Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 17:55

Chat-affame-image.jpg

C'est à une partie de chasse chez l'épicier du coin de la rue que nous convie Ysiad en cette douce journée de printemps... Une aventure accompagnée par le grand Gainsbourg.

 

 

Un chat vif et affamé

par Ysiad

 

Aujourd’hui, le ciel est blanc et lourd. Un peu trop blanc, un peu trop lourd à votre goût. Lundi, vous vous engouffrerez dans le métro et rejoindrez le deuxième étage gris et morne de l’immeuble de vos employeurs. Ce mortel ennui que chantait Gainsbourg, vous l’éprouvez depuis des mois. Il couve sous la blancheur du ciel. Et ça traîne. Et ça dure. Vous n’avez plus d’élan. Vous vous laissez glisser sur un tapis roulant. Les mots se dérobent, s’évaporent, éclatent sous la plume comme bulles de savon. Pas le moindre brimborion d’idée, pas le plus petit bourgeonnement de quelque chose qui pourrait faire surgir des phrases en collier. C’est la panne. La dérobade devant l’obstacle. L’incipit reste bloqué entre deux synapses. La corbeille en témoigne, qui est pleine de papiers froissés.

 

Vous ouvrez la fenêtre. Pas un chat dans les rues. Quant au vôtre, il dort. Vous le regardez, pelotonné sur l’oreiller, et vous déprimez. Cet animal s’ennuie presque autant que vous. Cela se voit, cela se flaire. Si seulement il pouvait sortir de sa neurasthénie en ce samedi trop blanc ! Vous caressez son flanc. Collez votre oreille contre son ventre. Lui grattez le menton, dans l’espoir qu’il ronronne. Mais non. Il plisse les yeux en vous manifestant un dédain tranquille. Vous troublez sa sieste. Allez donc fouetter d’autres chats ailleurs. Vous retournez à la fenêtre. Comment faire pour secouer sa torpeur ? Il y aurait bien une solution qui s’ouvre sur le plafond du ciel comme une fleur de réminiscence, alors que vous slalomez avec le caddy dans les allées de l’épicier discount, en évitant de glisser sur les morceaux de salade qui vous ont valu naguère d’atterrir en vol plané au milieu des choux-fleurs. Je crois avoir vu une souris, dites-vous au magasinier. – C’est Ernestine, vous répond-on. Il y en a une colonie. Il nous faudrait un chat vif et affamé pour nous en débarrasser. Ce chat vif et affamé, vous l’avez, de même que les arguments pour convaincre le magasinier. Chef, y a une cliente qu’est d’accord pour nous prêter son chat sauvage... Le chef s’approche, intéressé, les mains fourrées dans les poches de sa salopette. C’est quoi comme race ?Un léo… Un Européen. – Ah. Il sait chasser ?Et comment ! répondez-vous avec conviction. Le malabar vous regarde. Bon. Rev’nez avec lui tout à l’heure.

Vous glissez sous un ciel qui commence à scintiller le chat vif et affamé dans son panier et prenez le chemin de l’épicier discount. Il est treize heures, et votre cœur ne battrait pas plus fort au moment de franchir le seuil de l’Elysée. Le chef vient vous ouvrir. Il est sympathique, un peu bourru. Il s’appelle Mohamed, il veut voir la tête du fauve. Dans la réserve, en ouvrant le couvercle sur la bête alanguie, devant son air goguenard, vous dites avec du feu dans la voix : Patou cache bien son jeu, et vous sortez le tigre de son panier.

 

Assis sur des sacs de farine, vous attendez l’un et l’autre que la course-poursuite veuille bien démarrer. Patou fait le tour des lieux, de temps en temps s’arrête pour humer l’air pendant que Mohamed bâille et regarde sa montre. Bon. C’est pas tout ça, mais j’vais déj’ner, lance-t-il en tirant la porte derrière lui.

 

Vous voilà seule avec le chat qui se lèche les pattes. Les rongeurs sont planqués un peu partout, on entend gratter dans tous les coins, un léger raffut que seules des souris sont capables de faire. Patou dresse une oreille. Ce chat, vous l’avez recueilli huit ans auparavant. Il errait dans les rues de Bourg-la-Reine, et vous l’avez sauvé de l’hiver. C’est un beau mâle à la robe rousse, qui vous tient lieu de bébé, maintenant que vos enfants vous regardent de haut et vous tapent sur l’épaule en vous appelant : P’tit’ Mé.

Pour l’instant, ramassé sur lui-même, le matou fixe une abstraction. Vous l’encouragez de la voix. Vous commencez à avoir mal aux fesses sur le sac de farine. L’animal vous ignore. Il s’étire voluptueusement sur le carrelage frais, se ramasse en boule, pose une patte sur son œil et repart au pays des rêves. Nous voilà bien. Vous vous levez, poussez la porte, traversez la semi-pénombre jusqu’au rayon des fromages où vous raflez un morceau de gruyère et rebroussez chemin. Le chat continue de roupiller, sa patte a glissé sur son museau.

 

Vous déchirez l’emballage avec les dents, en sortez le fromage et commencez à l’émietter. Vous disposez des petits morceaux de pâte en tas dans les angles de la pièce, et revenez vous asseoir sur le sac de farine. Le chat pionce toujours, il pousse même de légers soupirs de béatitude. Vous attendez, en retenant votre respiration. Les grattements se précisent. Une première souris est apparue à trois mètres du fauve assoupi. Vous la voyez qui s’avance, renifle les morceaux, prélève le plus gros entre ses pattes et commence à le ronger… Le félin ouvre un œil. S’étire. Se redresse sur son séant. Enfin. Qu’il bondisse, qu’il rugisse, qu’il s’en paie une bonne tranche ! Qu’il fiche la pâtée à ces intruses !

 

Comme s’il vous avait entendue, Patou est parti aux trousses d’une grosse souris grise, qui zigzague entre les briques de lait et les paquets de chips renversés. Vas-y, chuchotez-vous, chope-là, nom d’un Raminagrobis ! La chasse bat son plein entre les cartons empilés. Le fauve se rapproche, il gagne du terrain, zigzague au ras du sol aussi vite qu’un lézard, abat sa patte à gauche, à droite, pif ! paf !, plante ses griffes dans un sac de pois cassés en ratant de peu la fuyarde, bondit souplement par-dessus une pyramide de conserves, renverse dans son élan des bouteilles d’eau et de coca-cola, se récupère sans effort, allonge une patte vive et plaque l’intruse sous ses griffes. Il la balade entre ses pattes, la lance en l’air comme une balle de fourrure, une fois, deux fois, trois fois, ah le superbe, le glorieux animal, et tout pourrait continuer dans la fureur et la démesure si le magasinier n’avait fait irruption dans la pièce. Bon, fait-il au milieu du chaos. On va s’arrêter là. Combien de cadavres ?Douze, affirmez-vous. – Bon chat, fait le magasinier. Vous attrapez l’animal, le félicitez et le glissez délicatement dans son panier.

 

Mohamed est satisfait. Vous aussi. Le ciel vous paraît moins blanc et lourd, quand vous refermez la fenêtre.

 Quant au chat, il dort toujours sur l’oreiller.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
commenter cet article

commentaires

Jean 11/04/2010 14:51



Mille escuses, Ysiad. Le aussi est de trop.



ysiad 08/04/2010 13:35



Je suis certaine que dans ses rêves, Patou attrape des souris et des mulots; nous partageons les mêmes rêves, lui et moi.



Jean-Pierre 08/04/2010 09:32



Avant de se replonger dans ses limbes, Patou gardera le souvenir de son bref safari en se lissant les moustaches de satisfaction.Il aura fait au mieux.N'est pas chasseur qui veut!



ysiad 07/04/2010 20:07



J'adore ce poème, Jean. Pour la chasse, il est nul : VRAI. TRES VRAI. Plus nul, tu meurs. Mais il est trop chou, ce pauvre petit. Je l'aime. Il ne me dit jamais : non ! Lui et moi, on se
comprend. Et le jour où il attrape un pigeon, je crée le buzz sur Internet...



Jean 07/04/2010 19:24



Excellent titre Ysiad et texte très humoristique comme d'hab.


 


Patou le beau minet,


De son poil tu te grises.


Je vois un tantinet


que tu te Colettises.


 


Pour la chsse il est nul,


Jamais de bonnes prises.


Je vois avec calcul


Que tu te Colettises.


 


Il suffit qu'il soit là,


Avec ses mignardises.


Il te vinc et voilà


Qu tu te Colettises.