Mais c'est quand même gentil à toi de t'inquiéter ainsi pour moi.

Sophie 06/06/2009 13:34

Suzanne, si c'est ton choix de prendre Rapinois dans ton équipage, je le respecte. Tu n'auras qu'à t'en prendre à toi. Je pense que celui-ci, à bord du Pythagore aura vite fait, à la première escale, de fanfaronner en disant que c'est lui le capitaine. Il est même capable de prendre ta casquette pour donner plus de poids à ses dires.Est-cela que tu veux? A moins que l'équipage ne te soit très attaché et démontre aux populations locales, que les paroles de ce sans grade sont un tissus de mensonges.Je t'aurai prévenue. Une amie virtuelle qui te veux du bien.

Lastrega 05/06/2009 13:47

Hormis le fait qu'il va falloir soigner vos chevilles, Monsieur le Rapinois, si vous voulez faire partie de l'équipage du Pythagore, sans quoi on va vous couler au plomb (il manque un peu de leste dans la quille), je trouve ces vers à sept pieds ma foi fort joliment écrits, surtout si on les déclame sur l'air de la "Marquise".

Rapinois 04/06/2009 17:39

Sur l'air de "Marquise (NC)Poète, si mon poèmeNe vous semble pas heureuxComme une femme je l'aimeIl est un plaisir des yeux.Devant ces rimes éclosesJe n'accepte votre affrontOccupez-vous de vos rosesC'est le temps des floraisons!

Lastrega 04/06/2009 10:26

Y'a eu comme qui dirait un "décalage". Désolée !