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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 18:38

Histoire-d-eau-23-image.jpg

 

En mer comme à terre, bon nombre d’hommes n’échappent pas à la tentation de se construire de petits paradis individuels qui les libéreraient des contraintes du collectif. Réfugiés dans des îlots de plus en plus étriqués ces hommes-là sont la plupart du temps pris par la crainte que quelque chose ou quelqu’un puisse leur faire du tort. Leurs relations sont empoisonnées par le ressentiment et l’impossibilité d’entendre quelque chose de l’autre. Le paradis devient en quelque sorte le lieu du vide.

On peut aisément imaginer que vivre à bord d’un bateau soit difficile mais comme la plupart des navires ne partent pas à la dérive on se dit que les occupants se prémunissent certainement de cette idée qu’ils seraient à la fois dans un lieu enchanté et en route vers des rivages enchanteurs…

Ceci étant, voici venu le vingt troisième épisode des Histoires d’eau du Capitaine Alvarez

 

Porte-Poisse * 

 

Les piques envoyées par la capitaine de l’Epsilon ne comptaient pas, parce qu’elles ne se comptaient plus. Une fois de plus, Lucette adressa un regard suppliant à sa mère pour l’inviter à se taire, mais en vain. Celle-ci continuait de plus belle…

 

Au Guyana. Dans un mouillage non loin de Georgetown.

Lucette resta un long moment immobile, paralysée et meurtrie par ce qu’elle venait d’entendre et, sur l’instant, songea même à mourir. Il y eut d’autres mots, suivis d’un silence. Puis dans le lointain, elle entendit se perdre les échos d’un rire. Quand Lucette comprit qu’on récitait mot pour mot les propos si souvent tenus par sa mère, la flamme du souvenir qu’elle avait crue un temps apaisée, lui revint en une lueur d’incendie. Et ce fameux jour ressurgit avec la brutalité d’une injection intraveineuse. Chaque parole la blessait comme une gifle. Et l’affront était d’autant plus cuisant que celle qui les prononçait était Justine, sa meilleure amie :

- Moi, ma fille, vous comprenez, c’est pas comme la vôtre… elle… elle sait déjà ce qu’elle veut faire plus tard… elle a la vocation…

  

S’occuper des animaux, leur donner la pâtée, les dorloter, les soigner et même les vacciner, c’était son domaine réservé, son jardin secret, sa vocation. Et ce n’était pas sans une douce émotion que Lucette pensait au jour où elle serait vétérinaire. Comme l’oncle Fred. Mais il y avait encore beaucoup de chemin à faire, car elle n’avait que quinze ans.

- Ça va aller mon pépère ! Là, c’est bientôt fini ! fit avec douceur Justine qui maintenait fermement Riri tout en caressant ses longues oreilles pendant que Lucette, après avoir posé une attelle, enveloppait le membre fracturé à l’aide d’un gros bandage pour l’immobiliser tout à fait.

- Te voilà au repos forcé mon pauvre Riri ! lui murmura tendrement Lucette en le déposant dans sa panière.

 

Elle se tenait la tête entre les mains, pareille à une gamine victime de la catastrophe qu’elle venait de déclencher, quand, le cœur en morceau, trois semaines plus tard, après avoir enlevé les pansements de son petit compagnon, elle le vit s’acheminer lentement de son pas boiteux. On ne sut jamais comment elle fit son compte, toujours est-il que la pauvre bête se retrouva avec la patte pratiquement soudée à l’envers, n’empêchant toutefois pas Riri de se déplacer. Pendant longtemps, Lucette se tint à l’écart des autres, parla peu, évita les regards, et refusa les invitations sur les autres bateaux. Mais surtout, elle perdit sa meilleure amie.

  

On profita d’une escale au Venezuela pour faire opérer Riri à qui on posa une nouvelle attelle. Quand un peu plus tard il fut complètement requinqué, Lucette fut si contente qu’elle en oublia pour toujours ses griefs envers son amie Justine. Et nous vîmes ces deux-là comploter à nouveau, se faire des confidences et les achever par des cascades de rires comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures. Quant à la mère à Lucette, elle changea du jour au lendemain, tutoya tout le monde, lança régulièrement des invitations à bord de son Trismus 27*. Et chacun fut si ému par cette soudaine petite familiarité si inhabituelle chez elle et cette métamorphose, qu’elle en fut tout à fait pardonnée.

 

* Le Guyana : C’est le seul pays d’Amérique latine dont la langue officielle est l’Anglais. Il fait partie également des plus pauvres. Sa population est issue d’immigration noire et indo-pakistanaise. Sa capitale est Georgetown..

* Porte-poisse : Le mot lapin est un mot maudit qu’il ne faut jamais prononcer sur un voilier, un mot qui porte malheur. On dit, pour " le " nommer : la bête aux grandes oreilles ou le cousin du lièvre.*Le * Trismus 27 : est un dériveur lesté, de 37 pieds, en bois moulé ou en polyester (comme dans l’histoire).

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Jean-Pierre 28/05/2010 11:31



Pas sympa ton commentaire, Danielle. J'espère que quand tu mets un texte, les gens montrent plus de bienséance à son endroit. Il est vrai, que nous vivons au siècle de la vitesse, toi, c'est à
celle de la lumière...Je dois l'avouer, cette façon un peu cavalière de porter un regard sur la qualité d'écriture des autres me choque beaucoup. J'ai hâte de faire connaissance de ta plume qui
doit être de qualité supérieure... 



Lastrega 27/05/2010 17:25



Pour mes amis de la Marine et ceux de la Calispo... Babord Amures, c'est la 10 et c'est beau... Si le coeur vous en dit :


http://www.deezer.com/fr/music/various/autour-de-la-mer-integrale-75521#music/autour-de-la-mer/autour-de-la-mer-integrale-75521



danielle 27/05/2010 16:53



Pas beaucoup de temps pour lire en ce moment. Juste un mot pour saluer les belles couleurs de printemps du café Calipso!



MARTINA 27/05/2010 16:46



Coucou, Suzy ! Je suis de retour. BRAVO ! pour cette nouvelle histoire d'eau. Je vais m'empresser de relire toutes celles que j'ai manquées
pendant ma longue absence.
MARTINA



ANNA 27/05/2010 16:13



C'est très intéressant ce que vous dites là Jean Pierre, mais nous avons tenté à plusieurs reprises, des gens de mon immeuble et moi de chercher à comprendre le comportement nuisible de ces gens,
de les raisonner, de les aider, mais peine perdue. Ils ne veulent rien entendre, par contre nous on continue à les entendre. Quelle misère !