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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 13:01

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Yvonne Oter tient salon au café. C’est avec des yeux rêveurs et un goût certain pour les couleurs éclatantes des petites choses de la vie qu’elle vient barbouiller de son talent les grandes étendues de la grisaille.  

 

La Femme Popote

 

La confiture.

Les bulles bouillonnent en provoquant le tumulte sur toute la surface de la large marmite de cuivre. Frémissements, gémissements, jaillissements. La rage gronde au sein du liquide en fusion où l’éparpillement des morceaux de fruits le dispute à la dissolution des carrés de sucre. Tout se mélange avec colère, avec obstination, dans un grand désordre apparent. Et les bulles " bluppent " par-dessus la bataille qui se déroule dans les profondeurs infernales du chaudron. La fumée dégagée par le conflit souterrain monte droit, incolore encore, mais déjà parfumée par les derniers instants vécus par les premières victimes. La lutte s’amplifie, attisée par les flammes qui la cernent. Une écume rosâtre naît sur la surface agitée, fruit des fruits sacrifiés par l’holocauste.

Placide, je touille.

 

La chemise.

La vapeur éructée s’attaque agressivement aux poignets innocents de la chemise. Sous le choc de la chaleur et du liquide pulvérisé, les pauvres se froncent, se recroquevillent, mais ne peuvent échapper à la semelle bouillante du fer qui les discipline définitivement, sans recours.

Le col, maintenant, subit l’assaut implacable de l’acier. A plusieurs reprises, car il peut se montrer assez rétif et désobéissant. Il faut y passer et repasser pour réussir à le mater.

Le fer s’attaquera ensuite aux manches, puis aux épaules, puis au dos, puis aux deux devants, sans relâche, ni pitié, ni miséricorde : le moindre faux pli doit être éradiqué.

Et j’écoute le troisième acte de " Lucia de Lamermoor " avec ravissement.

 

L’ombre.

La fenêtre brille de mille feux sous les rayons lumineux qui peuvent maintenant la traverser sans retenue. L’eau, le détergent et le savoir faire ont parfaitement rempli leur rôle. La vitre luit au soleil du matin.

La vitre scintille du bonheur de se voir aussi belle et propre lorsque, soudain, elle fronce le nez. Quoi ? Qu’est-ce ? Dans le coin supérieur droit, une ombre s’est formée. Signe d’un lavage négligent ? D’un passage désinvolte de la raclette ? D’un oubli coupable de la peau de chamois ? L’ombre est discrète, peu apparente, presque invisible, mais sa présence à peine devinée suffit à gâcher toute la joie de la fenêtre. Le soleil file vite se réfugier derrière un gros nuage qui passait opportunément.

Moi, je suis plongée dans ma rêverie en retirant mes gants de plastique rose.

 

La chaussette.

Elle ne fut pas appariée à la sortie du séchoir. Elle fut mise soigneusement à l’écart, dans un endroit qu’elle n’avait pas l’habitude de fréquenter. Puis elle fut saisie sans ménagements, retournée et installée le talon vers le haut. La position lui parut indécente, mais elle n’eut pas le temps de s’en préoccuper car, sans prévenir, un œuf fut introduit brutalement par son ouverture. Un œuf de bois. Rouge. Obscène.

Elle put à peine faire " ouf !" qu’elle ressentit la première piqûre qui lui transperçait le corps. Suivie d’une deuxième, puis de tellement d’autres qu’elle dut en arrêter le compte. Chacune des pénétrations de l’aiguille était suivie du long défilement crissant d’un fil de laine interminable qui la faisait frissonner, de honte, de dégoût, de rejet. Elle était maintenue solidement, et toutes ses tentatives pour échapper au supplice furent vaines malgré ses tortillements et les secousses de son corps torturé. Elle dut endurer le martyre jusqu’au bout sans qu’aucune possibilité d’y échapper ne lui fût laissée.

J’étais plongée dans l’intégrale de Brel et je " Rosa, rosa, rosam-ais " devant ma porte ouverte sur l’été finissant.

 

Le plumeau.

Les grains de poussière dansent et virevoltent, crûment éclairés par les rayons du soleil qui traverse la porte vitrée. Petits rats occasionnels, ils multiplient les mouvements d’ensemble du ballet, avec un ensemble parfait qui les sépare puis les regroupe au gré de la chorégraphie. Sans que la musique change, apparaît le danseur étoile, sensé accorder ses pas aux leurs et participer à leur danse en mettant leur grâce en valeur.

Que nenni ! Le livret ne le prévoit pas ainsi ! Le plumeau entré en lice avec une certaine brutalité, a pour but de pourchasser les jeunes filles jusqu’aux moindres recoins de la scène et de les faire disparaître l’une après l’autre, jusqu’à l’extinction finale de leur danse maintenant affolée. Elles ont beau multiplier les entrechats, les sauts, les esquives, rien n’y fait. Le plumeau joue le rôle de l’ogre dans cette fable impitoyable et n’arrêtera son ballet qu’une fois tous les grains disparus. Puis il viendra saluer le public, seul sur le devant de la scène, pour bien montrer qui est la vedette du spectacle.

Le portable collé à l’oreille, j’échange les dernières nouvelles du jour avec ma meilleure amie.

 

L’oignon.

L’oignon pleure de honte et de rage sous la pointe du couteau qui le dénude peu à peu des derniers lambeaux masquant sa pudeur. Mis à nu, il ne peut que subir ce lent dévoilement de ses parties intimes, blanches, pures, vierges. Puis il rejoint ses congénères déjà exposés sur une planche de plastique, prêts pour l’ultime outrage. L’un d’eux, dans un vain souci d’y échapper, roule sur lui-même et se réfugie au fond de la cuvette de l’évier. Peine perdue ! Il est repris et replacé sur la planchette.

Le fil aiguisé du couteau luit sous le néon de la cuisine alors qu’il s’approche pour le sacrifice. Il siffle en découpant en larges tranches l’oignon qui laisse échapper de nouvelles larmes. Pas de pitié ! Le couteau tranche dans le vif sans états d’âme. Les rondelles suppliciées s’entassent, mêlées les unes aux autres. Puis s’en vont rejoindre des moignons de céleri au fond d’une haute marmite où, bientôt, le long cri silencieux des moules à l’agonie fera frémir le couvercle impuissant.

Je pleure de rire en écoutant pour la centième fois " J’suis pas un imbécile puisque j’suis douanier ".

                                                                                  Yvonne Oter, mars - avril 2010

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

EmmaBovary 31/05/2010 12:36



Bravo pour ces tranches de vie où le suspens va se glisser jusque dans des actes quotidiens et parfois infimes!



Lastrega 30/05/2010 08:35



Merci, Merci Mavovonne dAmurrrr, pour la suite à venir. Vous verrez, vous tous, que vous ne serez pas déçus. Mais attention, âmes sensibles... cramponnez-vous aux branches !



Yvonne Oter 29/05/2010 20:45



Je crois que tout le monde a bien saisi la portée existentielle des tâches ménagères chez moi. Pour rester correcte, je dirai succintement que je n'aime pas beaucoup ça...


Mes petits textes sont donc une sorte de thérapie exorcisatoire : je ne vois pas pourquoi je devrais pester toute seule quand je peux faire partager mon exaspération.


Et pour répondre à Suzanne, bien sûr qu'il y aura une suite aux aventures de "La femme Popote"! Si notre quotidien ne comportait que six tâches à accomplir, ça se saurait!



Jean 29/05/2010 13:52



Alors de quoi vous plaignez-vous Mesdames ? Vous avez la part belle avec la poésie entre les mains !



Jean-Pierre 29/05/2010 11:10



Belle observation, Yvonne, de toutes ces petites choses de la vie, que souvent, par paresse, nous ne savons plus apprécier, pour en goûter les parfums. Là encore, tu fais fort avec cette nouvelle
facette de ta plume.Jusqu'où ira t-elle?Félicitations! comme d'habitude. Comment pourrait-il en être autrement.