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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 08:00

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D.DAY

Claude Romashov

 

- Bonne nuit Mr Jordan. N’oubliez pas de prendre vos médicaments.

L’aide-soignante referme la porte avec douceur. Elle est charmante cette jeune fille. Toujours une attention, un mot gentil pour les pensionnaires. Ce soir, chère petite, ne vous en déplaise, je n’avalerai pas vos pilules garantissant un sommeil bucolique. Des rêves, des souvenirs j’en ai plein la tête. Je sais que ce n’est pas bien de désobéir et je suis une personne sensée mais, parfois la raison fait relâche. Ma main fouille avec impatience le tiroir de la commode. Elles attendent, briquées de neuf, prêtes pour le grand jour.  

J’ai quatre-vingt-neuf ans déjà. Le temps qui passe si vite cautérise les blessures, altère le jugement. Moi, j’ai toute ma tête et par chance l’usage de mes jambes.

Il pleut dehors, le crachin habituel. Ce jour-là aussi il pleuvait. J’ai fait nettoyer mon imperméable au pressing de la maison de retraite. Il attend tel un bon petit soldat, accroché à son cintre.

Les lumières sont éteintes. Je me relève, dispose le traversin dans le lit afin de couvrir ma fugue. Bien malin celui qui me retrouvera ! Il s’agit de ne pas de manquer le bus. Le voyage est long et fatigant. Je me couvre chaudement et cache sous mon vêtement de pluie, mes médailles rutilantes.

Je m’enfuis là-bas où sont morts tant de camarades, où nous avons tant souffert. Je veux tous vous retrouver mes frères d’armes, célébrer ce jour où je suis devenu un homme, ce jour de pluie, de feu et de fer sur cette fichue plage.

Le bus pour Ouistreham est sur le départ. Je n’ai pas de bagages…

Les Français ont sorti le décorum pour célébrer les soixante-dix ans du Débarquement. Les chefs d’État sont au rendez-vous, émus il me semble. Pas autant que moi, pas autant que mes compagnons. Les croix blanches s’alignent dans le cimetière militaire. Chaque nom inscrit sur une tombe blanche a pour nous un visage, chaque repli de terrain une histoire.

« N’oublions jamais le sacrifice de tous ces jeunes hommes pour sauver le monde de la barbarie. Que le souvenir perdure pour les générations à venir. » Il parle bien le Président, mais lui, il n’a pas ressenti dans sa chair, les éclats d’obus, la balle qui fauche une vie de vingt ans. Les larmes coulent sur les joues parcheminées des vétérans. Et puis les larmes de calva coulent dans nos verres, nous allons une dernière fois, danser, rire, évoquer le souvenir des filles peu farouches, heureuses de nous serrer dans leurs bras. Je suis si heureux d’être parmi vous à notre fête.

 

Brève, 6 juin 2014

Un vétéran britannique de 89 ans dont les aides-soignantes refusaient qu’il quitte sa maison de retraite s’est échappé pour se rendre aux commémorations du Débarquement.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Brèves revisitées
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commentaires

Lza 08/06/2014 20:23


Bon, d'accord: on est vieux,(ou vieille) Ce n'est pas une raison pour nour traîter comme des enfants?

danielle 08/06/2014 08:32


Un bravo  avec un B pour ce texte en hommage aux braves du  6 juin,qui surpasse par sa sincérité le faste officiel déployé  en long et et large cette année...