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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 16:06

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Eh bien non, vous ne l’avez ni déjà vue ni lue ! Vous auriez dû pourtant : la nouvelle de Catherine Wrobel faisait partie de la sélection du dernier concours Calipso " Si proche, si lointain " et à ce titre elle avait sa place réservée au café. Hélas, quelques malencontreux bugs dans les échanges l’ont fait passer à la trappe. Fort heureusement, rien ne se perd jamais tout à fait. Voici donc :

 

Déjà vu

par Catherine Wrobel

 

Je suis en retard. J’éprouve cette sensation pénible d’être, encore et toujours, fautive. C’est une matinée plombante et découragée qui s’annonce.

J’attrape mon bus au vol. La borne de compostage recrache mon coupon avec dédain. Le chauffeur me regarde de travers. Je lui tends ma carte en gage de bonne foi. Une jeune femme en profite pour me passer devant. Elle s’assoit sans vergogne sur le siège que je convoitais. Mon regard de reproche ne l’atteint pas, son portable est collée à son oreille et la rend aveugle au monde. Evidemment, toutes les places assises sont prises. Il faudra attendre Gambetta pour espérer accéder à un siège. Il y a un peu de monde dans le couloir central, ça ira.

 

En observant autour de moi, je ressens une impression de déjà vu, peut-être à cause de cette femme qui regarde droit devant elle, ou ce vieillard aux yeux vides… ou les deux… Ca arrive quand on fait le même trajet tous les jours, c’est un peu bizarre…

Ce matin, le ciel ne frotte qu’un seul ton de gris sur sa palette et la Seine doit remuer des flots couleur d’huître. A Paris, si on veut voir le temps, mieux vaut lever le nez. Autrement, on se sent dans une boite grise et humide où l’on apprend qu’il a plu parce que le trottoir luit d’une averse qu’on n’a ni vue ni entendue. Les saisons s’y manifestent en mode mineur, un géranium isolé à une fenêtre, des tons de miel aux abords de la Seine et c’est le printemps. Une éclaboussure de soleil piégée entre deux murs, une terrasse de café qui envahit un bout de trottoir et c’est l’été… Là, c’est l’hiver, Paris s’est habillé en gris.

La mine des voyageurs est en harmonie avec ce ciel d’étain étal, leurs pupilles réglées sur un vide sidéral, leurs nez plongeant dans leurs cous, leurs bâillements découvrant des bouches encore pâteuses de sommeil, leurs têtes dodelinant dociles au rythme des cahots de l’autobus.

Dehors, il fait un froid sec. Dans l’autobus, la promiscuité nous procure une douce chaleur qu’un souffle glacé s’engouffrant par les portes vient anéantir à chaque arrêt.

Brusquement, mon cerveau est alerté par un sentiment de familiarité avec une silhouette assise au fond du bus. Ma mémoire vacille quelques secondes…Lui.

Nos regards se rencontrent et nous nous sourions. Nous masquons notre trouble.

Je commets la bêtise de me diriger vers lui. Il s’exclame :

- ça alors !

Et nous nous mettons à bavarder, nous déroulons le fil de nos existences depuis notre séparation, celles de nos amis communs. Et un tel, que devient-il ? A dire vrai, je m’en fiche mais il faut bien dire quelque chose…

Silence.

Je laisse flotter mon regard sur les rues qui affichent le désordre de gencives mal plantées …

Quel silence…

Voilà l’écheveau emmêlé de l’échangeur, des pavillons en meulières rangés comme des oignons derrière leurs jardinets, puis les façades de guingois de la longue et piteuse rue de Bagnolet…

- Tu vas jusqu’où ?

- Louvre.

- Ça alors, moi aussi !

Pas de chance. Il va falloir se le coltiner jusqu’au terminus. Nous ne savons que faire de nous-mêmes. Nous sommes rue de Charonne, je scrute, pour la contenance, ses modestes immeubles à quatre étages. Puis ceux de l’avenue Ledru-Rollin et les hautes bâtisses du faubourg Saint-Antoine appuyées sur les vitrines des marchands de meubles.

C’est d’un long ce trajet…

- Tu travailles dans le coin ?

- Mmmh, rue d’Aboukir…

Silence.

Nous voilà place de la Bastille, sous l’élan ailé du génie de la liberté qui brandit son flambeau bien haut. Je lui fais en secret un petit coucou, car j’aime d’amour tendre son allure de Peter Pan joyeux surplombant la ville.

- Marrant de se retrouver comme ça!

Silence.

Une petite voix fluette le perce: " Maman, c’est quand qu’on descend ? " Une voix douce corrige: " On ne dit pas cékankon, on dit : quand est-ce qu’on descend ", et la petite fille se tortille et blottit un sourire dans la manche de sa mère.

Est-ce que je l’ai jamais vraiment aimé ce type ? Non, notre liaison a été un malentendu. C’est inouï de penser que j’ai connu les moindres détails de ce corps, que son odeur m’était aussi intime que la mienne. Inouï et un peu écœurant.

Dans ce brusque face à face dans l’autobus, notre ancienne intimité nous encombre, comme un voile un peu déplaisant qui flotte entre nous.

Tout à l’heure, il n’en restera rien. Je laisserai la foule nous séparer, je descendrai du bus en hâte, et chacun rejoindra son univers où l’autre n’a pas de place.

Quand je descends le marchepied, heureuse d’être libérée, il m’empoigne doucement la main, exactement comme il l’avait fait, autrefois, au sortir de la boite de nuit où notre histoire a commencé.

Regret, défi, clin d’œil ?

Je dégage ma main, je prends la fuite. Que croit-il ? Ce qui est fini est fini.

 

Il est des jours où l’on est content d’avoir une occupation. Ma journée de travail me distrait, au bout de quelques heures, il n’en reste presque plus rien. A peine quelques petits écarts de pensées… La tiédeur sournoise de sa paume revient parfois dans la mienne. C’est désagréable. Comme le sillage d’un parfum incommodant.

 

Le lendemain, je me demande si je ne vais pas prendre le métro. Je suis encore en retard. Je me décide pour le bus. Une rencontre fortuite ne se reproduit pas.

Une impression de déjà-vu m’assaille quand je gravis le marchepied… peut-être cette fille qui passe devant moi portable collée à l’oreille… le ticket que je ne parviens pas à insérer dans la borne de compostage… le coup d’œil excédé du chauffeur… je dois confondre, je me fais des illusions, il est temps de prendre des vacances… je souris.

Mais cette silhouette au fond…

Deux fois de suite après cinq ans, c’est un peu fort ! Il me sourit comme hier. Je souris moi aussi, bêtement, en dépit de mon trouble.

Comme la veille, je commets la bêtise de le rejoindre.

- Ça alors !!!  dit-il avec le même à propos, et me revient en mémoire le contact insidieux de sa main glissée dans la mienne.

- Ça fait combien ? Au moins cinq ans, non ?

- Vingt-quatre heures !

Il me dévisage, interloqué et enchaîne :

- Tu vas jusqu’où ?

Incrédule, je réponds:

- Louvre.

- Ça alors, moi aussi !

Il se fout de moi ! J’éclate de rire.

- Tu travailles dans le coin ?

Il commence à m’agacer, je ne réponds pas. Je laisse flotter un regard faussement indifférent le long des rues. Nous longeons les modestes immeubles de la rue de Charonne que relaieront les Haussmanniens plus cossus de l’avenue Ledru-Rollin puis les belles bâtisses du faubourg appuyées sur les vilaines vitrines des marchands de meubles. …

C’est d’un long ce trajet…

Il continue à bisser notre morne conversation d’hier, et je décide d’y faire face avec humour. Ce qui, bizarrement, semble le vexer.

Silence …

Je me console en pensant qu’aujourd’hui, je saurai mieux le semer, et je me prépare mentalement au slalom entre les voyageurs pour y parvenir.

Une petite voix fluette perce le silence : " C’est quand qu’on descend ? " Une voix douce la corrige: " On ne dit pas cekankon, on dit : quand est-ce qu’on descend " et la petite fille réfugie son sourire dans la manche de sa mère en se tortillant.

J’ai envie de vomir… la tête me fait mal, je vois trouble. C’est une migraine ophtalmique. Les migraines peuvent susciter ce sentiment d’irréalité…

" Je suis en retard " lui dis-je dans un pitoyable sourire quand le bus longe enfin les bâtiments de la Samaritaine. Je m’empresse d’avancer dans le couloir. Il me suit de près. Il m’empoigne doucement la main tandis que nous descendons, exactement comme il l’a fait, la veille, et autrefois, au sortir de la boite de nuit où notre histoire a commencé.

Je décide qu’il s’est suffisamment payé ma tête et prends littéralement la fuite pour remonter la rue du Louvre.

Je l’entends s’écrier dans mon dos:

- à demain !

Demain je prendrai le métro…

Je remonte la rue du Louvre, mal à mon aise, migraineuse et défaite. Pourquoi se moque t’il ainsi de moi ? Après cinq ans, m’en veut-il toujours? Je songe avec déplaisir à notre rupture, à cette extinction douloureuse de mon désir peu à peu transformé en dégoût. Au point que sa seule approche me faisait reculer. A présent, reflue comme des eaux usées le souvenir de sa souffrance d’alors, une souffrance qui déformait son visage d’une moue particulière, comme s’il était contaminé par mon rejet et se dégoûtait lui-même.

Oui, je m’en souviens, il a eu l’air de beaucoup souffrir. Il se tordait même de souffrance. Il avait hurlé sa peine. Il me poursuivait afin que je la contemple, cette souffrance que je lui causais. Ce fut une rupture pénible. J’avais dû changer de quartier, et couper les liens avec nos amis communs…

Il se venge.

Demain, je prendrai le métro.

Le lendemain, je découvre à la dernière minute que ma ligne de métro est fermée pour travaux. Une affichette nous invite à prendre l’autobus !

Je retourne à l’arrêt du 76, ça ne m’amuse guère. L’autobus arrive. Un peu craintive, je gravis le marchepied, et c’est sans doute pour cela que je ne parviens pas insérer mon coupon dans la borne de compostage, sous l’œil courroucé du chauffeur. J’hésite et une furie, son portable greffé au tympan en profite pour rafler la dernière place assise. Je reste plantée là, évitant de regarder vers le fond du bus. C’est un peu idiot. Voilà cinq ans que je fais ce trajet, je ne l’ai jamais rencontré, c’est impossible que l’incident se renouvelle trois fois de suite. Aucune chance qu’il y soit Je me sens un peu ridicule. Des voyageurs veulent s’engouffrer dans l’habitacle et râlent. Je ne bouge pas.

Il me semble sentir sa présence… On me pousse, je résiste comme je peux, mais le mouvement de la foule l’emporte sur moi et je me retrouve au milieu du véhicule.

Il me fait un grand signe. Je l’ignore. Il m’appelle. Je porte ostensiblement mon regard sur les meulières de la porte de Bagnolet, une douleur me vrille le ventre, comme si une main m’arrachait les intestins pour en faire un nœud, je regarde de tous côtés maintenant. Ces visages... Tous ces visages… Même l’odeur de ma voisine m’évoque quelque chose. Tous ces gens aux yeux pareillement fixés, butés sur un horizon invisible, la sonorité du klaxon qui déchire le murmure des conversations, le roulis de l’autobus, ces éclats de rire au dehors, ce silence sournois au dedans, les yeux de mon ex qui m’observent, là, juste à l’instant où nous quittons l’avenue Ledru Rollin pour le faubourg. Tout cela a été vécu. J’en suis sûre.

Les gens s’agitent, se bousculent et je suis propulsée vers le fond.

- Ça alors !

Je ne peux plus l’éviter, je tente l’ironie : " ça devient un gag! " Il me dévisage, surpris.

Nous arrivons place de la Bastille. Le génie me semble moins aérien qu’à l’habitude. Je répète telle un automate les mêmes réponses aux mêmes questions que la veille et l’avant-veille. Les rues défilent sous mes yeux inquiets…Je suis malade, je délire… la vie avance, elle ne peut pas se répéter à l’identique comme ça, même un petit fragment de journée ne le peut pas, c’est mon cerveau détraqué qui me bloque dans cet instant. Rue Saint-Antoine, Saint-Paul, Hôtel de ville… Le bus poursuit son chemin… Châtelet…

" Cékankon descend? " demande une petite fille à sa maman.

…Louvre…

Une voix douce lui répond : " Tu vois bien qu’aujourd’hui, on ne descend pas ! "

 

 

Catherine Wrobel en bref : journaliste de métier, j'écris sporadiquement depuis longtemps et très sérieusement depuis deux ans. Je suis entrain de terminer un roman et de monter un atelier d'écriture. Pourquoi écrire? Pourquoi ? A défaut de savoir faire autre chose sans doute? Pour faire entendre une petite voix, à l'heure je vous écris, un élévateur fait un boucan du diable dans ma cour, et je ne l'entends guère... Mais, le plaisir s'explique-t-il ? A-t-il des raisons et des causes ? Je n'en sais rien, j'écris sans savoir...

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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commentaires

Florent 05/04/2010 11:36



Continuez sérieusement, Catherine, vous avez un immense talent. Il serait dommage de mettre la plume en jachère...



Lastrega 05/04/2010 10:21



Scusi : "...où l'un et l'autre se séparent" voulus-je dire...



Lastrega 05/04/2010 10:17



La caméra de Catherine Wrobel nous accompagne pour une balade en bus, dans l'enchevêtrement d'un Paris aux ciels changeants ; traçant  joliment la géométrie des
façades, avec, parfois, une fleur par-ci ou par-là, s'arrêtant à une station où l'un et l'autre se sépare, et c'en sera fini jusqu'au lendemain, où elle reviendra pour filmer
le même rituel. Et quelle poésie ! Un grand coup de chapeau à Catherine...



Jean-Pierre 04/04/2010 19:57



Magnifique portrait d'un Paris aux tons de grisaille, où se croisent les regards vides de visages perdus dans un futile ailleurs, et se frôlent les corps, comme un effet de houle aux vagues de
l'ennui. Cette lecture est un régal, Catherine. Il est vrai, vous êtes journaliste, et de qualité.



ysiad 04/04/2010 17:47



Super, cette ballade dans Paris, on y est, et la fin est extra !