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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 08:00

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Tous dans les loges

Corinne Jeanson

 

Conchita : Que vous arrive-t-il, Madame Solange ?

Solange : Ah ma pauvre Conchita, je reviens de la messe, mon petit-fils est possédé.

Conchita : Qui, le petit Benjamin ? Mais il n’a que cinq ans, s’il pleure, c’est juste un caprice. Ne vous inquiétez pas, faites-le entrer dans ma loge, il va se calmer.

Solange : Non, je vous le dis, ça a commencé devant l’autel. Il a regardé le Christ en croix et il s’est mis à blasphémer.

Conchita : Madame Solange, un enfant de cinq ans ne sait pas ce que signifie un blasphème.

Solange : Devant le Christ il a dit, on dirait papa avec maman.

Conchita : Ah certes, il a dû voir des choses qu’un enfant de son âge ne devrait pas savoir. C’est sûr, un homme  à moitié nu, les mains attachées en croix, c’est dérangeant.

Manuella : Bonjour maman.

Conchita : C’est quoi cette tenue ? Tu portes le voile maintenant ?

Manuella : J’ai accompagné Saïd à la mosquée, c’était plus convenable que mes jupes courtes.

Conchita : On dirait ma grand-mère, quand elle sortait dans la rue, elle mettait un foulard sur les cheveux, à cause de sa mise en pli et du vent, mais de son temps c’était à la mode. Là aujourd’hui, c’est un peu rétrograde et insultant pour les Pakistanaises.

Manuella : Maman, il faut que tu arrêtes de lire tes journaux de gauche, ils embrouillent ton esprit. N’oublie pas, t’es une femme du peuple, tu viens de la pampa espagnole.

Conchita : Justement, ton grand-père a quitté l’Espagne du temps de Franco. Il ne nous a pas fait faire tout ce chemin pour qu’on retourne en arrière.

Mme Poutin : Madame Conchita, vous l’avez bien surveillé ? Tout s’est bien passé ?

Conchita : Il dort comme un bébé le pépé. Vous pouvez être rassurée. (à Madame Solange) C’est son père, il est un peu sénile, mais très gentil, très propre sur lui. (à Madame Poutin) Vous êtes bien essoufflée, il ne fallait pas courir, je veillais sur votre papa.

Mme Poutin : Je reviens de la mairie, on a manifesté contre la nouvelle campagne de pub des parfums Proréac. Vous vous rendez compte, une femme qui en embrasse une autre ? Que vont penser nos enfants devant de telles images pornographiques.

Conchita : C’est bien ce que je disais à Madame Solange à l’instant : on ne montre pas un homme dénudé qui se déhanche sur une croix à un enfant de cinq ans sans causer des dégâts.

M. Lasqua : Bonjour Madame Conchita, le syndic s’est réuni hier soir. Nous avons voté à la majorité contre le port de la moustache dans votre loge. Même si elle vous va bien, j’avoue, c’est tout de même un peu dérangeant  pour notre copropriété. Vous comprendrez qu’il nous est difficile d’accepter votre tenue. Désormais, nous exigeons que vous la rasiez de près chaque matin, il est évident que votre fonction exige une tenue correcte.

Conchita : Vous avez l’esprit bien fermé, Madame Lasqua. Ne vous a-t-on pas appris que l’habit ne fait pas le moine ?

Mme Lasqua : Madame Conchita, vos maximes ne sont plus de ce siècle, dans notre époque, on a besoin de repères. Vous me comprendrez, n’est-ce pas ? Et puis je n’étais pas la seule à décider. Je me suis pliée à la majorité.

Conchita : Madame Lasqua, permettez-moi, mais parfois la majorité a besoin qu’on lui ouvre les yeux avant qu’il ne soit trop tard. Bref, je ne cèderai à aucune tentation : Manuella, ôte ce voile, moi je garde ma moustache, vous Madame Boutin, vous feriez bien de lire le journal intime de votre père, celui qu’il garde dans sa poche, vous y lirez ses erreurs de jeunesse bien pornographiques, quant à vous Madame Solange, cessez de croire que les icônes trop pieuses ne sont pas à double tranchant. Allez sortez de ma loge, j’attends mon groupe de vieilles féministes, on va parler du bon temps qui est passé trop vite. À chacune ses utopies. On doit aborder le sujet des Femen. On n’est pas toutes d’accord avec la ligne idéologique qu’elles véhiculent. Il faut revenir aux fondamentaux, je ne cesse de le répéter.

 

Brève, 28 mai 2014

Deux femmes sur le point de s’embrasser : le maire de Pecq fait retirer les affiches…

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Brèves revisitées
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commentaires

Emma 12/06/2014 21:18


Je viens de me régaler à la lecture de cette brève revisitée... et juste avany de me mettre à en écrire une sur la même brève repérée il y a qq jours ! Bravo à Corinne de m'avoir prise de
court...


Et bravo à Patrick au passage pour l'idée - j'ai hâte de lire le bouquin qui les compilera !

Lza 06/06/2014 14:10


Et allons donc! coupez tout ce qui dépasse: je ne veux voir qu'une tête! mais les enfants, eux, ne risquent pas d'être choqués, ils sont trop petits pour comprendre.(C'est peut-être l'adulte qui
ne pige rien?) Si les gens ne supportent que ce qui leur ressemble, la vie va devenir bien triste.

corinne 05/06/2014 20:47


merci pour l'illustration Patrick


ah oui mai 68, c'est bien ce que je pensais en l'écrivant, j'ai vieilli ! les idéaux sont des petits papiers


http://www.youtube.com/watch?v=doYLWFftJ2M

Yvonne 05/06/2014 13:50


Je me suis retrouvée en mai 68, dis donc ! Excellente idée, Corinne, de nous ramener vers les idéaux de nos vingt ans.

danielle 05/06/2014 08:29


Bien enlevé et envoyé, pas le temps de respirer! Bravo à cette concierge moderniste !


Ces petites brèves, décidément, illuminent mes matinées. Merci Patrick pour cette bonne idée !