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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 16:23

Parfois la nuit vient tout inonder et le marin n’a plus que son imagination pour éclairer sa route. Au réveil il ne voit plus que le dos bleu de l’océan et il se souvient à peine avoir navigué contre le vent, défié les brisants et résisté aux voix des abysses. La mémoire sait nous faire avancer dans la brume et longtemps après, au décours d’une rencontre, elle s’amuse encore à faire miroiter d'invraisemblables souvenirs…


                                                                       Perdu de vue

par Suzanne Alvarez

 

Aux coups insistants frappés contre la coque de son ketch*, il tressaillit. Il n’aimait pas à ce qu’on vînt le déranger. L’instinct animal qui lui faisait rechercher la solitude était devenu si puissant, qu’il éprouva un soulagement quand, après leur passage, il entendit repartir le canot à moteur.



Au Suriname.
Lorsque Carole et sa mère s’engagent dans les rues aux trottoirs défoncés de Paramaribo, et passent devant ce qui avait dû être de magnifiques bâtisses coloniales hollandaises en bois vernis de blanc, ornées de balcons et de colonnes, et toutes trouées de balles, et qu’elles reviennent sans avoir réussi à faire les formalités obligatoires d’entrée, elles sont fatiguées et déçues.

- Je me demande bien ce qu’on est venus faire ici ! fit la moussaillonne.

- Tu as raison. Cet endroit est inquiétant et ne ressemble en rien à ce qu’on nous en avait dit ! renchérit Anna.

Quand elles arrivèrent au ponton où Pythagore était amarré, l’endroit était pratiquement désert et calme en cette matinée de début de semaine. Et à part un porte-conteneurs ou un cargo qui passaient au large de temps en temps, il n’y avait que ce voilier un peu en retrait qu’elles avaient bien failli ne pas voir.

- Uranus ! Uranus !

Il est apparu là, gêné et enveloppé dans la chaleur déjà cuisante du jour. Il avait un drôle de regard, gris et doré à la fois, presque dur, à moins qu’il ne fût simplement triste et qu’il s’en défendît. Il leur a fait un petit signe de la tête qui voulait dire, sans doute : Oui ?

- Bonjour ! Nous c’est Pythagore, le voilier là-bas. On est arrivés des Iles du Salut* cette nuit. Vous savez où on peut faire les formalités ?

- Pas la peine ! Il y a eu un coup d’état ces jours-ci… Ils ont bien autre chose à penser vous savez !

- Mais…Oooh ! On se connaît, non ? Tanger ? Madère ? Recife… au Brésil… Cayenne alors ? demanda Anna.

- Non, moi je crois bien que c’est en Espagne ! hasarda la jeune fille.

Il les a regardées fixement comme s’il n’avait pas saisi le sens de leurs paroles, et son visage s’est assombri un peu plus. Puis il leur a tourné le dos sans un au revoir, et a disparu à l’intérieur de son bateau, leur signifiant pas là qu’il n’avait plus rien à leur dire.

- Il n’est pas causant ce type tu ne trouves pas Maman ?

- Oui… c’est bizarre ! fit la mère qui n’avait rien d’autre, à propos de l’homme, qu’un tourbillon d’images confuses dans son esprit.

Pendant le déjeuner, les deux femmes ne cessèrent d’y penser. Tout à coup, Carole interrogea son père :

- Tu l’as vu toi, Papa, le type du bateau Uranus ?

- Oui, je l’ai vu aux jumelles… le bateau seulement. Je crois bien qu’on l’a croisé à Port-de-Bouc, peu de temps après notre départ de l’Estaque. Mais c’est vieux tout ça !

Au souvenir du regard du capitaine d’Uranus, Anna se souvint tout à coup :

- Ça y est. J’ai trouvé ! L’émission " Perdu de vue "… Mais oui, le jour où on est passés voir " Tam Tam "... devant l’île Royale. Sa télé était en marche et Gilou regardait cette histoire où il était question de recherches…Mais oui, vous savez bien… cet appel à témoin qui parlait de ce type qui avait disparu depuis sept ans. Signe particulier : yeux vairons… avait dit le présentateur. Et justement le gars d’Uranus…

 

Peut-on arrêter les souvenirs qui reviennent et les bouffées de passé qui vous assaillent à l’improviste, celles des années perdues surtout. Mais aussi, avait-on idée, d’avoir attendu plus de vingt-cinq ans, pour dire adieu à son ancienne existence et même changer de nom, après avoir été aux ordres d’une belle-mère plus dure que la pierre, d’une épouse qui vous méprisait et vous humiliait constamment, et de trois enfants qui vous détestaient plus que tout. Oui, à quoi cela avait-il servi de s’être démené autant pour qu’ils ne manquent jamais de rien ?

 

Après avoir hissé les voiles aux premières lueurs du jour, il promena une dernière fois ses regards au fleuve sans fin, sur lequel des monstres d’acier surgissant de nulle part, perçaient de leur étrave* gigantesque le rideau de brume qui enveloppait l’horizon. Il devrait encore longtemps, dans sa fuite éperdue, se faire humble, petit, modeste, et renoncer à parler.

 

 

*Suriname ou Surinam. cf." Le nègre du Surinam de Voltaire " : ancienne Guyane hollandaise à la frontière de la Guyane française, traversée par les fleuves Maroni, Surinam, Saramacca et Coppename. Capitale : Paramaribo.

*Iles du Salut : îles au large de la Guyane française (île Royale, île de St Joseph, île du Diable), marquées par l’histoire du bagne.

*Perdu de vue : émission télévisée française d’appel à témoin, lancée en octobre 1990 et animée par Jacques Pradel. 

*Ketch : cf. " histoire d’eau 10 "

*Etrave  : partie avant de la quille d’un navire

.  

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 11/09/2009 11:38

Je remercie tous mes amis pour leurs sympathiques commentaires à la suite de "Perdu de vue", et tout particulièrement Frédéric Delalot, le poète, pour son quatrain que je trouve très beau.Mais oui, les "histoires d'eau" vont continuer. J'étais en rade avec la moussaillonne pour de grandes vacances heureuses autour de la Grande Bleue.

Rapinois 10/09/2009 20:59

 C'est un peu long, ton histoire d'Eau 19, Suzanne. J'ai bien peur qu'elle ne paraisse en 2012. Elle risque de passer inaperçue avec les élections...Prends les devants. On t'attend de pied ferme. C'est un poète qui te parle.

Victor 10/09/2009 20:42

Bonne question, Anna. Il serait bon en effet que le capitaine Alvarez prenne conscience que le Vendée Globe est terminé et les vacances aussi. Nous avons tous repris nos activités professionnelles, aussi nous serait-il agréable que Suzanne nous fasse part de son parcours sur les flots bleus, de ses rencontres avec son humour habituel.Ce sera une façon de nous faire encore rêver avant que l'automne ne se manifeste. 

ANNA 10/09/2009 19:01

Belle histoire ! A quand la suite des histoires d'eau ?

Martine 16/08/2009 17:06

Je ne suis pas sûre d'avoir tout compris Monsieur Delalot mais c'est quand même beau ce que vous dites.