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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 11:38

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Note du barman. Jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d'une culture qui n'a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie.

Avant d'en revenir à la culture, je considère que le monde a faim, et qu'il ne se soucie pas de culture ; et que c'est artificiellement que l'on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim.

Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l'existence n'a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d'avoir faim, que d'extraire de ce que l'on appelle la cultue, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.

Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre, - et qui sort du dedans mystérieux de nous-même, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-même dans un souci grossièrement digestif.

Je veux dire que s'il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l'unique souci de manger tout de suite notre simple force d'avoir faim…

Antonin Artaud, "Le théâtre et son double"

 

Comment bien foirer sa petite sortie au théâtre

par  Ysiad 

 

C’est au théâtre que nous nous rendons ce soir d’un pas soutenu, en compagnie de la devise selon laquelle " foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux ". Vous êtes prêts ? Confortablement installés face à la scène ? Que le spectacle commence !

 

Cette année, vous avez programmé une sortie au théâtre avec des amis. Quoi de plus agréable que d’évoquer la prestation d’un grand comédien qui brûle les planches, quel que soit son âge et son costume ? Ah ! Terzieff ! Cependant, vous n’êtes pas seule à choisir le spectacle, non. Là est tout le problème. La majorité du groupe est en faveur d’une pièce moderne qui " revisite " la vie de deux figures du 17ème siècle, un peintre et un philosophe ; et si vous connaissez mieux la peinture de l’un que la philosophie de l’autre, en revanche, le nom de l’auteur ne vous dit rien, et pas davantage celui du metteur en scène. Quant au théâtre dans lequel l’œuvre se donne, il est à la pointe de l’avant-garde et vous n’y avez jamais mis les pieds. Cependant, cela ne doit en aucun cas constituer une raison pour rester niché dans vos coussins à relire Molière sous l’œil impassible du chat ; il faut sortir des sentiers battus et montrer quelque curiosité pour la création contemporaine, que diable ! Molière, c’est très bien, mais il y a eu d’autres dramaturges depuis, et puis il faut vivre avec son époque. Autant aller voir une création en faisant preuve, vous aussi, d’un peu d’audace, et c’est sur cette lancée que vous allez retrouver le groupe qui vous attend, quelque part, du côté de la Bastille, pour assister à la nouvelle pièce de Gudule Taïaut, un auteur plébiscité par la critique avant-gardiste.

La salle est grande, le placement est libre et il y a déjà pas mal de monde. Vos amis sont disséminés un peu partout dans la salle, il va bien falloir trouver où vous asseoir. Une première place se libère en haut des gradins, pour le conjoint qui est grand, et une autre, toute proche de la scène et tout au bout de la rangée de fauteuils. Vous ne pouviez rêver mieux pour entrer de plein pied dans l’action ! Après une longue attente face à la scène où sont plantés pour tout décor quelques chaises et un chevalet de peintre, on vous informe que la pièce va commencer. Soulagement. Le noir se fait, les tousseurs toussent, après quoi un premier comédien entièrement vêtu de noir surgit dans un bond gracieux à gauche de la scène et se met à agiter des idées où il est surtout question de la toute puissance de la Nature.

C’est le philosophe.

Au bout de vingt minutes d’attention péniblement soutenue, vous n’avez toujours pas compris le sujet de la pièce, ni où l’auteur voulait en venir. Le comédien récite une prose dense, très dense, très intellectuelle et philosophique, sur la mort, la vie, le sens de la vie, le sens de la mort, tout cela entrecoupé de pas de danse et de longs silences censés vous faire réfléchir, mais qui vous plongent dans la perplexité la plus noire, car enfin, le sens de la mort relève d’une énigme plutôt épaisse n’est-ce-pas, plutôt à sens unique, admettons-le, jusqu’à présent personne n’est revenu pour résoudre l’affaire, et vous en êtes là de vos réflexions quand un deuxième personnage entre en scène, arborant un tablier maculé de taches.

C’est le peintre. Qui tient par la laisse un cochon. Pourquoi un cochon ? Ne posez pas de question, c’est du théâtre moderne.

Tous deux vont leur bonhomme de chemin, le peintre traînant la semelle, le cochon secouant ses oreilles, et du coup, le sens de la mort s’estompe un peu. Le peintre lâche la laisse de l’animal et s’installe à son chevalet, dos au public. Pourquoi dos au public ? Encore une question superflue. Tout en tenant des propos gutturaux dans une langue que vous cherchez à identifier, le peintre a sorti son pinceau et commence à dessiner, toujours dos à la scène, sans prêter attention au cochon qui s’est arrêté un peu plus loin et se met à grogner, de plus en plus fort. Groing, groing. Grong, grong. Grumf. Sans doute son rôle l’exige-t-il. Quant au philosophe, il disserte, badin, improvisant des pas de danse, sur les fleurs, les animaux, les arbres, les choses de la nature, non loin du chevalet du peintre. Tout cela produit pas mal de cacophonie, mais comme l’a dit le critique à la radio, un metteur en scène doit savoir prendre des risques pour mettre en relief la richesse intrinsèque du texte. D’où le cochon grogneur sur fond de monologue en flamand et de dissertation dansée sur la Nature, et chacun pourrait continuer longtemps ainsi à mener sa petite affaire lorsque le philosophe, traversé par on ne sait quelle idée lumineuse, se barre dans un long entrechat à gauche du plateau, pour revenir, quelques instants plus tard, tenant par la bride un dromadaire.

Vous commencez à trouver le temps long. Très. Vous regardez votre montre, mais la lumière est faible, et les aiguilles difficilement localisables. Vous entendez, çà et là, des fauteuils qui claquent, alors que le philosophe s’adresse au dromadaire en lui parlant en vers. Y-a-t-il un message subliminal ? Et si oui, où se trouve-t-il ? Votre voisine s’est tout à fait endormie. Sa tête touche votre épaule. Elle ronfle même un petit peu. C’est gênant. La pièce est déjà assez difficile à suivre, avec le cochon qui grogne, le peintre qui dégoise en flamand, le philosophe qui s’exalte en parlant au dromadaire. Le boucan est tel qu’il devrait réveiller votre voisine, dont le corps s’affaisse de plus en plus. Elle dort très profondément, si profondément que vous avez beau tousser par petites saccades nerveuses et insistantes pour la réveiller, keuf keuf keuf, rien n’y fait. La pincer, peut-être ? Sur la scène, les choses n’ont guère évolué. Le peintre continue à discourir en néerlandais face à sa toile, tandis que le philosophe confie au dromadaire tout en lui caressant la tête que Dieu est dans la nature et réciproquement, quand soudain, voici que le camélidé, sans doute grisé par ces marques d’affection que lui témoigne le philosophe et ces beaux discours encensant la Nature, se met à faire copieusement sur le plateau.

Ahhhh. L’effet de surprise est total, à en juger par le bond de côté du comédien. Le metteur en scène avait-il prévu ce cas de figure ? Ne cherchez pas à percer les mystères du théâtre moderne, ils sont insondables, comme plein d’autres trucs dans la vie. La salle se vide. Vous ne pouvez pas vous esbigner, vos amis le prendraient mal. Vous ne pouvez qu’attendre stoïquement sur votre siège que la pièce veuille bien trouver son terme le plus rapidement possible, tout en repoussant de temps en temps la voisine endormie. L’odeur qui vous parvient du plateau est si forte qu’elle vous empêche de roupiller vous aussi.

Bravo. En plein dans le projecteur. C’est foiré !

Mais si par miracle, à l’issue du spectacle, le groupe enthousiaste vous emmène dîner avec le metteur en scène, et que celui-ci profite du repas pour vous saouler en vous énumérant les critiques dithyrambiques qu’il a récoltées sur les partis pris follement audacieux de sa mise en scène, alors seulement, la petite sortie au théâtre aura été bien foirée.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Comment bien foirer...
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commentaires

ysiad 24/03/2011 14:05



L'imagination n'est pour rien dans ce récit. Malheureusement...


Grouing, grouing !



Jean 24/03/2011 12:00



Superbe, Quel talent (de peintre) Ysiad, et quelle imagination débordante. Cette foirade n'est pas foirée du tout ! 



Joël H 23/03/2011 19:43



Quel cauchemar !