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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 09:00

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Je vous laisse pour quelques jours en compagnie d'un auteur qui aime les histoires et ceux qui, en les écrivant, nous les livrent…

 

L’Histoire d’une Histoire : les livres

par Claude Bachelier

 

C’est l’histoire d’une histoire, celle que le Papet veut écrire à sa Petite Lumière et à son Petit Bonheur. Le cérémonial est toujours le même : le Papet s’installe à son bureau, prend des feuilles blanches et un beau stylo, avec une plume en or. Quand le Papet écrit des mots sur une feuille, il s’amuse à regarder le mouvement de la plume. Ce n’est pas facile, facile, car la plume monte, descend, tourne, retourne. On dirait une danseuse se dit-il, mais une danseuse avec un tutu noir comme son stylo et des chaussons en or, comme sa plume.

Voilà, le Papet est prêt. Prêt à écrire une histoire pour le Petit Bonheur et la Petite Lumière. Il ferme les yeux, se concentre, cherche les mots. Ces mots qui une fois encore lui échappent. Pourtant, des mots, il y en a des milliers, des millions même. Et s’il y en avait des milliards ? Des milliards de mots et le Papet n’est pas fichu d’en trouver quelques uns pour écrire une histoire pour le Petit Bonheur et la Petite Lumière !! C’est de la folie, ça ! Le Papet sent la colère monter en lui. Il regarde tous les livres de sa grande bibliothèque. Son œil est noir, menaçant. Mais les livres ne bougent pas. Aidez moi, leur demande t’il, aidez moi, vous me devez bien ça !

Et c’est vrai qu’ils devraient lui donner un coup de main au Papet. Non seulement parce qu’il les aime, ses bouquins, mais aussi parce qu’il les connaît tous. Ou presque tous. Il faut dire que le Papet, en plus d’être amoureux de la mer et du ciel, il est amoureux des livres. De tous les livres, pour ce qu’ils sont comme objets ; pour ce qu’ils représentent comme symbole de vie et de liberté. Mais pas un amoureux transi qui les regarderait sans les toucher. Oh non , pas du tout. Lui, ses bouquins, il les touche, les caresse ; il les effleure, les frôle ; il les sent, les respire. Il connaît leur place sur les étagères. D’ailleurs, personne d’autre que lui n’a le droit de les toucher, même pour le ménage. Un livre, dit-il, c’est comme une bouteille de bon vin dans une cave, un peu de poussière ne peut pas lui faire de mal. Mais au plus profond de lui, le Papet espère qu’un jour, le Petit Soleil, le Petit Bonheur et la Petite Lumière viendront les découvrir et les aimer.

Mais toujours aucun signe des livres, pas un signe, pas un geste, pas une page qui ne se tourne, un reliure qui ne brille plus que d’habitude. Rien, rien que le silence, rien que cette immobilité un peu lâche de ceux qu’il voulait ses amis.

Il faut dire que le Papet, il en a passé du temps avec eux. Du temps à les rechercher dans les librairies, à les choisir parmi des milliers d’autres. Du temps, pour certains à séparer chaque feuillet, délicatement avec un coupe-papier, pour pouvoir lire chaque page. Les progrès de l’imprimerie étant ce qu’ils sont, de tels livres n’existent pratiquement plus aujourd’hui, sans compter qu’il faut aller toujours plus vite et que l’impatience a remplacé l’élégance d’un geste d’amour et de respect. Le Papet n’en a nul regret et encore moins nulle nostalgie, mais un jour, il en parlera au Petit Bonheur et à la Petite Lumière. Sans doute, aura t’il en face de lui quatre grands yeux étonnés. Mais il se fait fort de trouver les mots pour leur expliquer. Enfin, en espérant que ce sera plus facile que pour leur écrire cette histoire…

Alors, le Papet revient à la recherche des mots. Il ne regarde plus ses livres qu’ils l’ont abandonné. Assis à son bureau, il voit le ciel, la montagne, la forêt. L’idéal, pense-t-il, serait en plus de voir la mer.

- Eh, Papet, tu ne peux quand même pas tout avoir !

Tiens, la petite voix intérieure. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était manifestée.

- Bien sûr que je ne peux pas tout avoir mais, il n’empêche, ce serait quand même super génial comme on dit !!

Il savait bien, le Papet, qu’il n’aurait jamais le dernier mot avec la petite voix intérieure. Aussi, se remit il aussitôt à la recherche des mots pour l’histoire qu’il doit écrire à sa Petite Lumière et à son Petit Bonheur.

Il regarde ses livres du coin de l’œil. Mais ceux-ci restent de papier, inébranlables dans leur indifférence.

Aussi loin qu’il remonte dans le temps, le Papet a toujours aimé les livres, a toujours aimé les lire, s’en imprégner, s’en faire le narrateur ou le héros. A la bibliothèque de son école, seuls les premiers de la classe pouvaient lire avant les autres les livres que les enseignants désignaient comme étant les plus intéressants. Donc, tout le gratin de la classe s’empressait de s’instruire selon les recommandations officielles. Sans être un cancre patenté, le Papet ne figurait pas dans cette élite provisoire. Heureusement pour lui, il était totalement indifférent à cette répartition certifiée conforme. S’il lui arrivait de subir, durant la classe, des regards hautains ou des quolibets méprisants, la récréation et quelques baffes lui permettaient d’exercer un droit de poursuite légitime face aux petits génies du moment. Mais surtout, cela permit au Papet de lire des bouquins que personne ou presque n’ouvrait. C’est ainsi qu’il découvrit Jack London, Joseph Kessel, Jules Verne, Henri de Monfreid et bien d’autres encore. Ce sont ces auteurs là qui lui ont donné le goût de l’aventure, qui lui ont fait aimer la mer, les montagnes. Il a découvert avec eux ce qu’étaient les pistes poussiéreuses, les chercheurs d’or, les trafiquants d’armes de la Mer Rouge, les îles mystérieuses du Pacifique.

Et le Papet de planter là son stylo, ses feuilles blanches et son bureau. Le voilà de nouveau parti sur les berges du Yukon à la recherche des pépites d’or qui feront sa fortune ; le voilà parti sur les pistes des déserts de la Corne d’Afrique avec une cargaison d’armes pour les seigneurs de la guerre ; le voilà parti, à bride abattue dans les steppes d’Asie centrale, à la rencontre des Mongols…

- Eh, Papet, reviens sur terre, lui dit un peu sèchement la petite voix intérieure, tu as passé l’âge de faire le fou, et n’oublie pas l’histoire que tu dois écrire au…

- Je sais, je sais l’interrompit le Papet. Fiche moi la paix.

Pour un peu, il serait devenu grossier, le Papet. Non seulement, elle le stoppait dans une des plus belles évasions qui soit, mais en plus, elle lui rappelait son âge, à lui. Comme s’il ne le savait pas !!! Et alors, est ce parce que sa jeunesse était loin derrière lui qu’il n’avait plus le droit de s’évader ?

- Ne m’en veux pas, Papet, lui dit elle, confuse. Je ne voulais pas te blesser.

C’est bien joli les excuses, c’est bien pratique aussi, mais il faudrait mieux réfléchir avant de dire n’importe quoi ! Le Papet était plus agacé que blessé d’ailleurs. Il savait son âge mieux que personne. Mais l’idée qu’on puisse l’invoquer pour, en quelque sorte, lui interdire de rêver le révoltait au delà de tout. Et, cerise sur le gâteau, sa petite voix intérieure, sensée bien le connaître, semblait vouloir le ranger dans la catégorie des gens sérieux, ceux qui ne lisent que des chiffres ou des règlements et qui jamais ne rêvent ou ne s’évadent tant ils sont sérieux, eux ! Assurément, le Papet ne fait pas partie de cette catégorie là, même s’il est quelqu’un de très sérieux, mais lui, ne se prend jamais au sérieux…

Le voilà donc de nouveau à son bureau, le stylo à la main, un stylo d’où aucun mot ne venait. Et tous ces bouquins, muets et inutiles !

Il les regarda pourtant de nouveau, encore plus attentivement. Il s’amuse un instant à en lire les titres sur la tranche. Il lui faut à chaque fois pencher la tête à droite, puis à gauche, puis de nouveau à droite, parfois même ne pas là pencher du tout. Les livres sont ainsi faits que pour lire le titre ou le nom de l’auteur, il faut se livrer à une gymnastique de la tête qui nous fait ressembler à un pantin désarticulé.

Malgré la petite voix intérieure qui doit faire le guet quelque part, le Papet se laisse de nouveau envahir par le souvenir des aventures qu’il vivait à travers les livres, par procuration en quelque sorte. Il ne sait plus très bien où il est, le Papet. Est il à son bureau, ou bien parcourt il le vaste monde avec tous ces gens qui, un jour, lui ont ouvert la porte d’un monde sans limites et sans frontières ? Est il dans ce monde qu’ils ont raconté ou inventé et que lui, le Papet, a tellement imaginé qu’il connaît la moindre parcelle des déserts de Somalie, du moindre caillou des rives du Yukon ou de la vitesse des vents qui balaient les côtes des îles lointaines du Pacifique.

Qu’est ce que c’est beau un rêve, se dit-il, quand ce rêve est né de l’imagination ou de la mémoire d’un homme, et que cet homme, avec des mots, avec des phrases est capable de le transformer en une histoire où le rêve donnera à l’adolescent l’envie du grand large ou des grands espaces.

La petite voix intérieure n’aura nul besoin de le rappeler à l’ordre. Le Papet sait maintenant l’histoire qu’il va écrire au Petit Bonheur et à la Petite Lumière. Ce sera une histoire où les personnages seront des livres et les livres des personnages. Ce sera une histoire où les rêves deviennent des livres par la magie des mots et les livres des rêves par la magie de l’imagination. Ce sera une histoire qui leur dira qu’il y a des livres plein de vie, plein de rêves et que cette vie, que ces rêves sont les clefs de la liberté sans lesquelles aucune porte ne peut s’ouvrir. Cette histoire leur dira d’aller chercher dans tous ses livres, mais aussi dans tous les autres, ce qui donne à la vie ce goût inimitable, la liberté.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Oscar 28/02/2011 16:34



Merci pour ce joli bouquet qu'on dirait provençal de fleurs littéraires fraîches, qui embaument délicatement la poésie, la fantaisie et le rêve!!


 


Pour la vie, je tiens que celle puisée dans les lectures est plus riche et aussi moins décevante que la "vraie", celle d'une réalité toujours plus prosaïque, voire horrible, que celle rencontrée
au gré des voyages innombrables dans l'univers infini des livres, même quand il se fait sombre, de ténèbres cependant qui ne nous oppriment pas mais au contraire peuvent souvent nous
enrichir elles aussi!!