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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 08:00

Vieil-homme-biere.jpg

 

 

Le Vieil homme et la bière

Nelly Bridenne

 

 

André Chauvive se frotte les mains.

Les chiffres du mois sont excellents, encore une fois. Les affaires marchent du feu de Dieu.

Il étouffe un bâillement, en continuant de feuilleter la brochure de son voisin, le concessionnaire BMW.

Puis, comme à son habitude, il inspecte, pour le plaisir, son entreprise lucrative : le showroom impeccable, les urnes rutilantes, attendant patiemment les futures cendres, les cercueils accueillants, invitant au dernier voyage : l’aller simple éternel.

La salle d’habillage des défunts est pleine, l’équipe des thanatopracteurs présente (ils effectuent les 3x8)

maquillant à la chaîne, fardant par paquet, camouflant le funeste.

Le client est roi ! Et il doit partir pour l’au-delà dans les meilleures conditions, recevant les services

appropriés, glissant dans les mains expertes de professionnels, qui lui permettront de devenir un cadavre en tout point exquis. Après tout, on meurt rarement deux fois !

Son enseigne « L’autre rive » est rassurante. Mieux, elle vous convie à préparer cette ultime formalité, et à quitter ce monde, définitivement, l’esprit tranquille, l’âme déjà vagabonde…

L’établissement de pompes funèbres s’occupe de tout, tel un cartel obséquieux : l’organisation de votre veillée funéraire, le décorum de votre mise en bière, l’originalité du cercueil, le granit de la pierre tombale, le motif de la stèle d’ornement, la réalisation du caveau, le ciselé de l’épitaphe, la composition

florale, le transport jusqu’au lieu de culte, le rituel de la cérémonie religieuse, et enfin, le casting des croquemorts pour la grande scène finale : l’enterrement.

Bref, tout l’attirail est déployé pour dire au revoir dignement.

Mais André Chauvive se consacre à beaucoup plus encore… Comme tout bon entrepreneur, il connaît les ficelles pour attirer la clientèle, la fidéliser, la renouveler à l’infini. Un peu malgré elle, soit, mais

il faut bien mourir un jour, c’est fatal. Il sait être reconnaissant et généreux auprès des multiples sous-traitants zélés et gourmands : les ambulanciers, brancardiers, pompiers, secouristes, urgentistes de tout poil, attentifs à lui livrer régulièrement des macchabées irréprochables, passés de vie à trépas entre leurs mains gantées et exercées.

Une injection lapidaire et adieu Berthe ! Prochain arrêt la morgue, tout le monde descend !

La morgue de «L’autre rive», évidemment, dans laquelle un médecin légiste dévoué à la cause de son patron, rédigera le permis d’inhumer. Dernière formalité.

Et dès lors, heureux mortels, vous pénétrerez dans le Palais de la Sépulture, made in Chauvive !

Accordez-lui votre confiance, il vous garde le meilleur pour la fin…

 

 

Brève, mars 2014

Les rois du « NecroBusiness » : Des personnes travaillant dans le domaine hospitalier sont accusées d’avoir empoisonné des patients en bonne santé. Ainsi, ils récupéraient une somme d’argent en échange de leur corps aux pompes funèbres de la ville.

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 08:00

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Un jouet

Dominique Chappey

 

 

– Allo, Capitaine, tout va bien à la caserne ?

On dit mon capitaine. Abruti !

– On ne peut mieux, Monsieur le Comte, que me vaut le plaisir ?

– Bientôt fin mars et je ne vous ai toujours pas remercié pour la Noël, je suis impardonnable.

– Je vous en prie Monsieur le Comte, c’était un plaisir.

– Enguerrand a adoré son camion de pompier, il en parle encore.

– Vous savez que je ne peux rien vous refuser.

– Oui, je sais, je sais. Il vous l’a rendu en bon état, j’espère ?

– Pensez-vous ! Pas une égratignure.

Le pare-brise, les vitres à changer, une peinture complète et deux ailes à redresser, il en a bien profité, le fils à papa.

– Parfait, parfait ! Justement, samedi en huit, Enguerrand organise un petit raout avec ses amis du patronage ! Vous savez à quoi j’ai pensé ?

Qu’est-ce qu’il a encore imaginé, l’idiot à particule ?

– J’avoue mon ignorance, Monsieur le Comte.

– En ce moment, Enguerrand est très petits soldats, gendarmes et voleurs. Qu’est-ce que vous voulez, il faut bien qu’adolescence se passe. Alors pour le changer un peu de ses écrans d’ordinateur, un fourgon de police serait parfait. Mais entendons-nous ! Seulement à titre provisoire, comme pour le camion de pompier.

Ben voyons, juste le temps pour l’héritier du domaine de passer ses nerfs dessus, j’imagine déjà le résultat.

– C’est que, voyez-vous, la police est un peu en dehors de ma juridiction. Caserne de pompiers, je peux jouer avec la ligne. Commissariat de police, c’est une autre affaire.

– Allons ! Allons ! Fourgon rouge, fourgon blanc, c’est juste la couleur qui change. Vous savez ce que c’est, hein ? Blonde, brune. Blanche, noire. Majeure, pas majeure. Une question de point de vue en somme. Comme sur des photographies d’art où au beau milieu de la composition, on ne verrait que vous avec votre képi sur la tête… Tout dépend où se porte notre attention.

Merde…

– Oui, bien sûr. En y réfléchissant, il y aurait bien la Compagnie de CRS, à côté de la caserne.

– Les CRS ! Ils ont des fourgons, eux aussi ?

– Oui, Monsieur le Comte, qui ressemblent beaucoup à des fourgons de police.

– Parfait, parfait ! De toute façon, Enguerrand n’y connaît rien. Et puis c’est juste pour s’amuser, il ne fera pas la différence. Alors, on dit samedi 16 h. Vous passez par les communs et vous le laissez dans la cour, comme d’habitude. Au plaisir, Capitaine, mes hommages à Madame !

Mon capitaine, on dit mon capitaine. Dégénéré !

 

Brève, 18 mai 2014

Un fourgon d’une compagnie de CRS basée à Vaucresson (Hauts de Seine) s’est mystérieusement volatilisé alors qu’il était garé dans l’enceinte sécurisée de l’unité. Les policiers ont dû inscrire le fourgon au fichier national des véhicules volés, une enquête interne a été ouverte.

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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 08:00

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Une belle occasion manquée...

Danielle Akakpo

 

Il est mort, Zoran, dans la nuit de samedi à dimanche, carbonisé dans son cabanon rudimentaire. A-t-il souffert ? Bof, ça n’a pas vraiment d’importance ... Comment le feu a-t-il pris ? Le vieux s’est-il endormi la cigarette au bec ? Ou bien s’agirait-il d’un réchaud, d’une lampe à butagaz, à pétrole qu’il aurait oublié d’éteindre, qu’il ait renversé par inadvertance ? L’enquête le déterminera, si toutefois il y a enquête approfondie. Après tout, ce n’était qu’un Rom, un voleur de poules, de bicyclettes, un mendiant diront ces bien-pensants qui voudraient une France plus blanche que blanche et fermée comme une huître. En guise d’éloge funèbre, il aura droit à un : « Un de moins que l’on verra au coin des rues, sale et dépenaillé ! Un que l’on jettera à la fosse commune, il ne mérite pas plus ! »  

Il n’ennuyait personne Zoran. Il avait un petit boulot, pas déclaré, ça va sans dire. Son maigre salaire, payé en liquide, suffisait à lui assurer une pitance tout aussi maigre et à acheter le paquet de brunes qu’il grillait le soir en écoutant la radio sur un récepteur vieux comme l’an quarante. Pas de femme, pas d’enfant, des années de galère derrière lui jusqu’à son installation sur ce terrain du Nord dans ce petit cabanon où il se sentait sinon heureux, apaisé, presque chez lui. Ne plus errer de coin de rue en squat, de campement en campement, finir ses jours ici, pas trop tôt, mais pas trop tard non plus, il n’en demandait pas plus.

Eût-il survécu au sinistre qu’il eût été profondément meurtri de savoir que le feu s’était étendu à quatorze autres baraquements. Pas de blessés, mais tous ses voisins avaient dû quitter le camp en urgence. Quel dommage soupireront les bien-pensants qui voudraient une France plus blanche que blanche et fermée comme une huître ! Une belle occasion manquée de se débarrasser d’une flopée de bons à rien ! Parce qu’évidemment, ces  mauvais citoyens des associations humanitaires se seront précipités au secours des nouveaux sans -logis et auront remué ciel et terre pour leur obtenir un logement soit à l’hôtel, soit dans un gymnase, et toujours aux frais du contribuable. Qu’attend-on pour faire une loi interdisant ces associations ? Elles encouragent la délinquance et favorisent l’insécurité.

Ce que j’en dis, moi, c’est que cette histoire est bien triste, d’autant qu’elle se renouvelle régulièrement, avec quelques variantes. Pour ces familles qui viennent de perdre le peu qu’elles avaient, c’est un cycle infernal qui va recommencer. Installées un temps ici, un temps ailleurs, toujours menacées d’expulsion, toujours cataloguées mendiants, voleurs, fauteurs de troubles, parce que pour ces bons citoyens qui réclament haut et fort une France plus blanche que blanche et fermée comme une huître, tous les chemins, ou presque, mènent aux Roms...

 

Brève 29 mai 2014

Incendie d’un camp de Rom à Villeneuve d’Ascq : un mort

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 08:00

Momo3

 

MOMO

Claude Romashov

 

Fichu ascenseur ! Encore en panne ! C’est la troisième fois en deux mois. Les habitants de l’immeuble en ont marre et moi aussi. J’ai 83 ans, bon pied bon œil, mais remonter mes courses au cinquième, là je ne peux pas. Heureusement il y a Momo. Un coup de fil et il est là, toujours disponible quand j’en ai besoin. Le gardien, un gros bonhomme paresseux et peu sympathique râle toujours quand il s’agit de dépanner une vieille locataire comme moi.

Momo est le petit-fils dont j’ai toujours rêvé. Un beau gamin, poli, affectueux qui a toujours un mot pour rire. Je ne suis pas riche avec ma retraite aussi mince que du papier de soie. Seulement j’ai le cœur généreux. Les jeunes du quartier aiment venir discuter avec moi. Ils me racontent leur vie, leurs difficultés à trouver un emploi, les querelles familiales et j’en passe. Moi, je leur prépare des tartes qu’ils dévorent comme des louveteaux affamés, la reconnaissance au coin de l’œil. Sans mes gamins, je m’ennuie. Les voisines, de vieilles biques cancanières, je ne peux pas les supporter et c’est réciproque. Mes petits veillent et les rembarrent quand elles se font trop curieuses ou trop médisantes. Elles ont peur d’eux et je rigole sous cape quand j’entends les portes se refermer avec brusquerie et les clés tourner dans les serrures.

De tous c’est Momo mon préféré. La vie ne l’a pas gâté. On se comprend tous les deux. Un espace de misère nous rapproche. Celle qui suinte noire, des murs graffités de l’immeuble, des halls envahis par une jeunesse désœuvrée, des pelouses râpées sous des arbres maigrichons, des aires de jeux abandonnées.

Momo je le vois moins en ce moment. Il est trop occupé, mais il m’a promis qu’il reviendrait bientôt dormir chez moi. Il m’a laissé en gage ses deux gros sacs…

 

Dans la cuisine éclairée d’un rayon de soleil, Robocop fixe la chaîne en or autour de mon cou. - Ce collier, vous l’avez acheté avec vos économies peut-être ?

- Non c’est un cadeau.

- Ah oui et de qui ?

Il m’embête pour ne pas dire plus avec ses questions ce flic d’opérette. Ses collègues ont vidé le contenu des sacs avec des exclamations de triomphe. Des petits sachets se succèdent sur la balance de précision.

- Et çà, mamie, c’est de l’herbe pour vos lapins ?

Il me prend pour une abrutie. Je ne voulais pas savoir ce qu’il y avait dans ces sacs. Je ne suis pas une fouineuse et puis Momo ne m’avait rien dit et encore moins pour la liasse énorme de billets que compte et recompte un flic méticuleux.

- À partir de maintenant vous êtes en garde à vue et ce minable petit dealer aussi.

Momo ensommeillé est sorti de la chambre par deux policiers costauds. Je me laisse passer les menottes avec fatalisme. Dans cette galère, lui et moi, nous ne serons pas séparés. 

    

Brève 7 mai 2014

Une femme âgée de 83 ans a été interpellée pour avoir gardé dans son appartement le cannabis de la cité de la Capsulerie…

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 08:00

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J’avais huit ans.

Yvonne Oter

 

C’était il y a bien longtemps, mais les images de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, en Belgique, sont restées gravées dans un recoin noir de ma mémoire. Le 8 août 1956, 262 mineurs ne sont pas remontés vivants du puits où ils étaient descendus pour travailler à extraire le charbon. 

Petite-fille de mineur, j’étais déjà bien avertie de ce travail lourd, pénible et dangereux où tellement d’ouvriers du bassin liégeois, comme du bassin borain, avaient laissé, si pas leur vie, du moins leur santé. Mon grand-père Louis souffrait de graves problèmes respiratoires qui l’obligeaient à s’arrêter souvent quand il se déplaçait, histoire de reprendre son souffle pour continuer sa route. Souvent, je restais près de lui qui me disait « I’ m’faut pîper », c'est-à-dire reprendre haleine.

J’avais huit ans, et à l’époque, il n’y avait pas encore de télévision pour retransmettre les images de la catastrophe. Alors, nous écoutions les nouvelles à la radio, sur un vieux poste à lampes, où les infos passaient vaille que vaille au travers des grésillements de l’appareil.

Le dimanche, nous allions au cinéma du quartier où nous pouvions voir les « Actualités », en noir et blanc, entre les deux films de la séance. Ce sont ces images-là qui sont remontées  de ma mémoire lorsque j’ai appris l’accident survenu en Turquie.

Une grille. Celle par où les hommes entraient tous les matins effectuer de huit à dix heures de travail éprouvant, et ressortaient le soir sans avoir vu la lumière du jour. A cette grille, des femmes accrochées aux barreaux. Silencieuses. Des enfants pendus à leurs longues jupes ou à leurs tabliers. Sages, muets eux aussi, comme si la gravité de la situation les avait mûris d’un seul coup.

Des regards, surtout. Des yeux fixes, braqués sur les services de secours qui s’activaient autour du puits. Des yeux qui ne semblaient reprendre vie que lorsque la cage remontait à la surface les sauveteurs avec l’un ou l’autre rare rescapé. Alors, les yeux se braquaient sur les visages noirs de houille pour tenter d’y retrouver des traits aimés. « Est-ce mon mari ? Mon fils ? Mon compagnon ? Mon voisin ? ». Puis l’agitation et l’espoir retombaient. Mais les femmes restaient là, accrochées à cette grille noire, comme elles s’accrochaient à leur espoir de revoir leurs hommes vivants. Belges et Italiennes d’origine soudées dans leur malheur partagé.

Et au-dessus planait la silhouette de la Belle Fleur qui, malgré son nom poétique, me faisait penser à une sombre potence.

 

Brève, 14 mai 2014

Turquie : 274 personnes ont péri dans l'explosion d'une mine de charbon, et 120 mineurs sont toujours coincés sous terre.

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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 09:00

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Tout ce qui brille

Benoit Camus

 

 

Toujours ça, qu’elle emportera pas, songe le vieil homme en reposant le journal. Ce sera sans breloque, les risettes à Saint-Pierre ! Dépolie et mirettes au plancher. Sûr qu’elle fera moins sa mijaurée, la peau de vache ! Il s’écarte de la table, se lève avec difficulté. Jette un dernier œil sur le titre de l’article. Hoche la tête. Soupire.

À pas comptés, il rejoint le buffet du salon. S’accroche au bois de merisier. Ouvre un tiroir. Il en sort une liasse d’enveloppes, qu’il feuillette, dont il extrait une lettre. Il la déplie, la parcourt des yeux, la remballe dans son écrin en papier froissé et bon marché. Et jauni… Quel idiot ! Que pouvait-il espérer ? Avec juste ces mots à offrir ! Des pages emperlées de pauvres petits mots de rien, gravés à l’encre bas de gamme et qui s’estompent ; des pages que, grand cœur, elle lui avait restituées.

Rien que se le rappeler, il a l’échine ruisselante de honte. Cette façon dont elle le regardait ! Son sourire de pitié enchâssée dans les limites du dédain. Sa moue festonnée par l’ironie, qui le reléguait sur le banc des doublures. Pas sortable. Et la voilà sans parure ni défense, dépouillée de ses colifichets ! Il se souvient… Il fouille à tâtons le fond du tiroir, ramène un collier. Combien de fois l’avait-il vue, l’arborant. Qui le renvoyait invariablement à son infirmité économique. Jamais il n’aurait pu lui en offrir un pareil. Et elle le savait… Il récupère aussi les bagues, la broche, les bracelets. Les contemple. Incapable d’y renoncer, elle aura été jusqu’au bout et à son corps enguirlandé serti dans un cercueil, obsédée par le clinquant. Il tremble. Les bijoux glissent entre ses doigts. Maladroit, il les pétrit. Les malaxe. Tente en vain de les broyer. Poings serrés. À s’en entailler les paumes. Des larmes brillantent son visage filigrané. Il renifle.

« Elle apprendra à s’en passer ! décrète-t-il tout haut. Oui… Faudra bien ! »

Il les rassemble, s’en remplit les poches.

 

Au bord de l’Isère, il prend son élan ; les lance dans les flots. Mon dieu, se dit-il alors qu’aux reflets cristallins de leur linceul s’entrelacent les miroitements dorés, comme je l’ai aimée !

 

Brève, 11 mai 2014

Des cambrioleurs se sont introduits par effraction dans un funérarium et y ont dérobé les bijoux que portait une défunte.

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 19:00

Lampedusa.jpg

 

J’irai pleurer sur vos tombes

Nelly Bridenne

 

 

La plage est blonde, un parfum d’eucalyptus berce les pirogues, le sable crisse sous les pieds.

Cette nuit encore, les pêcheurs s’affairent pour affronter la mer.

Ladji est en partance. Il a réuni la somme nécessaire à la traversée, et pas en faux billets : cinq cent mille francs CFA, six mois de salaire. Enfin, quand on travaille.

Abdoulaye, autoproclamé président, malgré quelques imperfections (trois fois rien, des urnes pleines, volées par des militaires à sa solde) avait promis des emplois pour les jeunes. Déjà quelques années de ça.

Sur cette plage blonde, dans les faubourgs de la capitale, des centaines de candidats à l’exil se faufilent parmi les chaloupes. Aucune chance que les faux frères, les pêcheurs devenus passeurs, ne leur faussent compagnie. Cet aller simple les enrichira, et tant pis pour l’embarcation perdue et quelques vies aussi.

Les migrants rêvent de l’Europe, cet Eldorado si proche, à quelques jours de bateau seulement, où ils accosteront en Italie ou en Espagne, et pourront envoyer de l’argent à leurs mères.

Modestine, mère de Ladji, l’a supplié de renoncer, de ne pas courir ce danger. Elle en a vu partir des clandestins, rarement revenir. Ceux qui rentrent, les rapatriés, expulsés suite à leur tentative de vie meilleure, après quelques mois captifs dans un camp, sont bannis par leurs propres familles, qu’ils ont laissées sans ressources.

Les plus chanceux, les rescapés de cette traversée, mentent à leurs proches : ils n’osent décrire les conditions de vie infligées par les « Toubab », les Blancs.

Leurs ancêtres, esclaves, étaient déportés de force pour s’échiner dans des champs de coton. Eux, s’embarquent volontairement et sont exploités dans des plantations d’agrumes ou d’olives.

Toutefois, la majorité n’atteint les côtes qu’en rêve. Trop souvent, ils périssent noyés, affamés, déshydratés, à bout de force, sans revoir la rive.

Modestine comprend ses fils : pauvres, inactifs, sans avenir immédiat dans leur pays natal, ils revendiquent une vie digne, ici ou ailleurs. Nombreux, comme Ladji, risquent le démon maritime, encouragés par des marabouts tout puissants.

Ils s’entassent par dizaines dans des canots bondés, précaires, guidés par un GPS aléatoire, mais une foi inébranlable, et prient pour échapper aux patrouilles.

Les Canaries, trop bien gardées, ne sont plus sereines, ils ciblent l’archipel italien. Mais le vent des globes a tourné, et pas dans le bon sens. Ont-ils fait fausse route ? Y a-t-il eu un faux-bord, dû au surpoids ?

La barque chavire, les passagers sombrent. La terre promise est encore loin…

La pirogue abandonnée s’échouera doucement, sur le sable blond d’une crique, abritée du vent.

Angelo, fossoyeur à Lampedusa, minuscule et lumineuse île italienne, si proche des rivages africains, creuse quelques tombes. La mer infanticide, a encore vomi son contingent de naufragés à peau sombre.

Des étrangers, comme on les désigne ici, des boat people modernes. Ils voyagent sans papiers, de peur d’être renvoyés chez eux, s’ils sont identifiés.

Certains sont recueillis dans les filets des pêcheurs, sirènes macabres.

Angelo les enterrera anonymement, dans le carré du vieux cimetière, qui leur est réservé, dorénavant. Il aura une pensée pour leurs mères, sans nouvelles de leurs petits, engloutis, en leur confectionnant des croix, numérotées, même pour les non-catholiques. Il gravera sur leur pierre tombale la date de leur sépulture, pour se souvenir, pour les compter.

 

À Lampedusa, la plage est blonde, nettoyée, un parfum d’agaves sèche les filets, le sable crisse sous

les pieds. Ce matin encore, les pêcheurs s’affairent, pour affronter la mer…

 

Brève, 03 octobre 2013

Une embarcation transportant environ 500 migrants clandestins africains fait naufrage près de Lampedusa, île italienne proche de la Sicile. La catastrophe a fait trois cent soixante-six morts...

 

Brève 12 mai 2014

Près de sept mois après le naufrage qui avait fait plus de trois cent cinquante morts, un nouveau bateau transportant des immigrants clandestins a coulé, lundi 12 mai, au large de l'île italienne de Lampedusa.

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 17:51

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Le vieux Max ne savait pas quoi mettre. Debout en silence, il inspectait sa penderie de long en large. La question le taraudait depuis qu'il en avait terminé avec sa toilette. Il n'avait pas plus envie de plaire que de faire mauvaise impression, seulement, il n'imaginait pas pouvoir rester nu. Bien sûr, il était chez lui, la porte fermée à double tour. Les fenêtres de la chambre et du salon donnaient sur une campagne déserte. Depuis le départ en vacances des plus proches voisins, il n'avait vu personne aux alentours et il n'attendait aucune visite. D'ailleurs, cela faisait belle lurette qu'il n'avait pas reçu. La dernière fois, c'était pour une partie d'échecs avec José, l'espagnol, pendant les abricots. Drôle de bonhomme le José. Cela le contrariait de penser à lui. Un sacré bon joueur, peut-être un peu bravache dans les combinaisons cheval fou mais capable d’offrir la gorge de sa reine pour pétrifier le roi adverse. Tu vas voir, avait-il persifflé ce jour-là en prenant place devant l’échiquier, tu vas voir comment nous autres, on prend le taureau ! Il avait l'œil brillant et l'haleine chargée des jours de boissons. Dès l'ouverture, il avait perdu le contrôle du centre, puis, de fourchettes en enfilades, sa défense avait viré au fiasco. La partie avait duré moins d'une heure. Pauvre José ! Le mat l'avait complètement retourné. Il était reparti sans même le saluer. Au village, on l'avait vu prier devant un calvaire, puis il avait pris le sentier épineux qui descend à la rivière. Des gamins avaient trouvé une casquette sur un rocher, à une centaine de pas du trou. Comme elle ne ressemblait pas aux coiffes du voisinage, ils l’avaient apportée au campement des saisonniers. Personne n’en avait voulu. Là-bas, la méfiance était de mise, on faisait mine de ne pas se connaître et chacun vaquait à ses affaires sans échanger plus que le nécessaire. Au village, ceux qui l'avaient croisé pour avoir fréquenté les mêmes cafés, se taisaient. On ne l’avait jamais revu, le José. Et personne n’avait pris la peine de faire un signalement.  

Il ne se souvenait pas de ce que José portait ce jour-là. Si seulement il pouvait se rappeler, cela l’aiderait à choisir, à le réconforter peut-être. C'était un dimanche, mais le bougre n’en avait cure du jour du seigneur, les costumes de corbeaux lui donnaient la chair de poule et il trouvait que le vin de messe avait un goût de pierre à fusil. Comme tous les matins, il avait certainement dû jeter un œil vers le ciel avant d'enfiler une quantité plus ou moins importante d'affaires disparates achetées au hasard des vide-greniers. La plupart des saisonniers étaient des gens de peu, vêtus comme l’as de pique, mais José avec ses chemises élimées, ses pantalons râpés jusqu’à la corde et ses godillots en fin de course, les surpassait à tout point de vue. Il se rendait bien compte qu’on le considérait comme le roi des trous du cul mais peu lui importait car au fond il se trouvait plutôt bonne allure.

Un jour pourtant, au bar-tabac,  il avait apostrophé un gars du village connu pour sa morgue ; après s’être grossièrement essuyé les mains sur les manches de son veston et pris un air fâché, il lui avait tendu un miroir et asséné « T’as vu bonhomme ? Regarde bien ! Tu ne perds rien pour attendre ! ». Le gars n’avait pas demandé son reste et José, troublé par son audace, s’était payé une cuite mémorable.  

Depuis que sa décision était prise, Max avait l’impression de sentir la présence de José et cela l’empêchait de penser à ce qu’il devait faire. Il restait planté devant la penderie. D’illustres parties d’échec lui revenaient en mémoire. Sa gorge se serrait.

Il s’en était voulu d’avoir ricané après le mat. D’habitude, une fois le coup de grâce porté, ils trinquaient en se moquant gentiment des vagabondages de leurs reines respectives et en général ça se terminait par un gros roupillon sur le canapé. Pourquoi diable n’avait-il pas roqué plus tôt ? Pourquoi s’était-il enfermé dans une sicilienne si mal engagée ? Une fois le fou sacrifié, il privait la dame de la grande diagonale et entérinait de fait la fin de son monarque. Un suicide ! Max revivait la partie du côté de José. Un putain de suicide ! Il l’avait laissé partir se saouler seul quelque part dans la nature, persuadé qu’il le reverrait la semaine suivante, la mine conquérante avec un de ces fameux : tu vas voir ce que je vais te mettre, le vieux !

Il avait laissé le temps s’écouler. Le souvenir de José s'était effacé petit à petit. Jusqu’à ce jour d’hiver où las de jouer en solitaire, il avait décidé de coucher son roi à jamais.   

 

 

Brève 6 janvier 2014

Il était dans son lit, en pyjama, il n'y avait pas de désordre, la maison était fermée de l'intérieur. Rien ne laisse penser à un acte criminel, a déclaré la police, en soulignant que personne ne s'est jamais inquiété de son absence.

 

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