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9 avril 2010 5 09 /04 /avril /2010 19:37

Retraite dorée image-copie-1

 

 

 

 

 

 

 

C’est le grand sujet du moment, celui qui éclipse tous les autres, un sujet proprement parfait pour rêver joyeusement du temps futur. Dans quelques mois tout sera dit et sera fait. Bien fait ! On ne reviendra pas dessus. Promis, juré. Nous autres, au café sommes partie prenante d’un tel projet et nous fondons beaucoup d’espoirs sur sa mise en œuvre. Bien sûr nous avons quelques petites idées sur le pourquoi et le comment, nous avons nos fondamentaux nous aussi, et fort heureusement nous pouvons deviser sans crainte d’être dérangés par des manifestations d’indignation. Sachez que le grand sujet de la décennie ne se profile pas droit devant nous, l’horizon est à portée d’œil, il suffit de s’ouvrir et d’écouter ce qu’en disent les Anciens.

  

Pied de biche

par Jean-Pierre Michel

 

Je m’appelle Georgette, j’habite à Gérönville*, un petit village au fin fond de la Normandie. Je le dis sans coquetterie, c’est moi la plus jeune du village, je n’ai que 75 ans.

A ma naissance, il paraît que j’avais de très jolis petits pieds. De ce fait, on m’a surnommé Pied de Biche, et ce surnom m’est resté jusqu’à ce jour.

A 32 ans, après une puberté tardive, j’ai eu quelques aventures avec les gars du village. Ils n’étaient pas très futés, je l’avoue. C’est souvent, quand j’avais été un peu trop gentille avec l’un, qu’il allait claironner dans le village –Y a encore la Pied de Biche, qu’est venue forcer la porte de ma chambre cette nuit ! Vous croyez que c’était plaisant pour moi, d’entendre des plaisanteries d’aussi mauvais goût.

Mais enfin, je m’égare, car je voulais vous parler de choses plus importantes, qui se passent dans mon village et qui m’inquiètent.

En effet, depuis peu, le culte du corps s’est imposé chez une bonne partie des hommes du village, et ceci sans pudeur aucune. Ainsi, il suffit de passer à proximité des jardins, pour voir ces sportifs du septième âge, en string , en train de soulever des haltères à la vue de tous. Certes, les charges sont en polystyrène compensé et la barre en fibre de verre. Il n’empêche, ils respirent et soufflent comme des phoques à chaque effort, pour se donner un genre. Leurs jours s’égrènent ainsi, au son du corps…

Même le doyen du village, Octave, 98 ans, s’y est mis aussi. Sous prétexte, qu’il peut en tendant les bras au-dessus de sa tête, soulever un manche à balai, en prenant appui sur une seule jambe, il se rend ridicule au possible. C’est souvent, qu’il manque son coup, et qu’il tombe en renversant la vaisselle. Ce sont ses voisins, alertés par ses hurlements et ses jurons, qui viennent le remettre sur pied. Et ce n’est pas une mince affaire, tellement, il gesticule. Sitôt relevé, il part en torse nu se balader dans la rue, en sifflotant comme un pinson. La modestie ne l’étouffe pas celui-là !

Il y a quelques jours, de jeunes malappris passant en voiture lui ont crié _ Rentre ton bide, pépère, y s’fait la valise avec la poignée !- Quel langage ! Et on nous demande d’aider les jeunes parce qu’ils courent après le travail, sans jamais le rattraper…

S’il avait eu dix ans de moins, il leur aurait volé dans les plumes, tellement ça l’avait mis de mauvais poil…

Octave, est tellement fripé, qu’il a la peau du dos qui descend jusqu’à mi-fesses. Un jour de grand vent, celle-ci s’est mise à flotter comme un drapeau. Tout le monde a cru qu’il allait s’envoler. Depuis, on l’appelle Batman…

L’entraînement de ces messieurs à l’âge canonique, et l’abus de vitamines qui échauffent le sang, ont fait naître quelques pensées malsaines chez certains, si vous voyez ce que je veux dire ! Aussi, quand le mari de la voisine est parti taper la belote au bistro, ces vilains polissons viennent roucouler sous les fenêtres de la belle convoitée. Après quelques regards furtifs, pour s’assurer que personne ne puisse les voir, elle entrouvre l’huis, et à la vue de la mâle assurance de ce sportif au jogging dernier cri, avec un rembourrage aux épaules pour évaser la silhouette, la porte s’ouvre discrètement pour le laisser entrer.

Je vous le dis, il s’en passe des drôles de choses à Gérönville !

Les bruits courent, que ces messieurs n’assurent pas toujours. Il y aurait, paraît-il, plus de pannes qu’à l’EDF…

Notre sacristain, Gaëtan, 93 ans, très assidu à l’entraînement, mais aussi incorrigible fumeur, a réussi à séduire la Mathilde, une jeunette de 78 ans, veuve depuis dix ans. Son mari, en allant en ville, après s’être fait délester de son portefeuille quelques instants plus tôt, avait été fauché par une voiture…

Des mauvaises langues disent que dans sa jeunesse, c’était une sacrée polissonne, qui avait ébranlé bien des ménages. La rancune est tenace, car le jour de son mariage avec Gaëtan, il lui a été offert une sauteuse…

Avec le temps, elle perd un peu la tête. Il est fréquent de la voir brosser les pulls de Gaëtan, avec une brosse à dents pour purifier la laine et renforcer les mailles…

Quant à Gaëtan, sa première femme l’avait quitté, en lui reprochant que son haleine avait pris une odeur de pied, quand ses dents ont commencé à se déchausser…

J’allais oublier Antoine, notre ancien facteur. Un drôle aussi celui-là, toujours à l’affût d’une bonne combine pour arrondir ses fins de mois. Comme c’est lui qui a le plus d’instruction dans le village, il s’est équipé d’Internet. On dit que c’est pour aller sur des sites où s’exhibent des filles de petite vertu.

Conscient des problèmes rencontrés par certains habitants, il avait commandé par correspondance des petites pilules bleues, dont je ne connais pas le nom, qui, paraît-il, redressaient la barre, quand le gouvernail de ces messieurs avait quelques avaries.

La vente de ce produit se faisait le soir, derrière la mairie, dans la plus grande discrétion. Ainsi, à l’heure où les épouses regardaient la télé, les maris quittaient la maison sur la pointe des pieds, avec une cagoule sur la tête, pour ne pas être reconnus dans la rue. Ils longeaient les maisons en silence, ombres furtives, pour aller se ravitailler auprès du " dileur ".

Le sacristain, ayant eu vent de ce trafic, allait se fournir deux fois par semaine, afin d’honorer son épouse, qui, malgré son âge avancé, se montrait toujours gourmande de la chose.

Mais depuis qu’il prend cette pilule, il n’est pas une semaine, sans que ne soit appelée en urgence une ambulance, pour l’emmener à l’hôpital au service de réanimation…

A chacun de ses retours, tout le village l’accueille avec joie pour lui souhaiter bonne chance.

Et puis, un jour, pendant que les paysans fumaient leurs champs, il s’est éteint… en allumant une dernière cigarette.

 

*Gérönville – du grec gérön, vieillard

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Lastrega 12/06/2010 14:31



Rien que pour les yeux de biche de l'oiseau migrateur... Claude Romashov...  Tu verras : le pied ! d'un prince de la poésie.



Lastrega 12/04/2010 19:57



C'est avec délice que j'ai relu tes "Centenaires", Jean-Pierre (ça rime... enfin pas terrible la rime, mais t'as vu ça !)... une grosse panne d'ordi m'a privée pendant plus de 24 heures
de mes délicieux amis. J'ai laissé reposer "la bête" un moment et Ô miracle ! Comme je l'écrivais il y a peu à ma Vovonne, les ordis, c'est encore plus capricieux que les femmes... Encore un
grand Bravo pour "Pied de biche". Je l'ai envoyé à ma Carole, (tout comme, en son temps, les 3 petits pâtés de ma petite amie belge) elle était pliée.



Jean-Pierre 12/04/2010 09:46



Un grand merci à tous ceux qui m'ont gratifié de commentaires sympathiques. Je ne peux que louer ces petits instants passés en votre compagnie. Je remercie aussi Parick qui m'a permis de me
défouler quelque peu, car, dans la poésie, qui est mon cheval d'expression dans la vie de tous les jours, il est de bon ton de se revêtir d'une toge de sérieux. Il m'arrive même de prendre un
visage intelligent pour faire illusion. Je ne vous le cache pas, c'est dur...je ne peux tenir longtemps avec ce masque...Le fait de concourir et de rencontrer des jurés bienveillants à
l'endroit de ma poésie et d'être appelé fréquemment pour les assister à mon tour y est peut-être pour quelque chose...Je sais que sur calipso, quelques personnes du beau sexe remporte, ici et là
de nombreux prix en nouvelles. Je les félicite pour ces distinctions et leur discrétion. Je ne dirai pas les noms pour respecter leur anonymat, comme elles le souhaitent. Quant à Gilbert Marquès,
un peu désabusé, je déplore qu'il s'intalle dans la peau du troisième âge avec la bouffe et le sommeil pour témoins. Il me faut lui rappeler qu'il a une fort belle plume et que ses textes
sont de grande qualité. Un petit reproche, à mes yeux, je trouve que ladite plume est trop sérieuse. A notre époque où la sinistrose est le pain quotidien de beaucoup de gens, ces derniers
veulent y échapper en goûtant quelques tranches d'humour de temps à autre, même celui-ci n'est pas toujours de bon goût. Je sais que "Pied de Biche", n'entrera pas dans la Pléïade,
mais, ce texte a le mérite de nous détendre un peu. Je rappelle aussi à Gilbert Marquès que beaucoup de retraités passent leurs journées  devant la petite lucarne pour regarder des
programmes abêtissants. Nous avons la chance sur calipso d'avoir une plume qui nous permet de nous évader, alors, ne boudons pas ce petit plaisir qui nous est offert par je ne sais qui,mais dont
la présence nous invite à lui donner vie. Bonne journée à tous.


 



ysiad 12/04/2010 08:27



Merci Jean Pierre pour ces poèmes savoureux. J'avais lu en son temps Les mots et la chose de Jean Claude Carrière, livre érudit et drôle à propos de la chose étudiée sous toutes les coutures du
langage. Voilà. On apprend beaucoup de choses à propos de la chose en lisant ce livre, on découvre aussi de nouveaux mots, mais je ne veux pas monopoliser la place de ce blog avec des
croustillances (même si tout le monde n'attend que ça!) ni froisser les oreilles juvéniles (même s'il n'y en a pas à Géronville).


Voili voilou. Bonne journée les enfants !



Jean-Pierre 11/04/2010 22:14



Pour terminer le week-end et vous remercier de m'avoir accordé attention, je ne peux m'empêcher de vous envoyer ce poème qui est le prolongement de "Pied de Biche", afin que les messieurs sachent
qu'ils ont toujours des beaux jours devant eux.


Les centenaires


En prolongeant la vie à l'aide d'embryons


Le monde d'aujourd'hui, parfois nous exaspère


Car de notoriété, l'on sait les centenaires


Pécheurs devant la chair et joyeux trublions.


 


Il n'est que de les voir, affublés de casquette


Jouant à la belote, attablés au bistro


Et dès la nuit venue, il n'est plus de repos


Jusqu'au petit matin, tant ils ont fait la fête.


 


En saluant le jour, ils braillent à tue-tête


Après avoir refait le monde entre deux vins


Et pour goûter l'amour et ses plaisirs divins


Ils rentrent triomphants au bras de leur conquête.