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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 11:09

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Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

 

Le 19ème Trou

par Jordy Grosborne

 

Il me contempla un long moment, comme désolé et je crus un instant l'avoir ramené à la raison.

- Alors j'irai au Grand au-delà en brave, les armes à la main, fier de ne pas avoir oublié ! Et j'emporterai quelques scalps de cette vermine blanche !

Je tapai avec rage dans un caillou qui s'écrasa dans un tintement sur le tonneau.

- Mais redescend sur terre, merde ! Ce n'est pas John Wayne et les tuniques bleues en face ! Ce n'est pas Wounded Knee Creek non plus et Custer est mort il y a des lustres !

Je me retournai vers les hommes peints comme mon frère, prêts à subir l'assaut de l'acier brûlant. Certains se regardaient, incrédules, lançant de temps en temps des regards à leurs femmes inquiètes et silencieuses. D'autres serraient la crosse de leur fusil, prêt à en découdre avec des démons vieux de près d'un siècle.

- Alors vous avez tous oublié que tuer l'homme blanc était un déshonneur ? Un nouveau massacre n'arrangera rien. Parlementons ! Consultons le grand conseil…

- Mais va donc le voir le conseil ! reprit mon frère avec rage, se redressant comme pour donner un coup de tête aux étoiles. Va discutailler ! Les blancs ne t'ont pas assez berné ? Leur signature ne vaut rien ! Tu ne sais rien de la vie ici toi ! Regarde ce qu'ils ont fait de nous. Des animaux parqués dans des zoos. Bientôt, les enfants viendront nous visiter comme ils vont photographier les singes. Alors va parler, nous on garde nos terres. Au moins serons-nous des animaux libres ! Scanda-t-il enfin à l'intention des guerriers.

Une clameur monta ponctuée de coups de feu qui zébrèrent le ciel. Je les laissai à leur folie et me dirigeai vers la salle du conseil en courant. Au loin, le mégaphone de la police crépitait de menaces. Garder sa liberté ! Qu'en fera-t-il en prison… Ou six pieds sous terre ! J'étais furieux. Contre mon frère, contre les blancs et contre moi. Et s'il disait vrai ? Suis-je vraiment encore indien ?

J'eus l'idée de voir la femme de mon frère. Peut-être pourrait-elle le ramener à la raison… Elle n'était pas vers les barricades et je la savais opposée aux violences et aux discours de son mari. Je la trouvai devant leur cabane, tentant de raisonner son fils, peint, tenant le petit arc fait de mes mains offert pour ses sept ans l'hiver dernier. Elle eut un léger sourire en m'apercevant.

- Ah ! Grande Cime ! Ton frère est devenu complètement fou !

Je la réconfortai et demandai les raisons de ce coup de sang. Nous fûmes obligés de hausser la voix pour couvrir les chants ancestraux planant au-dessus des barricades.

- Les hommes des affaires Indiennes et les propriétaires du golf sont venus ce matin, elle dit en me faisant entrer, traînant son fils à bout de bras. Il fallait les voir lever leurs jambes de pantalon à cinq cent dollars pour ne pas les tacher dans la boue, ajouta-t-elle en riant. Ils ont dit au conseil que les terres ne nous appartenaient plus, que nous devions partir. Le conseil a sorti les actes de propriété. Les autres ont voulu les acheter de suite, exhibant quelques billets verts de leurs poches Une bouchée de pain ! Un crachat !

- 60 Florins de pacotille, murmurai-je pour moi. Rien ne changera donc jamais…

Elle fit asseoir le petit pour lui nettoyer le torse de ses œuvres picturales.

- Le conseil a refusé et les autres sont repartis furieux, continua-t-elle, menaçant de nous traîner devant les tribunaux. Ton frère était au bar à midi et a entendu des voisins dire qu'il aurait peut-être fallu vendre, pour faire du commerce, gagner de l'argent, vivre mieux …

Je fis la moue et elle me posa la main sur le bras.

- Ne les juge pas trop vite ! Beaucoup n'en peuvent plus de cette misère. Regarde autour de toi. Nous vivons mieux car tu nous aides… Et parfois sans le dire à ton frère ! Mais tous n'ont pas un voltigeur dans la famille, et pour eux les fins de mois difficiles ressemblent au début du mois suivant. Et on nous crache tellement de fric et de confort à la télé… Alors nous aussi on aimerait bien… Tu comprends ?

Je ne répondis pas.

- Ton frère n'a pas supporté d'entendre de tels propos. Tu sais comme il est, surtout lorsqu'il a bu…

Oui, je savais, mais cette fois il n'avait peut-être pas tort.

- … Il s'est précipité ici comme un fou en répétant "Pas cette fois !". Et il est reparti avec le fusil… Et… Et le visage et le torse peint… finit-elle dans un sanglot.

Je lui assurai en quittant la maison que je ferais mon possible. Les flammes avaient encore grignoté une partie du ciel. Des bisons, les blancs en ont massacré des milliers, alors un de plus…

La salle du conseil était en effervescence. Les discussions allaient bon train mais ils ne parvenaient pas à se mettre d'accord. Combien de morts faudra-t-il pour nous rendre compte que nos divisions nous ont autant exterminé que les blancs ? Ils se turent dès mon entrée et je restai un instant à les observer assis autour de la grande table avant de les saluer tour à tour, m'excusant rapidement de cette intrusion inopinée pendant la réunion.

- N'en veux pas à ton frère, c'est un brave ! commença le plus ancien. Nous ne voulons plus être humiliés de la sorte et ne donnerons plus une seule parcelle de nos terres. Nous avons acquis de longue les mêmes droits que tout autre citoyen américain.

Tous acquiescèrent en silence.

- Grande Cime, me dit celui qui était l'ami de Grand-père, je n'aime pas les discours stériles et je dis que ton Grand-père peut être fier de ses descendants. Nous avons déjà accepté trop de choses. Beaucoup d'entre nous, comme toi, travaillent sur leurs gratte-ciel, d'autres ont étudié dans leurs universités et on leur refuse les postes à responsabilités. Pourquoi devrions-nous toujours hurler pour nous faire entendre alors qu'un murmure suffit à l'homme blanc pour nous faire obéir ? Mon fils est revenu mutilé de leur Vietnam. Ton père est mort sous les balles allemandes ! Pour qui ont-ils conquis la liberté ? Pourquoi faire ? Construire un golf sur nos terres ?

Je ne répondis pas tout de suite, contemplant les photos aux murs relatant notre histoire tels les fresques d'antan ! Il y avait celle de mon père en uniforme. Je m'arrêtai aussi sur celle de mon frère lors de la prise d'Alcatraz en 1969. Un sourire éclatant, porté en triomphe par deux cent autres indiens sur le mur d'enceinte.

Un des membres du conseil avait suivi mon regard.

- Il faut parfois des actes de ce genre pour se faire entendre, déclama-t-il gravement.

- C'était il y a vingt et un ans ! Précisai-je en secouant la tête. C'était le Red Power ! Nous avons acquis tant de droits depuis, récupéré des terres, gagné des centaines de procès devant la commission des réclamations indiennes. Le combat n'est plus les armes à la main. Celui-là nous l'avons déjà perdu. Il est devant les tribunaux, devant les caméras par des manifestations pacifiques. Gagnons l'opinion publique, allons devant la Commission…

Des coups de feu et des cris m'interrompirent. Je fus le premier à comprendre. Mon frère…

Je me précipitai au dehors et courus à perdre haleine vers les barricades. Nos guerriers avaient attaqué. Alors que j'arrivais quelques minutes plus tard, ils revenaient déjà en désordre. Personne ne semblait blessé. Les coups de feu avaient été tirés en l'air. Sauf un, pensai-je, en voyant deux des nôtres porter mon frère. Ils l'allongèrent délicatement le dos contre son tonneau. La tache rouge sur le torse n'avait rien à voir avec la peinture, mais beaucoup avec la guerre. Je m'accroupis à ses cotés, les genoux dans la boue et lui pris doucement le pouls. On m'expliqua vaguement sa tentative de monter sur une voiture de police. Une prise de guerre, un nouveau trône ! Un jeune flic a pris peur… Il a tiré !

Sans un mot, je reposai le poignet de mon frère parti rejoindre nos glorieux ancêtres. Un Bison blessé au point d'en mourir. Je restai assis devant lui. Trop de colère pour pleurer, trop de peine pour hurler, juste une chute interminable dans la douleur. Je lui fermai les yeux et ôtai un peu de peinture accroché à sa joue, sentant à peine les tapes amicales des guerriers dépités rentrer chez eux. Une fois seul, je posai ma tête sur ses genoux, comme quand j'étais gamin, et respirai l'odeur de notre terre.

 

On l'enterra à la place de leur 18ème trou, avec les honneurs dus aux guerriers morts au combat.

Moi, je suis resté bien longtemps après les chants, assis à côté de sa tombe. A côté du trou creusé dans notre terre. Un de trop.

Et la balle qui était venue mourir dans ce 19ème trou au milieu du torse de mon frère, n'était pas blanche, mais d'un calibre 45 !

Fin

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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