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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 19:10
Histoire d'eau 22 image


La mer est parfois une vrai souffrance. Quand elle commence à perdre ses couleurs et qu’elle n’est plus qu’un jardin de mauvaises ombres, elle devient intouchable. En quelques minutes elle peut éclater en sanglots et la plus paisible des embarcations être dévorée par les vagues. Quant à la terre, elle est capable de toutes les fureurs, de tous les déchirements et sacrifices. Il suffit au marin d’accoster et respirer un moment l’air de l’humanité pour comprendre qu’il n’est pas sur la route du paradis. Et pourtant…


Quand la vie a du goût

par Suzanne Alvarez

 

 

Quand nous vîmes l’estafette de la gendarmerie se garer le long du port, nous eûmes le sentiment, avant même de voir les képis en ressortir, que quelque chose de grave s’était passé. Quelque chose de grave dont aurait été victime notre ami Marcus.

 


St Barthélémy*. Dans la rade de Gustavia. Assise à côté de moi, dans une attitude de patient accablement, le regard perdu au fond de son bob, la moussaillonne attendait sur les marches de l’un des quais, que son père vienne nous chercher avec l’annexe. Cela faisait un bon bout de temps qu’on essayait de joindre Marc avec la VHF portative. Il était quand même presque 22 heures :

- C’est quand il veut ! fis-je.

- A tous les coups, il a dû s’endormir ! répondit Carole avec un sourire chagrin.

Nous avions failli le manquer. Il s’apprêtait à sauter dans son dinghy pour rejoindre son petit voilier, le Let’s go. Heureusement, lui, nous avait vues.

Le visage défiguré par l’empathie, il s’était adressé à nous dans un français teinté d’un fort accent anglais :

- Je peux vous déposer quelque part ?… Moi, je suis tout au fond !

On ne s’était pas fait prier.

- Pythagore ! Il vous ressemble ce bateau… ! avait-il proféré lentement en arrivant chez nous, et histoire de dire quelque chose.

Le lendemain, il était à notre bord. Pour le remercier, le Capitaine du Pythagore l’avait invité à déjeuner. Immédiatement, nous fûmes séduits par ce mélange d’exubérance et de simplicité de ce jeune homme à la chevelure flamboyante et hirsute, et qui subsistait grâce à quelques cours d’anglais qu’il dispensait à droite et à gauche. Marcus était un garçon sans beauté, sans prestige, mais un brave garçon qui avait l’air propre et honnête, avec de rassurantes fossettes en bas des joues. Et puis, surtout, il avait ce regard qui vous donnait l’impression de n’être pas n’importe qui à ses yeux. Mais il n’aimait pas qu’on lui posât des questions trop directes sur sa vie. On sentait bien qu’il masquait ses plaies derrière des sourires et un flot de paroles.

 

Il disparut un temps de l’île, puis un jour, nous le vîmes tenir un petit lolo, une espèce de baraque à sandwiches. Il s’était installé non loin d’une autre sandwicherie qui marchait bien jusqu’avant son arrivée, et dont il avait débauché la vendeuse qui se plaignait d’être mal payée, et toute la clientèle, par la même occasion. Marcus cassait les prix en faisant le sandwich, " au pâté uniquement ", comme le précisait l’affichette, à deux francs cinquante au lieu de trois et d’une taille qui passait du simple au double.

- Qu’est-ce qu’il est bon vot’pâté ! Moi, je ne viens plus que chez vous !

Carole qui revenait de la bibliothèque, avait entendu ces paroles qui provenaient de la file impressionnante qui stationnait devant le nouveau stand à sandwiches. Intriguée, elle s’était approchée et avait fait la queue comme tout le monde. Il était presque midi et elle pensait qu’un petit encas avant de revenir au port l’aiderait à tenir le coup.

-Ah ! bon… merci ! avait renchéri en promenant ses regards alentour, comme s’il s’agissait d’un détail sans importance, celui qui se tenait derrière le comptoir ; et alors que son visage s’empourprait de façon incompréhensible, tandis que la fille qui s’activait à ses côtés à servir les clients, étouffait un petit rire. C’est à ce moment-là que la moussaillonne reconnut notre ami Marcus.

En remontant sur le Pythagore ce jour-là, elle avait annoncé triomphante :

- J’ai jamais mangé de sandwich au pâté aussi extra… Il assure, le Marcus !

 

 

La nouvelle de son interpellation nous frappa comme une énorme bévue. Le patron de l’hypermarché avait prévenu la gendarmerie.

-Ca finira mal tout ça, c’est moi qui vous le dis ! a dit le gros gendarme en roulant sa moustache avec l’air important du type qui réfléchit, tout en fourrant dans un grand sac plastique le stock de foie gras que Marcus avait piqué avec sa vendeuse dans le magasin du Béké, et où ils avaient pris l’habitude de se réapprovisionner à moindre frais.

Marcus n’a pas répondu. Les phrases qui lui sont venues, il les a gardées pour lui. Cela n’aurait servi à rien de discuter. Il sait qu’il a tort. Comment expliquer que rien de ce qui se passe ici, dans cette île, avec tous ces gros friqués, cette justice pourrie, ces commerçants qui n’en finissent plus d’augmenter leurs prix, ne l’incite à être honnête ? Que dire à un homme jeune, qui persiste à croire qu’on peut être heureux dans cette société, alors qu’après de longues années d’études et un bon diplôme d’ingénieur en poche, on ne lui donnera jamais de boulot et qu’un jour, par dégoût, il finira peut-être comme certains ici, comme une cloche ?

 

Voilà, comme d’habitude, on en restera là. Ils ont fouillé Let’s Go de fond en comble. Ils ont confisqué toutes les boîtes de foie gras de canard Luxe 400g. Marcus les a raccompagnés jusqu’au quai avec son annexe. Ils l’ont quitté sur un vague signe de la main, un au revoir ironique. Ce soir, entre eux, ils se goinfreront aux frais de la princesse.

 Quand l’estafette de la gendarmerie s’est éloignée, Marcus a craché dans l’eau… dans leur direction.

 

 

*Saint-Barthélemy. Île des Antilles françaises anciennement rattachée à la Guadeloupe, mais devenue collectivité d’Outre-mer depuis le 15 juillet 2007. Elle est située à environ 230 km au nord-ouest de la Guadeloupe continentale et à 25 km au sud-est de Saint-Martin, et a pour capitale Gustavia.

*Békés : en Guadeloupe, créoles blancs provenant majoritairement de Métropole, après l’abolition de l’esclavage en 1848.



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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 13/03/2010 20:07



Scusi : je voulais dire "nouvel épisode"... J'avais pas bu de tipunch pourtant... J'aurais dû.



Lastrega 12/03/2010 18:48


C'est bien vu Nicole. Merci en tout cas pour le petit mot de sympathie à mon endroit. Contente d'avoir fait un petit bout de chemin avec vous.
Et merci aussi à tous ceux qui ont déposé un commentaire sous mon texte.
A bientôt pour un nouvelle épisode.


Nicole 12/03/2010 16:40



La lecture de votre texte est fort plaisante et enrichissante et vous ne lésinez pas pour nous informer sur le particularisme de certaines minorités de la région, qui vivent en
autarcie. Ainsi, s'y côtoient plusieurs mondes où chacun semble ignorer l'autre, en fonction de ses origines ethniques ou sociales. Ce sont en quelque sorte, des bulles humaines sur un même
sol, avec des exigences différentes.Il est dommage que notre civilisation vienne souiller ces coins de paradis.Je vous félicite de m'avoir apporté ce petit de plaisir en votre compagnie.



Lastrega 12/03/2010 08:12


Oula ! Arnaud, faut arrêter de regarder la télé... et la "fumette".. 
Allez ! Patrick, repasse-nous du Boubou/Gnagna genre Yvonne d'O ou un truc es spécial Désirée/Ysiad, qu'on n'entende plus parler (pour l'instant) des Antilles... 


Arnaud 12/03/2010 07:31


C'est dommage, une baguette gaufrée avec du miel aurait eu ma préférence!
Alors, heureux? oui, heureux, Suzanne et je vais de ce pas prendre un compte à cette fameuse banque pour nager dans le bonheur.