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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 08:00

Ah non

 

Ah non, hein !

Yvonne Oter

 

Comme tous les soirs, Henri est rentré mort-bourré à la maison. Léonie, en habituée résignée, évalue son degré d’ébriété, d’un seul regard, puis retourne à son tricot.

- T’es là, toi ?

- Ben oui, à cette heure-ci, où veux-tu que je sois ?

- Sais pas, mais j’en ai marre !

- Marre de quoi ?

- Sais pas… De toi sûrement et de la vie que tu me fais mener.

- Ah bon ?!!!

- Marre de la vie tout court, même. Tiens, je vais me suicider ! Ainsi, tu me prendras peut-être au sérieux pour une fois !

D’un pas chancelant, renversant une table basse ainsi que le vase de tulipes posé dessus, Henri se précipite vers le mur du salon et décroche un vieux fusil de collection pendu au-dessus du divan. Puis enfourne le canon de l’arme dans sa bouche.

- Mais qu’est-ce que tu fais, pauvre abruti ?

- Arouwaragne…

- Et retire le fusil de ta bouche quand tu parles : je ne comprends rien.

- Je vais me tirer une balle dans la tête !

- Ah non, hein ! Pas ici ! On vient de repeindre le séjour, ce n’est pas pour que tu le salopes directement ! Si tu veux te flinguer, va faire ça dans les toilettes ! L’ouvrier vient s’en occuper la semaine prochaine.

Dégoûté, Henri jette le fusil à terre et titube vers l’escalier.

- Tu vois comment t’es ! Même me suicider dignement, tu m’en empêches. Sale race de femmes ! Toutes pareilles ! Pourritures ! Enquiquineuses ! Contrarieuses ! Emmerdeuses !

Et s’endort effondré sur la troisième marche.

 

Brève, 5 juin 2014

Un Fort Chabrol se termine par un suicide à Baudour

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 08:00

Dacca.jpg

 

Course contre la montre

Patrick Ledent

 

 

Pour remplacer les quelque 1.138 morts, on avait ratissé large, bien au-delà des limites de Dacca, la capitale. On n’avait pas hésité à prospecter jusque dans les villages les plus reculés. L’agriculture pouvait attendre, pas le textile ! On n’avait pas non plus lésiné sur les moyens, puisque ce sont cinq mille nouveaux travailleurs, dix mille mains, qui viendraient grossir les effectifs. Faut dire qu’on croulait sous les commandes et que le temps pressait. D’autant qu’on avait pris beaucoup de retard, avec la catastrophe.

Une catastrophe dont on avait bien évidemment tiré les leçons. Désormais, les règles étaient beaucoup plus strictes. Les nouvelles usines, bien que construites dans l’urgence, répondaient aux normes de sécurité les plus drastiques. On avait soigné le décor au passage, n’hésitant pas à revêtir les murs de couleurs pastel. On avait doublé le salaire horaire, aussi. Si bien qu’un travailleur courageux, ne pleurant pas sur les heures supplémentaires, pouvait se faire jusqu’à deux dollars par jour. Les usines intégraient des réfectoires, des dortoirs et même des magasins alimentaires. C’est bien simple, un travailleur aurait pu subvenir à tous ses besoins sans quitter l’enceinte du bâtiment. Quitter sa hutte en paille tressée et terre battue pour un logement en dur avec électricité et eau courante, il n’y avait pas photo !

Pas étonnant qu’avec des conditions pareilles, on n’ait eu aucun mal à recruter. Pas une famille n’avait refusé de lâcher ses enfants. Pas tous, évidemment. En-dessous de 12 ans, pas question, interdit. Maintenant… On n’avait pas été chiens. Sans carte d’identité, un certain flou artistique était permis. En cas de doute, la parole des parents suffisait. Et même si l’on savait que l’un ou l’autre mentait, on fermait les yeux. Ces gens vivaient dans la misère, beaucoup avaient faim : fallait pas l’oublier !

Un mois la date butoir, on n’avait pas terminé la moitié des commandes. Une catastrophe, une de plus ! Les fabricants en firent part au gouvernement du pays qui autorisa en référé, vu les circonstances, un assouplissement des règles. On ajouta un incitant financier.

Dès lors, plus personne ne sortit de l’usine. Les plus courageux ne s’autorisaient que quatre heures de sommeil par jour, à leur convenance. Ils étaient jeunes, ils pouvaient se le permettre. Et puis ça n’aurait qu’un temps, dimanche 13 juillet, montre en main, ça serait fini. A cette heure-là, tout le monde serait riche et profiterait d’un repos bien mérité.

Sans ce foutu incendie, putain, cinq mille morts quand même, on s’en serait sorti. La scoumoune, rien à faire, ça vous colle aux crampons.

 

Brève, 2juin 2014

Les fabricants textiles du Bangladesh ont enregistré pour au moins 500 millions de dollars de commandes de maillots pour les supporters des équipes de la coupe du Monde au Brésil.

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 08:00

Rouquine.jpg

 

La Rouquine

Jacqueline Dewerdt

 

 

- Elle est passée où, la Rouquine ?

- Aux toilettes, c’est son heure.

- C’est son heure plus souvent qu’à son tour aujourd’hui.

- T’as vu sa coiffure ce matin ?

- Moi, la Rouquine, je ne la regarde plus, sa tronche de déterrée me fout le bourdon.

Il est vrai qu’elle n’a pas bonne mine La Rouquine, comme rongée de l’intérieur. Faut dire qu’elle n’a jamais eu de chance, tout lui tombe sur le dos depuis trop longtemps. C’est ce qui se dit. Elle, elle ne raconte plus rien. Moi, je préfère ne  pas poser trop lui de questions. Bonjour, bonsoir, ça va. J’ai de la peine quand je la regarde. Il y a longtemps qu’elle ne se maquille plus. Et maintenant, voilà qu’elle ne prend même plus la peine de se coiffer. Je lui avais tendu la perche avec une coloration à faire soi-même, efficace et pas chère. J’en avais apporté pour qu’elle l’essaie. Un haussement d’épaules, c’est tout ce que j’ai récolté, alors depuis… Ce matin, on aurait dit qu’elle avait dormi sous les ponts.

- Il paraît qu’elle est harcelée par son ex.

- Un sale type. Il y a longtemps qu’elle aurait dû se barrer. Le genre de mec, tu le vois à cent pas qu’il va t’apporter que des emmerdes toute ta vie.

Elle ne raconte plus rien au bureau, La Rouquine, mais on ne peut pas empêcher les rumeurs de courir. Elle me fait pitié, elle qui était si coquette. J’en étais même un peu jalouse. Toujours à la mode avec le petit détail original qui te fait enrager parce que tu n’y as pas pensé. Elle n’a jamais été bien bavarde, mais on causait entre collègues, la vie quotidienne, banal, normal quoi. On rigolait. Je n’ai pas remarqué tout de suite qu’elle changeait. Elle se renfermait. J’ai vu la dégringolade quand elle a été en arrêt maladie plusieurs fois d’affilée. On disait qu’elle était soupçonnée d’avoir détourné de l’argent. Je n’y ai jamais cru et, depuis, on a découvert le vrai coupable. Après ça, elle a été de plus en plus mal. Et sa famille a éclaté.

- Tu sais si son fils a trouvé du travail ?

- Risque pas d’en trouver. Un bon à rien comme son père.

- T’es sévère. Mais dis donc, ça fait combien de temps qu’elle est partie ? Elle exagère un peu, là, quand même.

- T’occupe ! Pendant ce temps-là, je ne l’entends pas soupirer ni renifler, ça me repose.

 

Brève, 31 mai 2014

Hier matin, une employée de La Poste a tenté de mettre fin à ses jours sur son lieu de travail. Ne la voyant pas revenir des toilettes, ses collègues se sont inquiétés en fin de matinée.

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 08:00

DDay-Romashov.jpg

 

D.DAY

Claude Romashov

 

- Bonne nuit Mr Jordan. N’oubliez pas de prendre vos médicaments.

L’aide-soignante referme la porte avec douceur. Elle est charmante cette jeune fille. Toujours une attention, un mot gentil pour les pensionnaires. Ce soir, chère petite, ne vous en déplaise, je n’avalerai pas vos pilules garantissant un sommeil bucolique. Des rêves, des souvenirs j’en ai plein la tête. Je sais que ce n’est pas bien de désobéir et je suis une personne sensée mais, parfois la raison fait relâche. Ma main fouille avec impatience le tiroir de la commode. Elles attendent, briquées de neuf, prêtes pour le grand jour.  

J’ai quatre-vingt-neuf ans déjà. Le temps qui passe si vite cautérise les blessures, altère le jugement. Moi, j’ai toute ma tête et par chance l’usage de mes jambes.

Il pleut dehors, le crachin habituel. Ce jour-là aussi il pleuvait. J’ai fait nettoyer mon imperméable au pressing de la maison de retraite. Il attend tel un bon petit soldat, accroché à son cintre.

Les lumières sont éteintes. Je me relève, dispose le traversin dans le lit afin de couvrir ma fugue. Bien malin celui qui me retrouvera ! Il s’agit de ne pas de manquer le bus. Le voyage est long et fatigant. Je me couvre chaudement et cache sous mon vêtement de pluie, mes médailles rutilantes.

Je m’enfuis là-bas où sont morts tant de camarades, où nous avons tant souffert. Je veux tous vous retrouver mes frères d’armes, célébrer ce jour où je suis devenu un homme, ce jour de pluie, de feu et de fer sur cette fichue plage.

Le bus pour Ouistreham est sur le départ. Je n’ai pas de bagages…

Les Français ont sorti le décorum pour célébrer les soixante-dix ans du Débarquement. Les chefs d’État sont au rendez-vous, émus il me semble. Pas autant que moi, pas autant que mes compagnons. Les croix blanches s’alignent dans le cimetière militaire. Chaque nom inscrit sur une tombe blanche a pour nous un visage, chaque repli de terrain une histoire.

« N’oublions jamais le sacrifice de tous ces jeunes hommes pour sauver le monde de la barbarie. Que le souvenir perdure pour les générations à venir. » Il parle bien le Président, mais lui, il n’a pas ressenti dans sa chair, les éclats d’obus, la balle qui fauche une vie de vingt ans. Les larmes coulent sur les joues parcheminées des vétérans. Et puis les larmes de calva coulent dans nos verres, nous allons une dernière fois, danser, rire, évoquer le souvenir des filles peu farouches, heureuses de nous serrer dans leurs bras. Je suis si heureux d’être parmi vous à notre fête.

 

Brève, 6 juin 2014

Un vétéran britannique de 89 ans dont les aides-soignantes refusaient qu’il quitte sa maison de retraite s’est échappé pour se rendre aux commémorations du Débarquement.

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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 10:00

Debarquement.jpg

 

 

Débarquement

Elisabeth Le Tutour

 

Dans les herbes rases de la cour de ferme, la petite fille regardait la poule qui emmenait sa couvée gratter entre les touffes et picorer les petits vers ou les graines qu'elle déterrait. Tout ce petit monde gloussant ou pépiant la fascinait et la réjouissait: elle en oubliait les précautions à prendre pour ne pas blesser ses pieds nus sur d'éventuels cailloux. 

Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit brusquement, et l'une des grandes sœurs cria à la cantonade : « Le débarquement! Ça y est ! Ils ont débarqué cette nuit! »,  « Tais-toi donc, ils sont encore loin, on ne crie pas ce genre de nouvelles dehors! » Quelqu'un attira la fillette à l'intérieur et referma la porte. La petite  rentra à son tour: dans la cuisine presque toute la famille était rassemblée. « C'est vrai? » demanda-t-elle: Les prisonniers vont rentrer ? « Pas tout de suite, la guerre n'est pas finie! ». Si elle pouvait finir bientôt, se disait l'enfant. Parce que cette toute petite fille de neuf ans,  elle, avait entendu les grandes personnes parler d'événements que certains, soi-disant, ignoraient.

Les termes « déportés », « camps de concentration », même « chambres à gaz, ou four crématoire » elle les avait entendus et elle songeait à des gens qui avaient été arrêtés et que l'on ne nourrissaient qu'à peine, elle espérait qu'ils reviendraient ! Surtout une certaine Marie, camarade de sa sœur ainée, arrêtée dans une « souricière », à Paris, et envoyée à Ravensbruck.

Elle ne se rendait pas compte combien, si petite, elle avait acquis de connaissances qui échappaient, soi-disant, à d'importants personnages qui, en fait, ne voulaient pas ouvrir les yeux.

Il allait se passer encore bien des semaines, même des mois, avant que les Allemands quittent cette région du Sud-Ouest et que la circulation des trains soit rétablie, leur permettant de retrouver leur quartier, de reprendre une vie normale, cette fois sans bombardements ni danger d'être arrêté. Et sur la porte de la Bibliothèque, on ne verrait plus ; « Interdit aux chiens, aux juifs et aux bicyclettes ».

 

Brève, 6 juin 2014

Jour J, plongée au cœur de l’évènement…

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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 08:00

Loges.jpg

 

Tous dans les loges

Corinne Jeanson

 

Conchita : Que vous arrive-t-il, Madame Solange ?

Solange : Ah ma pauvre Conchita, je reviens de la messe, mon petit-fils est possédé.

Conchita : Qui, le petit Benjamin ? Mais il n’a que cinq ans, s’il pleure, c’est juste un caprice. Ne vous inquiétez pas, faites-le entrer dans ma loge, il va se calmer.

Solange : Non, je vous le dis, ça a commencé devant l’autel. Il a regardé le Christ en croix et il s’est mis à blasphémer.

Conchita : Madame Solange, un enfant de cinq ans ne sait pas ce que signifie un blasphème.

Solange : Devant le Christ il a dit, on dirait papa avec maman.

Conchita : Ah certes, il a dû voir des choses qu’un enfant de son âge ne devrait pas savoir. C’est sûr, un homme  à moitié nu, les mains attachées en croix, c’est dérangeant.

Manuella : Bonjour maman.

Conchita : C’est quoi cette tenue ? Tu portes le voile maintenant ?

Manuella : J’ai accompagné Saïd à la mosquée, c’était plus convenable que mes jupes courtes.

Conchita : On dirait ma grand-mère, quand elle sortait dans la rue, elle mettait un foulard sur les cheveux, à cause de sa mise en pli et du vent, mais de son temps c’était à la mode. Là aujourd’hui, c’est un peu rétrograde et insultant pour les Pakistanaises.

Manuella : Maman, il faut que tu arrêtes de lire tes journaux de gauche, ils embrouillent ton esprit. N’oublie pas, t’es une femme du peuple, tu viens de la pampa espagnole.

Conchita : Justement, ton grand-père a quitté l’Espagne du temps de Franco. Il ne nous a pas fait faire tout ce chemin pour qu’on retourne en arrière.

Mme Poutin : Madame Conchita, vous l’avez bien surveillé ? Tout s’est bien passé ?

Conchita : Il dort comme un bébé le pépé. Vous pouvez être rassurée. (à Madame Solange) C’est son père, il est un peu sénile, mais très gentil, très propre sur lui. (à Madame Poutin) Vous êtes bien essoufflée, il ne fallait pas courir, je veillais sur votre papa.

Mme Poutin : Je reviens de la mairie, on a manifesté contre la nouvelle campagne de pub des parfums Proréac. Vous vous rendez compte, une femme qui en embrasse une autre ? Que vont penser nos enfants devant de telles images pornographiques.

Conchita : C’est bien ce que je disais à Madame Solange à l’instant : on ne montre pas un homme dénudé qui se déhanche sur une croix à un enfant de cinq ans sans causer des dégâts.

M. Lasqua : Bonjour Madame Conchita, le syndic s’est réuni hier soir. Nous avons voté à la majorité contre le port de la moustache dans votre loge. Même si elle vous va bien, j’avoue, c’est tout de même un peu dérangeant  pour notre copropriété. Vous comprendrez qu’il nous est difficile d’accepter votre tenue. Désormais, nous exigeons que vous la rasiez de près chaque matin, il est évident que votre fonction exige une tenue correcte.

Conchita : Vous avez l’esprit bien fermé, Madame Lasqua. Ne vous a-t-on pas appris que l’habit ne fait pas le moine ?

Mme Lasqua : Madame Conchita, vos maximes ne sont plus de ce siècle, dans notre époque, on a besoin de repères. Vous me comprendrez, n’est-ce pas ? Et puis je n’étais pas la seule à décider. Je me suis pliée à la majorité.

Conchita : Madame Lasqua, permettez-moi, mais parfois la majorité a besoin qu’on lui ouvre les yeux avant qu’il ne soit trop tard. Bref, je ne cèderai à aucune tentation : Manuella, ôte ce voile, moi je garde ma moustache, vous Madame Boutin, vous feriez bien de lire le journal intime de votre père, celui qu’il garde dans sa poche, vous y lirez ses erreurs de jeunesse bien pornographiques, quant à vous Madame Solange, cessez de croire que les icônes trop pieuses ne sont pas à double tranchant. Allez sortez de ma loge, j’attends mon groupe de vieilles féministes, on va parler du bon temps qui est passé trop vite. À chacune ses utopies. On doit aborder le sujet des Femen. On n’est pas toutes d’accord avec la ligne idéologique qu’elles véhiculent. Il faut revenir aux fondamentaux, je ne cesse de le répéter.

 

Brève, 28 mai 2014

Deux femmes sur le point de s’embrasser : le maire de Pecq fait retirer les affiches…

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 08:00

Travail.jpg

 

Travailler plus…

Claude Bachelier

 

 

En 2007, Jackie avait entendu un candidat à la présidentielle affirmer qu’il fallait « travailler plus pour gagner plus ». Même à cette époque, pourtant, Jackie aurait bien voulu travailler tout court pour gagner plus que le RSA. Parce que cela faisait presque deux ans qu’il pointait à l’ANPE, et sans ce RSA et sans ses parents, il se serait retrouvé à la rue puisque ses droits à indemnités étaient épuisés depuis belle lurette. Ce slogan débile, balancé par des gens qui ignoraient tout de ce qu’est la galère le mettait hors de lui.

Avant que de se retrouver au chômage, il était magasinier dans une petite entreprise. Sauf que son patron ne payait ni ses fournisseurs ni l’URSSAF et que l’entreprise a donc fait faillite. Cela juste au moment où tout s’est déréglé dans le monde parce que des gens sans scrupules avaient joué avec l’argent des autres et qu’ils avaient perdu. Enfin, perdu, c’est beaucoup dire, car ces gens-là savent toujours se sortir des situations les plus périlleuses, même et surtout s’ils en sont à l’origine.

Toujours est-il que Jackie a pris le chemin de l’ANPE, comme des milliers d’autres, victimes eux aussi des prédateurs de la finance.

Et quand il y a un poste libre pour cent types qui cherchent un boulot, il y en a forcément quatre-vingt-dix-neuf qui restent sur le carreau. Et il a souvent fait partie de ces quatre-vingt-dix-neuf là. Alors, travailler plus pour gagner plus, faut-il encore avoir un boulot !

Dans le même temps, il s’est fâché avec sa copine et, faute de logement, il est retourné vivre chez ses parents. Parce que non seulement, le moindre appartement était hors de prix, mais aussi parce que les propriétaires exigeaient des garanties impossibles à fournir.

Il allait au moins une fois par semaine à l’ANPE, puis à Pôle Emploi. En effet, des gens savants avaient décidé que changer de nom et de structures serait plus efficace et moins cher. Pour ce qui est de l’efficacité, c’était plutôt raté : de moins en moins de boulots proposés et peu de budgets pour les formations. Quant au « moins cher », là aussi, c’était raté, car les économies attendues n’ont pas été au rendez-vous, même si plusieurs centaines de postes ont été supprimés.

Il a bien eu quelques boulots par les boites d’intérim, mais pas de quoi faire bouillir correctement la marmite.

Chez ses parents, Jackie se faisait discret et aidait sa mère pour les tâches ménagères et les courses dans les magasins. Il passait beaucoup de temps devant la télé ou l’ordinateur de son père.

Il a ainsi pu voir et entendre tous ces messieurs dames du « travailler plus pour gagner plus » dénoncer, la main sur le cœur, ceux qu’ils appelaient des profiteurs et des tricheurs, à savoir les chômeurs, lesquels chômeurs selon eux, mettaient en péril le système social français, dont ils étaient, évidemment, les plus ardents, les plus sincères et les plus efficaces défenseurs !!! Quand il entendait ces gens déclamer leurs discours hypocrites, il lui arrivait d’avoir des envies de tout casser, de foutre en l’air cette société faux-cul.

Jackie n’avait pas fait d’études et ne comprenait pas grand-chose à l’économie. Les débats qu’il avait suivis à la télé ou les articles qu’il avait lus sur internet l’avaient découragé de la chose économique. Personne ne prenait la peine d’expliquer simplement ce qui, sans doute, était compliqué. Comme s’il fallait rester entre gens qui savent.

Pourtant, il se disait qu’il y avait peut-être une solution à ce chômage : au lieu de faire travailler plus ceux qui avaient déjà un job, il serait peut-être bien de les faire travailler un peu moins, tout en les payant autant. Les boulots ainsi libérés pourraient être donnés à ceux qui, comme lui, pointaient à Pôle Emploi. Mais des tas de gens savants, d’économistes distingués, de politiques aussi honnêtes que chevronnés, avaient décrété que « l’économie, ça ne marche pas comme ça », et que de toute façon, il n’y avait qu’une chose à faire, et une seule : « se réformer », donc se serrer la ceinture ! La France vivait au-dessus de ses moyens, affirmaient-ils. Et les Français aussi.

 

Brève, mai 2014

La Suède expérimente de travailler moins pour gagner autant. Rappel : en Suède : chômage : 8,1% ; croissance : 3%

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 08:00

Pied.jpg

 

C’est pas l’pied !

Danielle Akakpo

 

 

– Dis Lolo, ça a l’air intéressant cette affaire !

– Ben oui, ma Juju, j’ai lu ça moi aussi ce matin dans le journal. En plus c’est gratuit.

—D’autant que ces soins-là, c’est pas remboursé du tout par la Sécu. Tu parles si je m’étais renseignée y a longtemps auprès de madame Michu. Mais elle, elle peut se les permettre, elle est pourrie de fric.

— C’est vrai que je commence à en avoir marre. Ils sont tellement gonflés le soir que bientôt, il me faudra un pied de biche pour enlever mes bottes en rentrant du boulot !

– Ha, ha, t’as le mot pour rire, Lolo ! Quoiqu’entre nous, une fois les godasses et les chaussettes enlevées, tes orteils tout recroquevillés vers l’arrière, comme si t’étais prêt à marcher à reculons, ça vaut le coup d’œil.

– Me casse pas les pieds avec tes moqueries, Juju, parce que j’en ai autant à ton service : avec ta ribambelle de cors, tes nougats on dirait les paluches d’une star avec une bagouse sur chaque doigt, sauf que les bagues, chez toi, c’est de la camelote et pour la star, tu repasseras...

– Je t’ai déjà expliqué que c’est génétique, ça me vient de ma grand-mère qu’on avait baptisée la mère aux oignons...

– Je sais, je sais.  C’est pas grave, tu sors pas beaucoup, une paire de charentaises, ça te dépanne, t’es à l’aise. Moi c’est différent, je bosse. J’en suis déjà à me chausser deux pointures au-dessus de la mienne, ça commence à bien faire...

– Surtout qu’avec ton mètre-cinquante et tes 46 fillette, t’as un sacré look, mon coco !

– Sérieusement, Juju, puisqu’on sait plus sur quel pied danser, c’est le cas de le dire, qu’est-ce que ça coûte d’aller y faire un tour dans la matinée ?

– Ben justement rien, puisque c’est gratuit. Mais...

– Mais quoi ? T’as peur de faire la queue, qu’y ait trop de monde...

– Non mais, on est jeudi

– Et alors ?

– On a pris le bain samedi, comme toutes les semaines, va falloir recommencer ? Bonjour la facture d’eau !

– T’inquiète, un petit coup de sent-bon sur le plus amoché des deux, le gauche pour moi, le droit pour toi et ça ira...

– Ben oui, mais si le spécialiste à la consultation, il demande à voir l’autre ?

– Pas de danger, vu que tu paies pas, ça sera service minimum, conseils qu’y disent dans l’article mais les conseils ça peut toujours servir. Allez ma Juju, attrape la bouteille d’eau de Cologne qu’on se prépare.

– OK mon Lolo. Comment je vais m’habiller  pour sortir en ville ?

– Mets ta veste pied de poule...

 

Brève, 22 mai 2014 

Dans le cadre de la douzième journée nationale de prévention de la santé du pied conseils et diagnostics gratuits par des podologues au siège de la CPAM de la Loire...

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 09:00

Identite.jpg

 

Le crustacé masqué

 

On avait beau lui dire que sa naissance était due à une série de contingences et de hasards plus ou moins heureux, rien n’y faisait. Il n’avait de cesse d’interroger le passé pour s’assurer qu’il n’était pas issu d’un banal chou aux origines indéterminées.

Fort heureusement, il était blanc, certes un blanc un peu délavé par la traversée des siècles et des terroirs, mais il lui restait juste ce qu’il fallait pour être bien vu  dans le noir. Il feignait d’ignorer les signes particuliers qui l’auraient orienté sur une lignée clairement mondialiste. Sa mâchoire avait assurément subi l’influence des Vikings et ses yeux celle des Mongols, ses lèvres avaient l’épaisseur de la brousse et son nez la majesté d’une conque. Ses pieds palmés lui causaient bien quelques soucis, mais son médecin, un fidèle de la Francisque, lui avait assuré que la chose était courante chez les gens de son espèce et lui avait prescrit toute une batterie d’examens pour le prouver. Loin de l’aider dans sa quête, la science le mettait dans l’embarras. Le compte-rendu de son génome le situait à une place honorable dans la chaine de l’évolution, mais n’apportait pas d’éléments lui permettant de s’affirmer dans une filière d’excellence.

La police s’était montrée bienveillante, mais peu encline à mobiliser ses forces spéciales pour traquer  l’inconnu. Elle avait confié l’affaire aux Renseignements Généraux, lesquels s’étaient contentés après examen du dossier de ses parents, grands-parents et tutti quanti de le déclarer conforme à la législation en vigueur et l’avait orienté sur des officines plus identitaires. Chez ces gens-là, on ne plaisantait pas avec les racines et on lui en avait fait voir de toutes les couleurs avant de l’envoyer faire ses preuves au front. En pure perte.

Dépité, il s’en serait bien remis à Dieu, mais les créatures qu’il avait façonnées étaient si nombreuses et si disparates qu’il n’aurait pas été plus avancé et avec les sempiternelles querelles entre les serviteurs d’ici-bas et les envoyés du ciel, il aurait fini par ne plus savoir sur quel pied danser.  

Finalement, il était allé s’enterrer aux Archives Nationales. Le poste de gratte-papier dans les sous-sols avait peu d’intérêt, mais il avait l’avantage de lui offrir assez de temps mort pour qu’il poursuive ses recherches sur les origines personnelles. Il avait ouvert un compte chez les mormons persuadé qu’il trouverait son chemin parmi des quatre-vingt milliards d’identités recensées.

Et puis un jour de mai, il avait quitté précipitamment son poste. Sur son bureau un journal était ouvert, une dépêche cerclée de rouge…

 

Brève 13 mai 2014

Une équipe de chercheurs a découvert les plus vieux spermatozoïdes fossilisés, appartenant à des crustacés qui vivaient il y a quelque 17 millions d’années dans le nord de l’Australie.

On se demande ce que l’on va pouvoir encore découvrir dans ces dépôts, concluait la dépêche…

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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 08:00

Rabotage.jpg

 

Rabotage express

Ysiad

 

Sketch pour deux personnages.

 

8 h 22. Janvier 2015. Ciel nuageux aux abords d’une gare en travaux où une armée de raboteurs s’affaire le long du quai.

À l’intérieur du train, on entend une voix dans un haut-parleur :

En raison de l’opération « Rabotage express »  des quais entamés le mois dernier, les voyageurs sont tenus de balancer leurs bagages par les fenêtres et d’emprunter les toboggans que la SNCF met gracieusement à leur disposition pour s’éjecter du train.

La SNCF s’excuse pour la gêne occasionnée.

Une foule s’est formée devant le toboggan installé à l’entrée du wagon 17. Les gens commencent à s’impatienter. Une dame corpulente est malencontreusement coincée sur le toboggan. 

La voix s’élève dans le haut-parleur :            

Les voyageurs du wagon 17 sont priés de patienter. Un passager est bloqué sur le toboggan. La SNCF met tous les moyens en œuvre pour résoudre le problème. Tout est possible à la SNCF.

 

- Mauriiiiiice ! Mauriiiiiiice ! Au s’couuuuurs !

- Quoi encore ?

- Mais aide-moi ! Tu vois bien que ch’uis bloquée !

- Peux pas. Je m’occupe des bagages et y a l’chat qui miaule. Pauv’ petit. L’a faim. C’est l’heure de ses croquettes. Débrouille-toi toute seule pour une fois.

- Au s’couuuuurs !

- Mais chut, enfin ! Remonte et prends ton élan. Allez. Un bon mouvement, d’un coup d’un seul.

- Salopard ! Au s’couuuuuurs ! Quelqu’un peut m’aider ? Je peux plus bouger !

- C’est bien fait pour toi. Regardez-moi ça ! Ça pèse son quintal et ça voudrait glisser sur un toboggan conçu par la SNCF… On rêve…  La prochaine fois, t’hésiteras un peu plus avant de te resservir en cannelloni.

- Espèce de salaud ! Sors-moi d’là !

- Faut attendre. Et puis poussez pas derrière, hein. Chacun son tour.

Une dame très énervée s’avance :

- Mais enfin Monsieur, faites quelque chose ! Cinquante personnes attendent ! Aidez-la !

- Calmez-vous. À moins de raboter ma femme, je vois pas ce que je pourrais faire d’autre…

On entend à nouveau la voix dans le haut-parleur :

Les voyageurs sont priés de dégager l’accès au toboggan du wagon 17. Un treuil sera mis en place dans quelques instants… Tout est possible à la SNCF…

 

Brève 22 mai 2014

SNCF : Deux mille rames TER flambant neuves, plus larges que les précédentes, ne passent pas dans les gares les plus anciennes. Mille trois cents quais sont à raboter. Une erreur à 50 millions d'euros !

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Brèves revisitées
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