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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 19:19

Aujourd’hui, dans la série "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous abordons l’entretien annuel. Nous savons tous que l’entreprise broie les êtres humains, qui savent eux aussi très bien s’entre-déchirer ; mais il existe un autre type d’avanie qui expose le salarié à un sabordage en règle, pour peu qu’il soit un peu émotif, un peu mal à l’aise, un peu impressionnable, tout cela formant un mélange assez difficile à maîtriser au moment crucial.

foirer entretien  

Comment bien foirer son entretien annuel

par Ysiad

 

 
Le jour de l’entretien annuel, (que l’on fixe en général en début de soirée, lorsque la lumière baisse et que la fatigue monte), commencez par aller vous acheter une paire de chaussures. Cela peut paraître étrange, mais quoi de mieux pour se remonter le moral avant l’épreuve qu’une paire de chaussures neuve pour vous assurer une base solide ? D’autant que vos pompes laissent cruellement à désirer, et que vous ne pouvez pas décemment vous présenter devant le Président avec des grolles aussi avachies. Leur bout est tout râpé, elles bâillent, le cuir gode, le talon se détache de la semelle, elles sont bonnes pour la poubelle. A l’heure du déjeuner, accordez-vous du temps pour lécher les vitrines, et entrez dans la seule boutique qui présente des modèles en solde. Une aubaine. Et en plus elles sont jolies, ces petites chaussures noires dont le talon n’est pas trop haut. Essayez-les, elles vous vont, leur prix est sacrifié, la vendeuse vous a confirmé qu’il ne restait plus qu’une paire de ce modèle, " qui s’est très bien vendu ", alors raflez-la, chaussez-vous avec, bazardez votre vieille paire et on en parle plus. Là. On se sent mieux, non ? Au moral, oui, on se sent beaucoup mieux. Au physique, c’est un peu moins ça. Vous remontez la rue avec difficulté, le cuir neuf frotte contre le cou-de-pied, le talon, les orteils, saloperies de godasses. A peine avez-vous poussé la porte de l’entreprise que la douleur monte d’un cran. Bon. Ça va passer. Ça va forcément passer. Il faut que ça passe, et plus vite que ça. Malheureusement, ce jour-là, il y a beaucoup de photocopies à faire et beaucoup d’allers-retours de votre bureau jusqu’au photocopieur, ce qui n’arrange pas les choses. Pas du tout. La situation s’aggrave. Vos talons sont constellés d’ampoules qui ont déjà beaucoup enflé, on dirait des dos de méduse. C’est pas la joie. Déchaussez-vous, tant pis. Il vous reste une heure à attendre avant d’entrer dans le bureau du Président qui n’est pas à prendre avec des pincettes. Il faut vous montrer sous votre meilleur jour, avec un sourire avenant et beaucoup de décontraction dans les gestes, c’est ainsi que l’on détend l’atmosphère. Souffrez en silence en regardant vos orteils rouges autour desquels la peau est salement amochée. Le téléphone sonne pour vous prévenir que le Président vous attend. Plus le choix, il faut vous rechausser, bien obligée, et traverser le couloir en boitant horriblement sur des pieds en feu. 
 
Le Président est là, mâchoires contractées comme à son habitude, il est bientôt dix-neuf heures et franchement, il n’a pas que ça à faire, le Président, ça se lit tout de suite sur son visage. Avancez-vous en serrant les dents et asseyez-vous sur le fauteuil qu’il vous désigne. Allez, on lui fait une risette, ça peut pas nuire. Il est super intimidant, ce type, avec ses petits yeux bleu acier qui vous examinent comme si vous alliez lui demander de doubler votre salaire. Vous n’allez rien demander du tout, ce n’est pas le moment, la douleur pédestre est insoutenable, vos pieds sont tellement comprimés qu’il n’est pas dit que vous n’explosiez pas à la fin de l’entretien, c’est intenable. Enfin. Pour l’instant, vous déballez les réalisations que vous avez menées à bien tout au long de l’année et qui ont considérablement étoffé le cadre de vos fonctions, du moins l’estimez-vous, et vous poursuivez sur cette lancée, même si le Président regarde maintenant sa montre, une Rollex, c’est normal, il est Président et il a plus de cinquante ans, et puisqu’il étudie avec intérêt la course des aiguilles sur le cadran de sa grosse Rollex en or, profitez-en pour jeter discrètement un coup d’œil à vos pieds en les dégageant délicatement de leur gangue de cuir. Attention. Pas de geste brusque. Flûte, dans votre hâte à vous déchausser, la chaussure droite s’est barrée loin sous le bureau, c’est la barbe, vous la rattraperez plus tard. Quant à vos pieds, ils sont dans un triste état, on dirait deux moignons tuméfiés, c’est ignoble, vous souffrez le martyre mais c’est le moment de faire une transition en enchaînant sur vos projets pour l’année prochaine, les objectifs que vous voulez atteindre. Prenez un air convaincant, sans tenir compte du fait que le Président s’en fout complètement, et qu’il vous le prouve en faisant sauter avec l’ongle de son index droit les saletés qui se sont glissées sous ceux de sa main gauche, ça fait " tic " et " poc " à chaque doigt, eh oui, on a beau être Président, on en est pas moins un gros onguiculé. Gardez un air décontract’, tout est on ne peut plus normal, la fin de la journée est propice à l’auto-manucure, et puisqu’il est si absorbé dans son opération de nettoyage, baissez-vous discrètement pour voir où a bien pu aller se loger cette putain de chaussure. Qui demeure invisible. Etirez la jambe et laisser votre pied partir à tâtons sous la table à la recherche de la grolle, c’est la barbe, où peut-elle être, nom d’une pipe en bois ? Mais voilà que le Président a braqué sur vous ses petits yeux féroces, et comme vous ne dites plus rien et qu’il attend impatiemment que vous concluiez, vous ajoutez dans un demi-sourire, à l’instant de saisir enfin avec les orteils le bord de la chaussure égarée, que vous avez terminé l’exposé. " Bon ben vous pouvez disposer !" rugit-il d’une voix terrible, et ce rugissement est si brutal qu’il vous fait lâcher la chaussure que vous rameniez délicatement avec les orteils. C’est la barbe, elle vous a encore échappé, et cette fois-ci le Président s’impatiente en vous voyant toujours scotchée en face de lui, il vous fait signe de dégager d’un geste de la main comme s’il chassait une mouche, il ne veut plus vous voir.
 
Bravo. Dans le mille. C’est foiré.
 
Et si par miracle, dans un ultime effort pour ressaisir cette foutue chaussure, vous perdez l’équilibre et tombez de votre chaise, alors seulement l’entretien sera bien foiré.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Comment bien foirer...
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commentaires

ysiad 09/11/2010 21:43



Merci Laurence. Les fonctionnaires de l'éducation nationale ont maille à partir avec leurs classes et les parents des élèves, mais au moins échappent-ils à l'épouvantable épreuve de l'entretien
annuel. C'est ce qu'il faut se dire.



Laurence M 09/11/2010 14:51



ça sent le vécu, Ysiad. Bon , pour une fonctionnaire de l'éducation nationale, comme moi, c'est très instructif ... et surtout hilarant ! 



sylvette leonie 08/11/2010 16:34



Onguiculer, c'est un verbe du premier groupe?


Je vais essayer de le replacer en entretien dès que possible.


Merci Ysiad, c'est délectable



ysiad 05/11/2010 13:03



Merci pour vos commentaires sympathiques.


Jean : faire du pied à un onguiculé ? Tu n'y penses pas !


Celui-là, c'était un sévère. Heureusement qu'il est parti.


 



Emma 05/11/2010 09:49



Alors, les pieds, c'est pas l'pied, hein ? Et inutile d'envisager de le prendre, ton pied, devant un être aussi onguiculé (oui, il fallait la trouver, celle-là). La prochaine fois, pense à
marcher sur les mains ou évite de changer de godasses la veille d'un si beau jour. Bises admiratives.