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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 15:02

voyage image3En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

 

Voyage

par Marie France Duprez-Abrassart

 

 

Elle est folle ! Il n’y a qu’elle pour inventer une histoire pareille.

 

Denis descend à toute vitesse les quatre étages qui le séparent du garage. En abordant le dernier virage il se dit presque tout haut : pourquoi n’a-t-elle pas été plus claire ? Des mois à se voir tous les jours ou presque, à travailler ensemble. Il peste sur la serrure : mais pourquoi cette porte est-elle toujours fermée à double tour ? Les clefs, sac à dos, poche de devant. Tendre et pourtant inaccessible, voilà ce qu’elle était. C’est possible çà ? Mais qu’est-ce qu’elle a cette moto ? Jamais elle ne rechigne à démarrer ? Pas aujourd’hui cocotte, non, je pars, maintenant, tout de suite, la retrouver, lui dire que j’ai lu sa nouvelle dans " Le Temps " ; c’est rare une nouvelle dans ce journal, sauf quelquefois au moment des vacances. De toutes façons je ne les lis jamais. Où habite-t-elle maintenant ? Son adresse, çà pourrait servir ; elle m’avait juste laissé le nom d’un patelin un peu à l’écart de la route de Normandie je crois.

 

Choisir des bûches pour le feu, voler quelques branches à un fagot, porter le tout précieusement de la grange à la cheminée de la grande salle, chaque soir en rentrant du boulot c’est un rite dont Maud se passerait difficilement : le contact du bois, l’odeur de la grange, et puis un peu plus tard le premier craquement du feu, quand on a disposé le journal, le petit bois et la première bûche, passage obligé pour lâcher la tension de toute une journée de travail. Depuis qu’elle est seule, elle a d’ailleurs remarqué que son symptôme s’est accentué ; pas si simple la solitude, même quand on a fait vœu d’indépendance. Elle s’apprête à chiffonner une feuille de journal et s’arrête effarée : page vingt quatre son nom s’étale en toutes lettres: Maud Mallet. Elle avait presque oublié cette nouvelle écrite un soir de déprime et envoyée presque au hasard à plusieurs journaux ; Toujours des retrouvailles, impossibles bien sûr ; des histoires terminées avant de commencer. Enfin elle sourit, pensant qu’elle devrait sans doute en parler à sa psy.

Ce soir elle a envie que le feu dure longtemps ; la soirée sera longue, les jours rallongent, il fait presque doux. Elle sort chercher encore deux ou trois grosses bûches. Mais elle est à peine sortie qu’elle stoppe son élan : du fond de l’allée, lui parvient le bruit d’une moto ; çà ne peut pas être celle de Robert, le fils des voisins, il est en stage à l’étranger pour plusieurs mois. Elle n’a pas le temps d’approfondir sa recherche, en face d’elle, dans le dernier coude de l’allée, débouche effectivement une moto, une vraie ; elle n’a jamais aimé les Harley prétentieuses, encore moins les nouvelles motos carénées comme des clowns, couleurs fluos et formes super phalliques si possible ; non, une moto noire, avec juste ce qu’il faut de chromes et un moteur au chant doux et profond, vibrant comme les basses d’un chœur russe. Et celle là, elle la connaît. Quelque chose en elle la reconnaît même un peu avant, qui se met à battre au point de dérégler tous les honnêtes stéthoscopes. Denis.

 

Au moment où il s’approche, ayant retiré son casque et ses gants, il ouvre son blouson, et elle aperçoit un journal plié. Son regard ; impossible d’avoir oublié ; vert et brun mêlés, un petit air d’enfance accroché, le coup d’œil rapide qui prépare ou retient la parole, et la tendresse surtout, celle qui la faisait craquer chaque fois qu’elle s’était crue éloignée, libérée, celle qui se transformait quelquefois en orage ou en couperet. Contre son épaule, juste une place pour cacher ses yeux à elle ; vite le serrer dans ses bras, maintenant, tellement fort, et le laisser chercher sa bouche ; rattraper si possible un peu du temps perdu, épuisé à ne pas se trouver.

 

-"  Tu es folle. ", est la seule phrase qu’il réussit à prononcer des siècles plus tard après l’avoir écartée juste un tout petit peu.

-" Je sais. " dit-elle en l’entraînant vers la maison, puis, interceptant son regard vers la moto :

-" Tu peux la laisser, ici il n’y a pas de problèmes. "

 

Dans les maisons basses de ce type, on entre directement dans la pièce de séjour qui est généralement vaste et parfois un peu sombre. Maud y avait disposé tout au fond, le plus loin possible de la cheminée, son piano à queue et le violoncelle dont elle commençait à peine à jouer. Denis ne voit que le piano, prend à peine le temps de retirer son blouson, descend légèrement le tabouret et s’installe. Déjà Véronique ferme les yeux. Elle avait toujours su qu’elle ne devrait jamais l’écouter jouer du piano, comme dans les contes de fées, les enfants ne doivent pas franchir la limite du jardin magique. C’est déjà trop tard ; elle s’allonge sur le tapis, c’est une manie chez elle quand elle écoute de la musique, peut-être pour mieux sentir les vibrations. Chopin, il joue Chopin comme jamais elle ne l’a entendu interprété ; si peut-être par cet ami polonais de son professeur de piano, cet homme sans visage à qui elle avait donné le droit d’être un gnome tellement il jouait beau. Des larmes coulent doucement sur ses tempes avant de tomber sur le sol ; elle a envie de se lever pour le voir jouer ; non, ne pas l’interrompre ; quand il la rejoint, quand elle sent son corps contre le sien, les larmes s’arrêtent de couler.

 

Le lendemain un grand soleil la surprend dans le lit à baldaquin, là haut dans la chambre qui s’étire sous les combles, sur toute la longueur de la maison, mais il n’a pas encore réveillé Denis. Elle descend préparer un café ; au moment où elle prend le plateau, elle sent ses mains autour de sa taille, elle ne l’avait pas entendu descendre ; elle laisse peser sa tête en arrière sur l’épaule qui se penche.

-" Dis donc, dans ta nouvelle, tu ne lui prépares pas un festin pareil à ton Mickael ; d’abord, je n’aime pas ce prénom ; pourquoi m’as-tu appelé comme çà ? "

-" Vous voilà bien prétentieux et sûr de vous mon ami ; qui vous a dit que ce Mickael ne représente que vous ? "

-" Il me ressemble quand même beaucoup, non ? "

-" Tu sais quand tu écrits, tu construis tes personnages, ils sont faits de mille et un traits glanés chez tous ceux que tu as croisés sur ton chemin et qui t’ont plus ou moins marqué. Le prénom par exemple, c’est un clin d’œil à une amie. "

 

 

Denis reste pensif quelques instants , et poursuit le jeu :

-" On décide quoi alors, pour la suite de l’histoire ? Normalement je suis passionné de voile, nous partons pour plusieurs mois dessus la mer jolie, sauf qu’on ne revient jamais du voyage ; plouf ! "

-"Merci ! Je n’ai pas envie de mourir, pas tout de suite ; j’ai l’impression d’avoir des choses à vivre, une espèce d’urgence, peut-être à cause de la quarantaine. "

-" On partirait quand même mais pas en bateau. Tu serais d’accord ? Tu pourrais abandonner tes pesantes responsabilités pour quelques jours avec moi ? "

-" Accordé. Quelle direction ? "

-" Le Sud, Barcelone, Lisbonne, une ville chaude où les nuits sont blanches. Tu m’as fait passer presque vingt quatre heures dans ta cambrousse, à mon tour de t’emmener sur ma planète. "

 

Maud téléphone au dispensaire, laisse un petit mot sur la table de l’entrée pour Georgette, la femme de ménage : " Je pars quelques jours, ne changez pas les draps, je le ferai moi-même à mon retour. " Plus tard, retrouver le creux de l’oreiller, et l’odeur du lit froissé.

 

Epilogue :

A quelques kilomètres de la frontière espagnole, sur la route de Barcelone, le policier s’accroupit ; il cherche dans la poche du blouson un portefeuille, une indication, une adresse ; il faut bien prévenir quelqu’un. Mais il trouve seulement une espèce de machine à calculer. Tant pis se dit-il, peut-être que le chef pourra en tirer quelque chose. Il est tard, il en a assez de dépasser toujours ses horaires de service. Si ce n’est pas malheureux quand même, pour une fois que ce n’est pas la faute du motard ! Un salopard qui double en haut d’une côte, çà, çà ne pardonne pas ! A voir jusqu’où ils ont été projetés, il n’y a rien à espérer. Dans l’autre poche, une feuille pliée en quatre ; le policier la prend aussi, jette un œil ; c’est un poème. Il se dit : dommage que ce soit écrit en français ; tant pis, je le prends ; çà intéressera la petite.

 

Le soir, "  la  petite ", assise sur son lit, dictionnaire de Français sur les genoux, déchiffre :

 

VISAGE

 

Un trait après l’autre,

Au bout des doigts

Trois rides tendres,

Dessinées sur tes joues

Le long d’un rire.

 

Au bout des lèvres,

Ta bouche à effleurer.

A jamais ton regard

Si loin, si près ;

Envie de m’y noyer.

 

Je t’aime encore

Tu sais,

Bien plus loin que toujours.

 

 

Elle n’essuie pas ses larmes.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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commentaires

tran chantal 15/12/2009 11:04


C'est beau! Trop court! Trop court!