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8 novembre 2007 4 08 /11 /novembre /2007 09:37

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Caritas (7/7)

par Corinne Jeanson

  

Septième lettre

Cette nuit, il pleut, je ne pourrais pas sortir pour voir les étoiles. Tout le jour, le vent a soufflé, en fin d'après-midi, les nuages ont assombri le port et les bâtisses blanches. Tout s'est obscurci d'un coup avant la tombée de la nuit. Byblos a allumé le néon de son bar et c'était pire encore. Nous jouons au jacket. Il me parle de Paris. Il me raconte qu'il est resté deux semaines à Paris, en plein été, dans les années soixante-dix. Quand il est revenu, il voulait transformer sa taverne, installer un comptoir en zinc. Finalement, il a gardé celui en bois. Avec le temps, il a oublié le zinc. Il a gardé une carte postale de ce voyage et, parfois, il repense aux bars parisiens, aux vitrines et aux lumières dans la nuit. On est deux à penser à Paris. Je revois les rues de Paris, ses vitrines, ses squares et ses pavés mouillés. Je me promenais dans certains quartiers, l'après-midi ou dans les nuits. Paris me manque mais pas mes amis. Les derniers temps, je voyais l'un puis l'autre, heure après heure, incapable de me fixer dans un lieu, dans une compagnie. Fixer un rendez-vous, projeter une rencontre, même pour le plaisir, m'indisposait. Je craquais de tous les autres plaisirs que me privait l'obligation d'un rendez-vous. Je partais n'importe où avec l'idée de rien, prêt à saisir l'événement.

Ici, je fraternise avec Byblos, je lui consacre du temps. Je partage mes repas avec lui, les heures de la sieste, ou bien nous restons à siroter l'ouzo, à regarder passer le temps en paquet de nuages. Byblos aime chanter, il m'apprend les chants de son pays. Je chante faux, je préfère l'écouter. Quand les villageois des montages descendent jusqu'au port, il commente avec eux les nouvelles du monde. Chacun trouve à dire. Le soir, il me commente le journal télévisé, je ne parle pas encore assez bien le grec pour comprendre les journalistes. Surtout, je ne suis pas assez attentif. Depuis l'automne on ne trouve plus de journaux anglais dans l'île. Sans Byblos, je ne saurais rien des événements des cinq continents. La planète m'emmerde avec sa poignée d'hommes qui se tapent sur la gueule à la moindre occasion, de dieu, de pas dieu, de territoire, de pas de territoire, de richesse, de pas de richesse, pour toute herbe qui bouge dans le désert.

Byblos n'aime pas que cela m'indiffère. Il dit que c'est important de connaître le monde. On n'a pas le droit d'être comme moi dans l'indifférence. Il me traite de lâche et de désœuvré. De sale bourgeois citadin désœuvré. De couillon aussi, en grec, je traduis l'idée. " Qu'est-ce que tu fous ici ? Et Caritas qui court dans Athènes ! Qu'est-ce que tu t'imagines, couillon, qu'elle va t'attendre ? Une femme pareille, et rester sur ta chaise à jouer au jacket avec moi. Quel couillon tu es ! " Je ne bronche pas. Je l'entends mais je pousse un pion contre les siens et je sais que je vais gagner la partie parce qu'à chaque fois que Byblos parle de Caritas, il sue et oublie le jeu. Pourtant, il déteste perdre une partie de jacket. Il enrage de mon calme. Quand il va trop loin, je repars dans ma chambre ou sur la plage. Personne. Des ombres encore parfois gênent ma décomposition. Je voudrais rejoindre le désert, en face, derrière les côtes de Lybie. Je reste planté sur la plage à imaginer le désert de Lybie. Le soleil. Le sable. Un palmier dattier. Je n'imagine rien d'autre. Pas la force. Un prophète sur sa colonne torse harangue les hyènes sauvages. Dans le désert, je serais incapable de prophétiser. Il me faudrait croire en quelque chose. Dieu est trop loin. L'amour ? L'évolution ? Je suis sans chaîne mais la liberté totale n'est pas encore le remède à mes maux. D'ailleurs, ces derniers jours, je n'ai plus de maux, ils sont gommés de ma tête. J'ai oublié Paris et Caritas, j'ai oublié le temps passé où je désirais, comme un fruit, mes travaux de chercheur. Chercheur. Pour ça il faut avoir envie de découvrir et avoir du talent. Sans talent j'ai gommé mes désirs. Sinon je me serais retrouvé prof pour enseigner les recherches que je n'aurais jamais faites et commenter celles des autres.

Pourquoi retournerais-je à Athènes ? Je sais que là-bas le mouvement me reprendrait, je pourrais lire les journaux et parler avec des gens cultivés du devenir du cosmos. 

Ici, je suis dans la mort cosmique. Je parviens à réunir en un seul point l'univers entier et je me trouve dans ce point, millionième de milliardième de poussière. J'attends la contraction finale. Celle qui précède l'entrée dans le nouveau temps de l'univers. Nouveau temps où les particules reproduiront, dans la distance recréée, l'appel de l'amour.

Sur le bateau, j'ai accompagné Caritas, puis je suis resté sur le quai jusqu'à ce que son bateau ait disparu avec le soleil rouge au couchant, je suis resté à m'écœurer de rouge et de mauve. Parce que Caritas s'est éloignée, je peux enfin penser à elle.  

Si j'étais peintre ou sculpteur ou écrivain, je ferais réapparaître la représentation de Caritas. Je trace sur le sable sa bouche, je modèle son cou dans la boue et je lui écris une carte postale que je n'envoie pas. Si j'étais biologiste, je réunirais des cellules clonées pour qu'elle vive à nouveau sur l'île. Mais je ne suis qu'un pauvre type, tu le sais bien, David, que je n'ai jamais rien su faire dans ma vie putain. Quand je regarde toutes les scènes antérieures, j'en crève. C'est pour ça que je préfère anéantir mes pensées, mes souvenirs. Le passé, le futur me font mal. Le présent si je ne me dépense pas trop me suffit. Retourner à Athènes cet hiver, ce serait le trouble, plonger à nouveau dans l'échange et craindre la noyade.

L'homme sans projet, l'homme sans amour est un homme mort. Je suis un homme mort et pourtant je vis. C'est-à-dire, je bouffe, je dors, je m'habille avec soin pour continuer l'illusion et je parle avec Byblos. Je l'écoute même, avec attention -si je t'assure-, quand il paraphrase le journal télévisé.

Je suis sur cette putain d'île, sans illusions et en parfaite lucidité. Je craque par la faute de celle–là : la lucidité. Avec Caritas à mes côtés, un brin d'illusion flottait qui me faisait respirer le vide sans vertige. A force de renoncer à la compromission, je renonce au monde, je ne touche plus que la rudesse du réel et comme dans un bon trip, je ris à grande bouche de la fuite du sens.

Le froid a enfin atteint l'île. J'emprunte les pulls tricotés de Byblos. Sur la table de la chambre, j'ai déposé les objets qui m'appartiennent, un paquet de cigarettes vide, un livre à la couverture jaune et le stylo plume que tu m'as offert pour mes quarante ans. Je n'ai plus d'encre, j'écris cette lettre au stylo bille. Les piles de mon walkman sont usées. Je lave avec soin mes tee-shirts dans le lavabo gris. Depuis le départ de Caritas, j'ai changé de chambre. La vue des deux lits jumeaux réunis me donnait la nausée. Le désir sexuel aussi m'a abandonné. Il m'arrive à la tombée du jour dans ma chambre rose de me masturber. Je ne pense pas à Caritas. Je suis même incapable de me souvenir de l'odeur de sa peau, du désir qu'elle faisait naître et que je sentais sur tout son corps. Je me masturbe mécaniquement et cela fonctionne aussi. L'orgasme provoqué ainsi, sans désir, c'est comme l'image de l'univers juste avant l'homme. Quand l'homme est arrivé, il a posé la première pensée sur l'univers et a créé une deuxième fois l'univers.

Le désir me manque pour redonner du sens. Le pouvoir du désir me fait défaut. Baudelaire écrit que la vraie civilisation est dans la diminution du péché originel. Ici, j'apprivoise mon péché originel. Je tente en vain de retourner à la vie inorganique. Je tente de refouler pour trouver la forme purifiée.

Je ne sais pas encore quel être nouveau en sortira. Ne crois pas, David, qu'ici je me préserve de l'existence. Je demeure ici pour devenir. Que se passera-t-il lorsque je retournerai au monde ? Comment cet être advenu réagira-t-il dans la rue face aux autres déconnectés du sens ? Je redoute cet instant.

Alors je reste encore un temps dans l'île et je t'écris ces lettres que tu recevras à Paris, dans l'appartement, près d'Alice et de Nathan, près de ma femme et de mon fils. Epouse Alice et créez une vraie famille. Sur la photo de famille, qu'aucune trace de mon souvenir ne vienne vous troubler. Commencer ce que j'ai échoué. Je veux entendre le rire d'Alice, je veux que tu la soulèves dans tes bras, que tu lui donnes l'amour paisible que je suis incapable de lui offrir, sinon contre ma propre vie. Je sais que tu l'as toujours aimée, bien mieux que moi.

Ton frère, Michael

 

Merci Corinne. http://felixmartin.blogg.org 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2007
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commentaires

Macada 09/11/2007 17:44

Oui : merci Corinne. Beaucoup.Il y a tant de phrases qui sont de vrais bijoux...