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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 17:35
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En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

 

Premier jour

par Sylvette Heurtel

 

  

Marcher derrière toi sur le pont bombé, à l’angle du canal et des terrasses en appontement. Au-delà des maisons basses, la brume efface l’horizon de la lagune. Les îlots plantés d’arbres noirs semblent flotter sur du gris, informes silhouettes hérissées de balais levés. Murs trempés et briques rouges, la nouvelle année commence à la prison des femmes où le temps dure longtemps. Les traits de la pluie nous séparent comme un rideau de fils, nos pas côte à côte fondent sur le marbre orangé. Nous suivons l’arête du quai bordant l’eau verte, sur l’autre rive les coupoles roulent contre la verticale du campanile, la ligne des silhouettes grises sur le ciel gris comme une phrase familière à force d’être relue. Je cherche tes yeux. Tourné vers un mur aux volets clos, tu téléphones.

Les échoppes basses et fermées de la Giuddecca défient la splendeur, là bas, de l’autre côté des vagues. Sur la solitude de la chaussée, une onde joyeuse émane de la seule boutique ouverte, brouhaha de voix d’hommes d’où débordent des rires heureux. Le siège de la cellule du Parti, sans faucille ni marteau. Engoncés dans les blousons de leur jeunesse, serrés autour des tables dans peu de place, leur plaisir d’être ensemble irradie jusqu’au trottoir trempé. Debout devant la porte malgré l’humidité, l’épaisse chevelure grise encore rayée par le peigne, le chef en veste de cuir accueille les arrivants. Sa poignée de main sans sourire scelle le passage de la nouvelle année. La lutte continue, il importe de se le dire. Le rituel passé, les visages des vieux militants s’éclairent pour la plongée dans la chaude mêlée derrière la vitrine que la buée obscurcit. Envie furtive d’entendre leurs souvenirs entre certitudes et regrets, je me tourne vers toi. Le bord de ton chapeau cache ton visage, ta main en visière protège du crachin le Palm que tu programmes sans me voir. J’éteins mes yeux et mon sourire.

Marcher encore, fondre dans la douceur de la pluie, traverser le paysage quasi dissous dans la brume, longer les courtes vagues qui affleurent la chaussée, leur clapot incessant, leur fraîcheur. Je suis la ligne de tes épaules, ton allure trop rapide, ta silhouette que je reconnaîtrais entre mille. Mes pas dans les tiens depuis tout ce temps.

Luisante parmi les volets clos, encadrée par l’or d’une guirlande usée, l’étroite devanture noire et rouge du Milan Club. Vingt figures de contreplaqué peintes aux couleurs des équipes figurent le classement sur un minuscule podium, chaque petit footballeur lève au ciel des bras à angle droit. Qui les a sciés un à un dans le bois ? Qui a tracé d’un pinceau un peu tremblant les détails des shorts et des maillots, les traits aplatis des visages muets aux sourires identiques? Qui les déplace au gré des résultats du dimanche ? J’imagine le vieil enfant découpant le papier doré ; il colle les photos et range les joueurs chaque semaine, ses doigts un peu raidis ajustent les fanions de papier et enfilent les pieds des figurines dans la rainure poussiéreuse. Je le vois retirer ses lunettes et sortir examiner l’effet de son travail avant de revenir pour un dernier ajustement. Je me tourne pour te dire combien m’attendrissent ces dix mètres carrés. Face à ton dos j’avale mes mots. Tu te hâtes vers le quai en remontant ton col. Où est le bateau ?

Reprendre le vaporetto près de trois Vénitiennes debout, enveloppées de longues fourrures mordorées. Droites entre les sièges de bois remplis d’étrangers, les yeux noirs, les cheveux sans défaut, les sourcils suivant le même arc. La mère dissimule sa peine à compenser les mouvements du bateau, chacune des filles l’aide sans le montrer. Elles se parlent dans les yeux, ignorant le reste du monde, comme si un dais de velours grenat couronnait leur conciliabule hors du temps. Les deux gendres aux cheveux gris, en retrait sur le pont, attendent l’arrivée à l’île pour se tourner vers elles. Le long mur de briques claires sort de l’eau, élégance des colonnettes, arcades tendues sous la sombre perruque des cyprès. Les femmes vont au cimetière, les hommes leur prêtent la main pour débarquer à San Michele. Leur départ m’ abandonne au siècle des moteurs, seule au milieu de touristes absents. Tu es resté sur la coursive, je te regarde chercher la connexion de ton téléphone, les contours de ton chapeau et de ton bras levé découpés sur le reflet d’aluminium de la lagune.

Une heure du matin dans l’air froid, descendre les marches pâles du pont degli Scalzi vers la rue encore illuminée, déserte. Seul, le garçon du café Olympo en gilet grenat et pantalon noir, finit de balayer la mince terrasse. Les manches de sa chemise blanche impeccablement repliées, le coton contre la peau brune de ses avant-bras comme un présage du jour puis de l’été qui reviendront. Sans se baisser il guide les poussières dans la pelle à long manche, son dos voûté dit la fatigue de la journée, l’élégance de sa tenue résiste à l'épuisement. Le rideau à demi baissé laisse échapper une lumière paille à travers la vitrine. Il n’est plus l’heure d’entrer s’asseoir sur le velours rouge des banquettes, de s’appuyer à l’arrondi doré du bar vide. Tous ces cafés où nous nous sommes posés ensemble, avides de bribes de vie croisées ; nous aimions tant les rencontres de hasard, les conversations où les mains et les yeux suppléaient les mots. Nous avons parcouru le monde, toi et moi depuis tout ce temps. Venise est déjà couchée, les clients d’ Olympo sont partis, les serveurs finissent de ranger, la tête ailleurs. Le regard terni et la voix éteinte, ils laissent leurs mains jouer la routine quotidienne.

La froidure monte du grand canal, noir et silencieux contre les quais blanchis. Le courant sombre paraît enfler à mesure qu’on le regarde. Il faut revenir à l’hôtel, laisser l’humidité pour la chaleur, l’obscurité pour les miroirs et les lustres, la pierre pour l’épaisseur des tapis. Longer cent mètres de rue pavée pour te rejoindre, presser le pas vers la porte brillante et l’arbre de verre bleu du hall que tu as presque atteints. Tu as envie de dormir, rien n’existe plus sinon ta fatigue, le besoin de poser ton corps et de fermer tes yeux. Tu vas réaliser que tu es seul au moment de pousser le tambour luisant, tu prendras le temps de presser la touche qui me correspond. Le fil invisible qui nous relie partout va s’activer. Mon téléphone va crisser dans mon sac. Mes doigts reconnaissent la surface lisse de l’écran et la mollesse des touches, je sors l’insecte et le regarde dormir au creux de ma paume. J’attends son réveil. Il allume déjà ses interstices bleus. Ma main en cuiller pivote au-dessus de l’eau. Il coule après une légère hésitation, comme un regret, semblant envisager de flotter avant de s’éteindre et de disparaître. Noir dans l’eau noire.

Assise sur un degré de pierre blanche, immobile quand je devrais marcher, perdue sur une route tracée, je sens l’hésitation me paralyser.

A droite l’hôtel. Toi, que je peux rattraper en pressant le pas pour glisser ma main contre la tienne, plongée dans la poche de ton épais manteau. Pressé d’être au chaud, tu ne penses à rien, mon geste te freinera à peine. Ne te surprendra pas. Normal que je te rejoigne puisque nous sommes ensemble, partout, depuis toujours. Sous les lustres de cristal, foulant la laine épaisse, calinés par la chaleur, nous atteindrons rapidement l’ascenseur de verre. Entre les draperies des murs et les rideaux, nous marcherons vers la torpeur, à l’abri de la brume qui monte et du froid des murailles. Tu as un peu bu, tu es fatigué, tu ne parleras pas, n’entendras pas mes questions. Tu t’endormiras dans le lit rococo sitôt sorti de la salle de bain, devant le flot vulgaire vomi par la télévision.

Je n’ai pas sommeil.

A gauche la rue sombre qui mène à la gare, les marches luisantes, l’édifice sans style, les vitres obscures, les silhouettes furtives. Un train toutes les heures vers l’aéroport. Mon passeport dans mon sac. Des avions pour toutes les villes d’Europe. Attendre une place quelle qu’elle soit. Seule. Libre. Vivante. Prête pour le cadeau d’une nuit inattendue, la première de l’année.

Je pars à gauche.


Sylvette Heurtel
en bref : aime les livres, les voyages , les bateaux et les villes. S'émerveille toujours de la rencontre entre son bonheur d'écrire et l'émotion d'un lecteur. La nouvelle Premier Jour a été primée au concours CALVA 2008 à Varaville.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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commentaires

Sylvette 21/12/2009 11:15


Ils se croisent déjà, Emma, c'est le chemin qui compte
Merci Patrick pour l'illustration.


EmmaBovary 19/12/2009 22:06


Tourner à gauche, vers l'ailleurs, les surprises du monde et les autres quotidiens... A force de tourner vers ce "là", où les autres ne vont pas, nos personnages finiront bien par se croiser
quelque part, Sylvette!


jean 11/12/2009 21:12


Bravo pour cette photo, Patrick, dans laquelle le modernisme de la signalisation routière tranche bizarrement sur la grisaille d'un vieux quartier.  


imbroglio 11/12/2009 13:46


??????


ysiad 11/12/2009 13:05


L'ambiance est à la Modiano dans cette nouvelle. On est sur la lagune dans les pas de l'héroïne; jusqu'à la fin. Ca m'a beaucoup plu.