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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 08:00

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Madame la Crise

Jean Calbrix

 

 

C'est bien connu, tout un chacun hérite d'une bonne fée à sa naissance et je n'y ai pas échappé. Sitôt posé dans mon berceau au sortir du ventre de ma mère, elle s'est penchée sur moi avec une belle grimace en guise de sourire et m'a susurré dans le conduit auditif : "Je suis Madame la Crise et je te promets que tu ne vas pas t'ennuyer avec moi".

Chose promise, chose due, et je n’ai pas été déçu du voyage. Chaque fois que j’étais tranquille, que j’étais pénard, elle pénétrait dans le bar, à ma table venait s’asseoir et me débitait ses bobards. « Les bolcheviques, le couteau entre les dents », « Les Ricains sont nos amis, il faut les aimer aussi », « Oh le beau champignon au-dessus d’Hiroshima », « La grève, c’est l’arme des trusts », « La France, de Dunkerque à Tamanrasset », « C'est la lutte intergénérationnelle », « C'est la chienlit », « Pompidou navigue sur nos sous », « Pleure pas petit, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », « Cinq cents mille chômeurs », « La libre concurrence résoudra tous vos maux», « Un million de chômeurs », « La production baisse. Dopons-là en privatisant », « Deux millions de chômeurs », « Staline, aux dernières estimations, a fait soixante millions de morts. Imagine petit que, s’il avait été Français, il aurait dépeuplé la France », « Hors le capitalisme, point de salut », « Deux millions et demi de chômeurs », « Le dieu du libéralisme veille sur nous », « Amène ta bourse avec la mienne», « Trois millions de chômeurs »…

J’avais beau me mettre des boules Quiès  dans les oreilles, elle haussait le ton, et finalement je ne pouvais échapper à sa logorrhée. Fallait-il que je m’exilasse sur une île déserte ? Je savais bien que si on m’enterrait à six pieds sous terre, son œil serait encore là à me regarder dans ma tombe.

La semaine dernière, j’écoutais les informations à la radio en essayant de ne pas les entendre. Le speaker, avec ses ficelles bien planquées dans le dos, débitait :

« Madame la Crise a atteint son record historique d’adrénaline. Le divorce entre monsieur Lesmarchés et Madame Labourse se profile à l’horizon. Jusqu’à présent, monsieur Lesmarchés n’avait que boudé sa compagne. Ce matin même, monsieur Lesmarché s’est emballé. Il a bousculé Madame Labourse qui a chuté dans l’escalier. Monsieur Lécours, un homme de valeur, a tout de suite réagi en lui mettant un emplâtre pour colmater l’hémorragie de ses devises, en particulier celle disant en substance « sang bleu ne saurait mentir ». La conséquence de cette altercation fut que mesdames Lesbanques ont vu leur taux de cholestérol augmenter de manière vertigineuse.

Autre conséquence fâcheuse : Madame Lacommunautéinternationale, poussée par Madame la Crise, s’est émue de la chose en accusant l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine, l’Indonésie et la Laponie d’être les fauteurs de trouble. Appelant monsieur Lesdroitsdel’homme à la rescousse, elle a menacé ces trublions de représailles, lesdits trublions protestant qu’ils n’étaient que des boucs à misère dans cette affaire.

Sur sa lancée, Madame la Crise prévoit de grosses giboulées sur la Normandie et un orage carabiné en Corse... »

C’était plus que je ne pouvais supporter. J’ai éteint la radio et j’ai allumé la télé. La bouille revêche de Madame la Crise s’est affichée sur l’écran. Je me suis précipité sur elle et je l’ai empoignée pour lui donner une bonne fessée. Que ne fut mon étonnement quand, relevant son suaire, je vis marqué en gros sur son postérieur « La Crise, fille de l’Arnaque » !

Depuis ce jour, je me sens mieux, et chaque fois que j’entends un bonimenteur sur les ondes prononcer le mot Crise, je le remplace mentalement par le mot Arnaque. Ça fait un bien fou, même si, pour l’instant, cela ne résout rien. Demain, peut-être ?

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Les 100 derniers jours
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commentaires

Annick 04/05/2012 13:14


Oui la Crise on nous bassine avec depuis toujours (joli prétexte, n'est-ce pas ? Voic un texte bien enlevé pour en parler.

Castor tillon 28/04/2012 03:24


La Crise sévissait déjà du temps du Front Populaire : l'oeil était dans la tombe, et regardait Cachin.


En attendant, je me suis laissé dire qu'en ces temps incertains, les affaires n'avaient jamais été aussi florissantes pour certaines grandes entreprises, et que les patrons des malheureuses qu'on
était obligé de renflouer partaient faire des stages somptuaires dans des destinations de rêve. Une manière agréable de contempler le cul de la Crise, quoi.

Lza 25/04/2012 10:34


C'est vrai, elle a bon dos, Madame la Crise! Elle couvre toutes les restrictions, les privations que les uns subissent pour que d'autres ne se privent de rien. On dirait Grandet ou Harpagon
mettant toute la maisonnée à la diète pour mieux remplir sa cassette.

Joël H 25/04/2012 08:45


Beaucoup de talent, Jean, bravo! Et je partage l'opinion du belge.

Marlène 25/04/2012 08:20


On ne nous dit pas tout !!!! On nous cache tout !!