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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 08:30

promo zonaires

Faites-vous plaisir ! 

Faites-lui plaisir ! 

Faites-nous plaisir ! 

 

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Les cent derniers jours   Le radeau de Victoire    Un automne en août

Rendez-vous après la fin du monde

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans chroniques littéraires
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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 08:30

elle-en-moi2.jpg

 

Nous terminons aujourd’hui la publication des nouvelles étoilées de la douzième édition du concours Calipso avec un autre ami belge que l’on a pu apprécier à maintes reprises dans le collectif des « Cent derniers jours » et celui de « Rendez-vous après la fin du monde ».

Profitez-en bien car à l’heure actuelle, compte tenu des ressources de l’association, il n’est pas certain qu’une treizième édition puisse voir le jour. Nous en saurons un peu plus courant février 2014. Le café reste bien sûr ouvert aux auteurs et à toutes formes d’écritures… Merci à vous tous.

 

Patrick Ledent, l’étoile du jour

J’ai rejoint le café Calipso voici deux ans seulement. J’étais à la bourre et j’avais force pintes en retard. Heureusement, le barman, un homonyme, disposait d’une équipe de buveurs du tonnerre, des accrocs de la chopine qui n’avaient pas leur pareil pour faire d’un sobre liégeois timide un pochetron isérois déjanté. Au plus fort de l’ivresse, je fus invité à croiser le verre avec des consœurs et des confrères nouvellistes. Nous participâmes à l’éviction d’un Président et à l’avènement d’un autre, une inespérée implication pour le Belge que je suis ! Depuis le temps que je me rêvais républicain !

Puis, la fin du monde n’eut pas lieu, ce qui nous parut un motif suffisant pour remettre le couvert. Et cent jours durant, nous vidâmes godet sur godet, alimentant entre les coups une publication post apocalyptique dont les échos sont sur le point d’inonder le marché et d’opérer un juste rééquilibrage dans la hiérarchie littéraire mondiale.

Bref, Calipso m’a sorti du bois et, aujourd’hui encore, je frémis de cette tellurique déflagration dont les ondes sismographiques zèbrent les pages du blog d’un Écolier devenu maître en dénicheur de génies, non mais tiens, je vais me gêner !

 

 

Elle en moi

 

 

Je suis heureux. Moi, si commun, si banal, je dors toutes les nuits avec une femme amoureuse, à la peau douce et parfumée.

La première fois que nous avons couché ensemble, je n’en suis pas revenu. Sa chaleur, quand j’étais si froid : inoubliable. J’aurais voulu l’absorber tout entière, devenir perméable, qu’elle m’imbibe et me gonfle comme une éponge. Mais je devinais qu’elle me voulait ferme : dur au dehors, tendre au-dedans. Ce que je fus, en recevant son corps. Que j’ai épousé, moulé, m’efforçant de n’exister que par lui, de n’en être que le prolongement. Illusion sans doute car j’étais glacé, je sentais bien que j’étais glacé, sinon comment l’aurais-je perçue, elle, si chaude ?

Mais elle a paru apprécier ma fraîcheur, puisqu’elle s’est lovée sur le côté, a étendu les jambes, les a croisées et décroisées plusieurs fois, frottant l’intérieur de ses cuisses l’une contre l’autre, et m’offrant l’extérieur de l’une, puis de l’autre, roulant contre moi et me caressant, paumes ouvertes.

Je n’osais pas bouger, m’attachant juste à lui renvoyer passivement ses caresses. Un parfum est monté d’entre ses jambes, de plus en plus prégnant. Parfum que j’ai contenu : pas le laisser s’échapper, pas en perdre un effluve ! J’ai dilaté toutes mes fibres. Ah ! Recevoir cette exhalaison-là, la garder jalousement et la distiller, juste pour moi, longtemps après qu’elle serait partie, me livrant, c’était inévitable – j’en frissonnais par avance – au froid de la chambre.

Elle a gémi. Le rythme de ses jambes s’est accru jusqu’à devenir irrégulier, tantôt à peine perceptible – quand il se bornait à un massage interne, tantôt spasmodique – quand muscles et nerfs se relâchaient, expédiant une jambe entre nos draps, avant de la reprendre aussitôt, comme un ressort distendu revient à sa position première.

Elle a sué et j’ai su sa sueur salée, me donnant plus que jamais le sentiment de n’être qu’une émanation d’elle, si forte et si dense qu’elle aurait pris corps. Elle me donnait plus que sa vie, elle me donnait la vie ! 

Il y eut encore quelques spasmes irrépressibles, va-et-vient nerveux, avant l’ultime contraction qui a ramené ses cuisses l’une à l’autre, a replié ses jambes et courbé son dos, ramassant son corps en position fœtale. J’ai retenu mon souffle. Plus rien n’existait que cette absolue résorption.

Pour prolonger cet instant jusqu’à l’insoutenable et contraindre ses muscles, elle a emprisonné ses jambes entre ses bras, collant à sa poitrine ses genoux – qu’elle a mordus. Elle a retenu un cri, avant de se détendre. Et son parfum s’est fait eau. Une eau grasse et riche qui m’a pénétré.

Ainsi enfanté, je l’ai bercée, la nuit durant, sans jamais m’assoupir.

Au matin, elle s’est étirée une seule fois, voluptueusement, avant de se lever, sans m’accorder plus d’importance que s’il ne s’était rien passé la veille. Elle a quitté la chambre et m’a laissé seul à respirer ses fragrances,  prisonnières entre nos draps. Hélas, quelques minutes plus tard elle revenait et me dévêtait d’un geste ample, délitant nos parfums et m’exposant au froid.

 

Le lendemain, elle s’est couchée très tard, bien après que la nuit fût tombée. J’étais gelé et anéanti. Elle portait une chemise de nuit en soie qui la couvrait du cou aux chevilles, me privant presque entièrement de sa peau. Elle tremblait.

Je me suis efforcé de la réchauffer, mais ce n’était plus pareil, il y avait de la méfiance en suspens. Elle se gardait du moindre mouvement, tandis que j’échouais à lui rendre confiance, à l’inciter à tendre le bras ou la jambe pour nous unir au-delà de sa seule empreinte. Je sentais bien que je restais froid, à peine capable de lui renvoyer sa propre chaleur.

Endormie, elle s’est relâchée un peu, dépliant les jambes et changeant parfois de côté. Sans volupté. Sans amour. Moins pour rechercher le plaisir que pour fuir l’inconfort.

Sa chemise de nuit surtout me gênait, qui formait écran entre elle et moi, quand j’avais tellement besoin de sa peau pour relancer mon cœur glacé.

J’étais condamné à attendre son bon plaisir. Et si elle ne voulait plus jamais de moi ? M’étais-je montré maladroit ? Se repentait-elle d’une impudeur que je n’avais pas su respecter, sortant du rôle où j’étais cantonné ?

J’aurais dû ne rien tenter cette nuit-là, mais j’en fus incapable. J’ai profité du moindre mouvement de ses jambes pour réduire et chiffonner la soie de sa chemise, jusqu’à dénuder ses cuisses.  Au-delà, je me suis heurté à une résistance nouvelle, un autre tissu, plus difficile à combattre, qu’un élastique ramenait sans cesse à sa position première. Je n’ai rien pu contre lui.

 

Au fil des nuits, je me suis résigné. De quoi me plaignais-je ? Moi qui n’étais rien – ou si peu – tellement moins qu’elle, tellement moins vivant, moins libre, pour tout dire d’une autre nature, je dormais avec une femme magnifique ! Combien d’entre les miens n’avaient pas cette chance, combien croupissaient dans des chambres insalubres avec des filles de passage, parfois négligées ?

Alors, petit à petit, j’ai appris à me contenter de son abandon placide. À respecter sa réserve. Le temps jouait en ma faveur : elle finirait bien par me céder à nouveau. Avec le temps, je me suis même nourri de cette attente : dès lors que j’avais acquis la certitude de revivre notre première nuit, cette procrastination qu’elle m’imposait, pour douloureuse qu’elle fût, ne me pesait plus.

 

Un soir, elle a déboulé dans notre chambre beaucoup plus tôt qu’à l’accoutumée. Elle riait. Un brin enivrée, peut-être ? Elle s’est dévêtue à mes pieds, maîtrisant mal son excitation. J’étais prêt bien sûr, je n’attendais que cela. Ah ! Que ne pouvais-je le lui hurler !

Elle s’est jetée sur moi. Je me suis raffermi pour mieux la recevoir. Je ne voulais pas qu’elle se blesse.

C’est alors qu’autre corps m’a écrasé. Plus brutal, plus lourd. Un corps à l’odeur rance et à la peau rêche. Je me suis rétracté. Je ne voulais pas de corps-là, de cette moiteur qui déjà polluait mes fibres.

Elle riait toujours. Elle s’est mise sur le côté, a joué un peu avec l’homme qui l’a très vite repoussée, avant de l’enjamber presque méchamment, meurtrissant mes entrailles de ses genoux et de ses mains fermées en poing. S’esbignant en elle, il dégouttait de sueur. Comment pouvait-elle supporter cela ? Comment pouvait-elle nous infliger cela ? J’aurais voulu crier. Tout juste ai-je pu gémir. À chaque assaut, j’ai gémi plus fort.

Et là, miracle ! Il m’a entendu. Moi qui ne pouvais ni crier ni même parler, il m’a entendu. Il a cessé brusquement de la pistonner, ne se risquant plus, interloqué, qu’à quelques coups timides que je ponctuais à chaque fois d’un geignement sonore. Il s’est démené encore un peu, sans conviction, avec de moins en moins de force. Finalement, il s’est redressé :

Ça suffit, Christine, c’est quoi ce lit ? Je ne peux pas continuer ainsi, ça me déconcentre.

Elle a cherché à le calmer, lui caressant le dos :

Allons, c’est ridicule, continue ! Qu’est-ce que ça peut bien faire ?

Il a repris mollement. Mais je tenais ma chance et dès la première poussée, j’ai grincé plus fort que jamais. Il s’est une nouvelle fois retiré :

— Zut Christine, vraiment je ne peux pas ! Marre de ce lit pourri. Allons ailleurs !

C’est l’instant que j’ai choisi, moi, pour perdre mes deux pieds droits, envoyant valser l’amant sur le vinyle.

Elle a ri à tue-tête et je l’ai accompagnée, du mieux que j’ai pu, en achevant de rebondir contre le plancher.

Furieux, il s’est rhabillé à la sauvette, avant de lâcher : « Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Petite garce, va ! »

Il a claqué la porte.

Après qu’il fut parti, Christine a redressé et revissé mes pieds. Elle a changé nos draps et les a lissés du plat de la main. Autant de caresses qui m’auraient fait pleurer si j’en avais été capable.

Après un passage par la salle de bain, elle est revenue, nue entre nos draps.

Je l’ai bordée jusqu’au sommeil.

Plus tard, j’en ai conduit le rêve. J’étais la mer. Marée, sac et ressac, vagues de plus en plus rapides, je pétrissais ma fée au creux de mes rouleaux.

Et de son corps ainsi brassé, j’enregistrais les moindres rondeurs, creusant dans ma mémoire de cellulose le galbe de ses fesses, de ses seins et de ses jambes. Je l’ai si bien portée qu’au cœur de la nuit, en manque de moi, elle a commencé à bouger, puis gémir.

Sous son sexe, j’ai formé une légère dépression, prêt à la recevoir à nouveau – et pleurant déjà.

Notre joie revenue.

 

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 09:00

Croix-de-bois.jpg     

 

Françoise Bouchet, l’étoile du jour

Professeur des écoles, je profite des vacances quand elles trainent en longueur (très rarement), que mes grands, grands enfants soient loin (toujours trop loin), pour écrire autre chose que des modèles d’écriture. J’écris essentiellement des nouvelles  depuis environ une dizaine d’années pour le plaisir des histoires. Je tente quelques concours, certains vainement, d’autres avec plus de bonheur, et glane parfois ces petites gloires éphémères qui donnent juste l’envie de continuer et provoquent de riches rencontres.

Ma première passion reste d’apprendre à lire à mes élèves de CP. Je guette avec plaisir ce merveilleux moment où ils prennent conscience de leur capacité à déchiffrer et comprendre seul un titre ou une phrase. Savoir lire et écrire, c’est le début de la liberté.

J’habite à la campagne, en Mayenne, département encore rural et qui j’espère le restera. La nature m’émerveille un peu plus chaque jour en ces lieux ancestraux où le temps prend parfois le temps de suspendre son vol.

 

 

« Croix de bois, croix de fer »

 

 

J’aime le lisse de ma joue droite. Le granuleux de ma gauche m’agace le bout des doigts, pourtant l’émotion déclenche immanquablement la démangeaison. Je ratisse avec frénésie les sillons biscornus et papuleux qui relient la base de mon nez à la jointure des mâchoires.

Catherine rayonne, dans ses bras une immense boite au couvercle transparent. Quand elle incline le grand carton orné de mon prénom en lettres rose tendre, les yeux verts translucides se ferment mécaniquement. D’amples volants vichys bardés d’une ribambelle de rubans scintillants et rehaussés de dentelles assorties s’étalent en robe de star. Elle s’appelle Caroline, comme moi. J’enrage. Catherine, avec ses manières prétentieuses et ses habits ampoulés, vient de recevoir, grâce à un cahier de devoir de vacances, une sublime poupée. Pourtant, la meilleure élève, c’est moi ! Moi qui devrais en ce moment bercer le fabuleux jouet en narguant d’un rire idiot et triomphant toutes les autres filles de CE2. Je suis certaine que sa mère, la boulangère au tablier blanc gavé de fleurs brodées et au sourire toujours mièvre lui a soufflé toutes les bonnes réponses, peut-être même a rempli le livret à sa place! Oui, sûrement elle, la boulangère collet-monté, qui refuse d’une voix aigüe de nous donner le pain si  le carnet de dette dépasse les trois francs cinquante, et qui minaude niaisement, nous négligeant, chaque fois que la femme du notaire ou celle du docteur entrent acheter des gâteaux. La première de la classe, c’est « mézigue », comme dit Jean, pour preuve mon bulletin de notes qui affiche chaque fin de mois un opiniâtre  9,8/ 10. Les 0,2 manquant sont le fruit de mon côté souillon.

Tout de suite après mon CP, j’avais intégré le groupe des élèves de deuxième année du cours élémentaire. J’étais la plus douée de la classe. En cet instant, la poupée aurait dû  se pâmer de bonheur dans mes bras. J’avais complété seule mon carnet de devoir de vacances, langue tirée pour mieux m’appliquer, provoquant une fois encore l’exaspération de  maman. Ebahie par les cadeaux féériques étalés sur la double page centrale, je l’avais méticuleusement revérifié pour ne laisser aucune faute fatale me trahir.

Cette idiote ne comprend même pas comment fonctionne une addition avec retenue et cumule les mauvaises notes en orthographe. Madame Lechêne ne peut l’ignorer. Je bave d’envie en fixant les longs cheveux soyeux ondulés de Caroline maintenus par un bandeau rouge agrémenté d’un gros nœud en forme de cœur. D’accord,  mon travail de vacances n’a  pas dû être le plus propret. En bonne gauchère, j’ai encore un peu de mal à maitriser la hauteur de mes lettres. Malgré tous mes efforts pour en dompter la régularité, elles se tordent tels des asticots autour des lignes. Puis, même en nettoyant mon coin de table du mieux possible, des tâches de rillettes, des miettes de pain collantes ou des pattes de chat humides se sont souvent mêlées à l’encre bleue d’un bic rongé par mon intense réflexion. Mais l’essentiel reste la justesse de toutes mes réponses, non ? Tout bon ! J’en aurais mis ma main au feu. Enfin, c’est une expression, car lui je le crains un peu, mais j’aime bien jongler avec les expressions et laisser défiler les drôles d’images qu’elles créent dans ma tête.

La maitresse arrêta la violence du geste  incontrôlé qui me labourait la joue. Elle m’ordonna de filer me laver les mains avec du savon. Je courus avec soulagement jusqu’au bac de fer blanc sous le fond du préau. Les larmes jusqu’alors retenues, s’échappèrent pour confluer en ruisselets autour des éclats noirs de l’émail abimé et se noyer dans les borborygmes de l’eau du robinet. Le sel de la jalousie me brûlait la pommette droite. Quand Jean  me cueillit ce soir-là sous le porche de l’école, les motifs de mon amertume jaillirent en hoquets désordonnés. Il caressa affectueusement ma joue droite et en gomma les perles de chagrin. Il est le seul à savoir le faire ainsi.

Il nous fallait  remonter la ville à pied pour atteindre la fermette que nous habitions avec maman. Je n’ai jamais connu mon père. Il a été tué quelques mois avant ma naissance, juste au bout de notre chemin alors qu’il partait en mobylette chercher des médicaments pour maman, fauché  par un camion. C’est du moins ce que mon frère m’a raconté, car maman ne l’a  jamais dit. Elle parle peu, juste pour rouspéter. Sur la photo noir et blanc, plantée sur la cheminée dans un cadre doré, il semble captivé par le plafond. Impossible de croiser son regard. Je le trouve pas mal. Jean lui ressemble un peu, mais  en bien plus beau avec ses quinze ans. Ma main dans la sienne, les trois kilomètres à pied me paraissent toujours trop courts.

Je sens au travers des moqueries de cour que je ne suis pas très jolie. Parfois, les autres me demandent en gloussant d’une façon empruntée pourquoi je suis comme ça ; alors glissée dans les plumes du  vilain petit canard d’Andersen, je m’éloigne. Je ne m’observe que rarement dans le miroir cassé en deux. Il faut que je me hisse sur un tabouret, puis que je plie un peu les genoux pour être sure d’ajuster la totalité de mon minois dans le rectangle de plastique jaune suspendu au-dessus de l’évier pour savoir. J’oublie vite mes bribes de reflet saisis par cette gymnastique, j’ai bien autre chose à penser. Je préfère lire et compter.  Le matin, quand Jean me coiffe, il m’assure que je suis belle. Jean dit toujours la vérité : « croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer !», une main sur le cœur, l’autre loyalement tendue vers moi. Ca me suffit.

Ce soir-là, en passant devant le champ du père Cornu où  la paille a été étalée pour les vaches, Jean sauta d’un bond par-dessus la barrière, puis il me hissa à bout de bras dans le pré, faut dire que je suis un poids plume. Ses mains adroites commencèrent à rassembler, plier, égaliser, couper, diviser, aplatir, tresser les brins de paille jaune or. Fascinée par l’effervescence de ses doigts, je voyais les épis se tordre, s’entrelacer, se nouer entre eux ou à l’aide de morceaux de ficelle de lieuse glanés le long de la haie.  Il naquit de son bricolage impromptu, face à mon émerveillement jubilatoire,  une poupée de paille haute d’une  quarantaine de centimètres. Puis, il en fit  une deuxième moitié plus petite pour que la première ne soit pas seule. Il me les tendit en jurant « croix de bois, croix de fer » que dès qu’il gagnerait de l’argent, il m’en achèterait une vraie, bien plus grande et plus belle que celle de Catherine. A cet instant, la poupée de Catherine ne m’importait plus, car je n’avais d’yeux que pour les deux figurines de paille. Je les coinçai entre ma blouse et mon manteau auquel manquaient bien à propos deux boutons. Maman  ne réparait jamais  mes affaires. Mémé  s’en occupait quand nous allions lui rendre visite, Jean et moi, en vélo le dimanche. Mais, il fallait pédaler une dizaine de kilomètres. J’enviais mes camarades dont les parents possédaient une voiture. Jean disait qu’il en conduirait une dès qu’il aurait l’âge. On pourrait alors aller voir mémé plus souvent, « croix de bois, croix de fer ».

En arrivant à la maison, nous embrassions maman, souvent assise au bout de la table. Elle nous marmonnait quelques mots, se levait parfois pour tenter de ranger ce qui trainait encore de restes de repas sur la toile cirée.  Jean rallumait le feu de la cheminée par temps  froid, puis m’installait devant un en-cas de pain et de confiture, accompagné d’un grand verre de  lait. J’avais interdiction de m’approcher trop près des flammes et recommandation  superflue de bien faire mes leçons. Lui filait s’occuper des cinq vaches et nourrir les cochons et les volailles, négligeant ses devoirs de collège. Il n’avait pas de très bonnes notes et  disait que de toute façon, dans deux ans, il resterait à la ferme. Moi j’affectionnais l’école. J’avais la chance que la maitresse, madame Lechêne me prête plein de livres qui, même «  vieux comme Mathusalem », me transportaient loin de mon quotidien. Après le goûter, j’ouvrais mes livres  et mon cahier du soir entre le pot de confiture, la bouteille de vin ou de cidre de maman, le reste de pain, tout en chassant les mouches qui faisaient bombance des miettes. Consciencieuse, je rabâchais à voix haute ma lecture du jour, cherchant le ton juste. J’apprenais mon orthographe, et effectuais sans soucis les quelques opérations  rituelles. Parfois, je  tentais d’aider ma mère à ranger ou cuisiner. Elle pestait alors de me voir encore dans ses jambes. Je crois que j’avais un peu renoncé à une quelconque approbation de sa part. Je guettais par la fenêtre les allers et retours de Jean, répondant à toutes ses mimiques complices. Il passait régulièrement la tête par la porte pour surveiller si tout allait bien.  L’amour de ma mère m’était égal. Jean me couvait et ça me comblait.

Ce soir-là,  la tartine goulument avalée, je m’empressai d’habiller les deux poupées, oubliant mes leçons. Avec des vieux boutons dépareillés et un reste de laine rouge, je  leur confectionnai  des yeux ainsi qu’une bouche tordue en sourire crispé. Je les trouvai très belles et achevai leur toilette de quelques gouttes d’eau de Cologne à la lavande de Jean. La grande se prénomma « Isabelle » comme une des ainées de CM qui drainait derrière elles une cour royale d’adoratrices. Sa prestance me fascinait. J’étais petite, maigrichonne et sûrement bien peu attrayante noyée dans des vêtements de récupération informes, des fripes dont les voisines se débarrassaient charitablement. Je baptisai l’autre Véronique, comme Véro, ma seule vraie amie de l’école. Certains chuchotaient qu’elle avait des poux. Moi, je n’ai jamais rien vu dans ses beaux cheveux frisés, les miens étaient désespérément raides et gras. Je ne savais même pas à quoi ressemblait un pou.

Depuis, tous les soirs, mes devoirs terminés, je m’installais avec mes deux poupées de paille sur une  vieille couverture près du foyer de la cheminée où je jouais des heures entières.  Jean me rapportait régulièrement des nouveaux trésors: un bout de dentelle, un chapeau de jonc, des boutons trouvés sur la cour du collège, des élastiques à cheveux…Maman  pestait maintenant de me voir m’amuser au lieu de l’aider. Quoi que je fasse, elle maugréait tout le temps.

Un soir de décembre, peu avant les vacances de Noël, une dispute éclata, ce n’était pas la première fois que Véronique et Isabelle se chamaillaient. Enfin, mes deux poupées, je veux dire, pas les vraies filles de l’école. J’alternais les voix. Celle aigüe de Véronique vitupérait, en réponse, la plus grave de la grande Isabelle grondait plus fort. Le motif devait être bien futile car même maintenant, avec un effort, je ne me souviens plus pourquoi. Maman me prévint que mon vacarme la fatiguait et lui donnait mal à la tête. Docile, Je m’empressai de faire  baisser le ton aux deux protagonistes. Mais la trêve fut de courte durée, elles ne purent se mettre d’accord que pour  échapper à mon autorité et se quereller de plus belle. Elles s’entrechoquaient, s’égosillant autant que deux poules pondeuses contrariées. Je ne vis pas s’amplifier l’impatience et la colère maternelle. A la minute où Jean rentrait, revenant de la traite, maman, très irritée,  m’arracha Véronique des mains. D’un geste brusque, elle la jeta dans l’âtre, vociférant contre « cette sale mioche désobéissante ». Désemparée,  le souffle suspendu, je ne pus que suivre des yeux la trajectoire de la poupée. Elle échoua sur les braises rouges. Jean se précipita, s’empara des pincettes de fer. Tandis qu’il allait saisir la figurine fumante pour l’arracher à une terrible destinée, elle s’embrasa d’un coup. La boule de feu crépita. Je me mis à hurler, terrorisée. Maman, hystérique, s’approcha de moi, main levée, je m’époumonai  plus encore,  Jean retourna l’objet de fer vers elle, et frappa.

Je me souviens de la valise qu’il remplit hâtivement et ficela après y avoir glissé la photo de papa, cependant que je pleurais d’incompréhension. Hissée sur le porte-bagages de son vélo, la mallette sur les genoux, j’entendais le bruit sourd de mon cœur accompagnant la dynamo contre la roue. Coincée dans mon manteau, la survivante me piquait au travers du pull.  Je  me pliai le plus possible pour me protéger du froid et collai ma tête contre les reins de Jean. Je percevais son tracas et sa peine au travers des secousses. J’avais envie de lui crier que ce n’était pas si grave, que je préférais la poupée Isabelle. Je me tus, au diapason de son affliction. Il me déposa chez grand-mère, me fit promettre d’être très sage et de ne pas pleurer. Il m’embrassa très fort. Si je respectais ma parole, il reviendrait  même si c’était dans « un peu longtemps », « croix de bois, croix de fer !». Puis, il disparut dans la nuit glacée.

J’ai vécu mes années d’adolescence avec mémé. Elle me raconta pourquoi la disgrâce avait envahi mon visage. Quand j’avais 18 mois, j’étais tombée de ma chaise de bébé, la joue gauche sur les braises brûlantes. Maman avait négligé de m’attacher. Le temps que Jean, alors âgé de huit ans, me relève, la peau avait fondu. J’allais à l’hôpital, mais il n’y avait pas de chirurgie réparatrice. La peau s’est refaite comme elle pouvait, me donnant à cet endroit, l’aspect d’une vieille pomme ridée.

J’ai attendu Jean, sans verser de larmes malgré le poids de l’absence. J’ai lutté, même quand  j’avais le cœur gros, pleurant les mots dans un cahier d’école pour tenir ma promesse. Je suis devenue bibliothécaire, cantonnée aux archives, dans un sous-sol, loin du regard des autres. Le contact des livres m’apaise.

Hier, Jean est revenu, « croix de bois, croix de fer ». Maintenant, il ressemble vraiment à la photo de papa que j’ai posée près de la poupée de paille sur le manteau de la cheminée. Nous nous sommes embrassés longuement, puis il m’a mis dans les bras une immense boite en carton, son premier achat d’homme libre, payé avec son pécule de prisonnier. Dedans, une immense poupée me sourit en fermant les yeux, une poupée vêtue d’une robe rose pleine de volants, de dentelles et de rubans irisés.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2013
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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 08:30

rouge-safran.jpg

 

Lauréat du concours Calipso 2010 pour sa nouvelle « Théa des Coulmes », notre ami belge revient cette année au café auréolé d’une belle étoile…

Jean Gualbert, l’étoile du jour

 

 

Rouge safran

 

 

Aujourd’hui, il y a dans l’air comme une attente, un frémissement mêlé d’inquiétude. C’est la première fois que j’éprouve une telle sensation, depuis mon arrivée au monastère, il y a cinq ans. Oh, ce n’est rien de bien concret : les corvées, les enseignements, les exercices de méditation restent pareils à eux-mêmes. Mais dans les regards, dans les gestes, jusque dans les silences, on perçoit que quelque chose va changer, que quelque chose doit changer !

Dehors, c’est plus net encore. On voit bien, quand on part collecter la nourriture, que les gens s’agitent, se parlent en cachette. Ils ont faim, ils n’aiment pas cela. Ils ont peur aussi, plus que de coutume. Les soldats sont nombreux dans les rues, et leur nervosité ne fait que croître.

Hier, ils ont battu une femme qui se plaignait du prix du riz, puis ils l’ont emmenée. On ne risque pas de la revoir de sitôt…

 

Toi, petit moine tendre, au flot de tes semblables,

Fleuve de robes d’or, tu t’es joint sans trembler

Insensible à ceux qui, par leur haine troublés,

De trop d’humanité vous ont jugés coupables.

 

Quelle différence entre la sérénité du monastère et la fébrilité qui s’empare des rues !

Certains, parmi les plus âgés d’entre nous, ne semblent pas prêter attention aux rumeurs qui montent de la ville. Rien ne pourrait les distraire de leurs prières, et certainement pas l’agitation du petit peuple, provoquée par les restrictions de ces dernières semaines.

— Restez détachés de tout cela, nous répètent-ils à longueur de temps.

Mais comment se détacher, quand nos frères et nos sœurs souffrent un peu plus chaque jour ? Pouvons-nous refuser de voir les violences, les injustices, fermer les oreilles aux pleurs, aux gémissements, aux cris parfois ? Que faire devant le regard d’un enfant dont les parents ont été arrêtés, battus sous ses yeux ? Détourner la tête ? Ou affirmer, clamer, nous aussi, que nous avons besoin de liberté et de respect, autant que de riz ?

Hier, je m’en suis ouvert à mon maître spirituel, en qui je place une confiance infinie. Il m’a regardé, tristement, et puis, curieusement, il a souri.

— Les réponses à tes questions sont en toi, m’a-t-il dit. Mais pour les entendre, il faut que tu ouvres ton esprit, que tu oublies les mots que je t’ai enseignés, pour n’en retenir que le sens. J’ai confiance en toi : tu trouveras la voie de la paix, de l’amour, de la justice. N’oublie pas qu’une des grandes vertus d’un moine, c’est aussi d’être brave.

Quand je l’ai salué, un bonheur indéfinissable, avait remplacé la lassitude de son visage. J’ai compris que je ne pouvais plus me contenter de la quiétude, de la sécurité du monastère.

Aussi, me voilà, avec les plus courageux de mes compagnons, au sein de cette foule qui ose montrer son impatience et sa colère. C’est parti de quelques-uns, des jeunes gens, des étudiants peut-être, ou simplement des laissés pour compte qui n’ont plus rien à perdre. Ils ont interpellé les passants, les ont exhortés à ne plus accepter l’inacceptable, à ne plus courber l’échine, à répondre à la haine et aux coups par la détermination, par le courage. Et, chose inouïe, les passants les ont écoutés, avant de les acclamer et de les suivre.

Nous voyant dans la foule, une femme nous a suppliés de nous joindre à eux :

— Les soldats vous respectent, ils n’oseront pas s’en prendre à vous, à votre robe sacrée ; venez à notre secours.

J’ai revu le sourire de mon maître, j’ai entendu à nouveau ses paroles, et je suis entré dans le cortège des protestataires. Il y a eu comme un flottement parmi mes camarades. Quelques-uns m’ont enjoint de m’en aller, de ne pas me mêler de cela, et, comme je n’obtempérais pas, ils se sont enfuis. La plupart, toutefois, après un moment d’hésitation, m’ont emboîté le pas.

Maintenant, le flot qui se dirige vers le centre de la cité ne fait qu’enfler, grossi par les hommes, les femmes, les enfants qui n’ont que la misère comme avenir, et par des dizaines, bientôt des centaines, de robes d’or qui se mêlent à ce tourbillon humain, comme fétus de paille dans un fleuve de feu.

 

Face à tant d’arrogance et de servile rage,

Méprisant de tes jours le compte circonspect

Tu réponds à l’appel de la Dame de Paix

Dont le calme sourire affermit ton courage.

 

Dans cette marée humaine, les rumeurs les plus folles vont bon train. Certains auraient aperçu des camions militaires bourrés de soldats, d’autres des colonnes de chars. Pour le moment, seuls quelques policiers nous observent, prennent des notes. Le régime prépare sa riposte, cela ne fait aucun doute. À en juger par les événements du passé, elle ne sera pas clémente !

Déjà, les plus indécis, les plus craintifs, quittent le cortège. Ceux qui restent resserrent les rangs. Des photos, sorties de nulle part, passent de main en main. Elles montrent la Dame de Paix, celle en qui nous croyons, Aung San Suu Kyi. Son visage est d’une incroyable douceur, alors qu’elle est emprisonnée dans sa propre maison depuis si longtemps. Mais son message est ferme : pas de violence, pas de faiblesse non plus. Nous sommes humains, nous avons le droit - et le devoir - de nous exprimer. C’est à nous d’ouvrir un avenir meilleur à nos proches, à nos enfants. Nous ne pouvons pas compter sur les autres, sur cet Occident, si prompt à donner des leçons, à déterminer le bien et le mal… à empocher les revenus de nos richesses aussi. Non, notre liberté, si nous l’obtenons, nous ne la devrons qu’à nous-mêmes.

 

Las ! Au Total mépris de tes saints attributs,

Assurés du pardon de notre indifférence,

Les cyniques vautours à l’abjecte inconscience

Réclament de tes chairs les funestes tributs.

 

Ils avaient donc raison, ceux qui s’inquiétaient ! Les militaires sont là, qui nous attendent. Une barrière verte, infranchissable, immobile et menaçante à la fois. Un bloc de haine, de mépris, d’inhumanité. Leurs armes brillent au soleil, comme autant de rayons de mort prêts à nous pulvériser. Pourquoi y a-t-il toujours de l’argent pour les fusils, jamais pour les médicaments ? Une fois de plus, ils auront convaincu les entrepreneurs étrangers de les financer ! Le pouvoir, en échange du pétrole… Ne se rendent-ils pas compte, en Europe, qu’avec l’essence, c’est le sang de nos enfants qu’ils mettent dans leurs moteurs ? Combien de vies pour un peu plus de confort ?

À la tête des soldats, il y a un officier, au regard glacial, aux gestes déterminés. C’est de lui que tout dépendra. Derrière, les miliciens suivront, comme d’habitude. Parmi eux, je reconnais un cousin, Ghi. Il n’a pas changé depuis notre enfance, toujours cet air bravache, ce sourire plein d’assurance. Il regarde vers moi, il m’a reconnu. Bien sûr, il ne me fera aucun signe, mais quelque chose, dans son attitude, s’est modifié. Ses yeux se sont baissés ; aurait-il honte, soudain ?

Le silence s’est fait pesant. Le même silence que celui qui entoure la disparition prochaine d’un être cher. Nul doute n’est permis : la mort attend sa proie qui ne peut plus lui échapper.

Que les paroles de mes vénérés maîtres me semblent lointaines. Comment me dire que la vie n’est que passagère, qu’une autre existence, plus douce, plus radieuse m’attend ? Je revois Père, son visage bienveillant, je sens sur ma peau les caresses apaisantes de Mère. J’ai envie de pleurer.

L’officier s’approche, il me fixe, de sa prunelle où se mêlent l’arrogance et la cruauté. Il a retiré son revolver de son étui. D’un geste brusque, d’un ordre aboyé, il me fait m’agenouiller. Je n’ose plus regarder. Je sens un objet froid se poser sur ma nuque. Je…

 

Sang pur et drap sacré sur le sol épandus,

Linceul rouge safran d’ultime délivrance…

Te voilà maintenant, icône d’espérance,

Chantant en mon esprit tes paradis perdus.

 

Au milieu de la route désertée, une mare de sang pourpre s’est répandue, que boit avidement la terre assoiffée. La vie a fui ce corps à présent immobile, enveloppé dans l’or safran de la robe dont les plis sont bercés par une brise légère. Le petit moine est mort, le petit prince d’espoir s’est envolé… Un pâle soleil couchant illumine de ses derniers reflets l’absurde spectacle de cette existence sacrifiée.

Tout à côté de cette tache orangée, gît une autre tache, verte, sombre réplique au cri de liberté lancé par le jeune bonze.

« Comment ? » semble hurler le cadavre de l’officier, dont les traits déformés expriment encore la surprise et la colère, « vous refusez l’obéissance ! Votre châtiment sera terrible, je vous ferai moi-même regretter le jour de votre naissance. »

Mais ce discours ne s’adresse plus qu’aux mouches qui s’acharnent sur sa dépouille. Surmontant sa peur, Ghi a refusé de tirer dans la foule, puis, devançant le geste de son chef, l’a abattu, avant que celui-ci ne revienne de sa stupeur. Poussé par une force irrésistible, le jeune homme s’est emparé du flambeau abandonné par son cousin.

Et maintenant, au loin, parmi les fleurs dorées des moines qui ont entamé un chant d’allégresse et celles, plus bariolées, des étudiants et des simples badauds criant leur lassitude, mais aussi leur volonté retrouvée, le cortège s’est garni d’une multitude de bouquets verts, ceux des soldats qui suivent leur camarade. Brandissant leur fusil, ils encadrent les civils, pour les protéger cette fois, et non plus pour les réduire au silence. Leur pas cadencé rythme à présent l’allure des protestataires que rien, ni personne, ne pourra plus arrêter.

Au centre de la cité, dans les bâtiments officiels dont les murs se sont mis à trembler, les hauts dignitaires du régime, ces généraux inflexibles et cruels, et leurs cupides conseillers, la mine défaite, savent à présent qu’une révolution s’est mise en marche, et que, bientôt, il leur faudra en payer le prix.

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1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 08:30

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Née à Lyon en 1964, de formation scientifique, Emmanuelle Cart-Tanneur a commencé à écrire assez tardivement, mais les succès rencontrés assez vite lors de concours de nouvelles l'ont incitée à continuer. Elle a publié plusieurs textes en revues, en anthologies, en recueils collectifs, ainsi que plusieurs recueils de nouvelles chez TheBookEdition et NumerikLivres. Son premier recueil papier « Et dans ses veines coulait la sève » est paru aux éditions Terres d’Auteurs au printemps dernier.

Emmanuelle Cart-Tanneur, l’étoile du jour

 

 

Pourvu qu'on ait l'ivresse

 

 

— On ferme ! Allez, du balai !

Le cafetier apostrophe une dernière fois l'homme affalé à la table du fond, sa place habituelle. Une fois de plus, il va devoir le mettre dehors, le chasser, le renvoyer à sa vie, une vie de laquelle personne ne tient à savoir davantage que ce qu'on en dit depuis toujours dans le village : celle d'un ivrogne, d'un pauvre type ou des deux à la fois, d'un de ceux à qui la naissance avait pourtant tout offert sur un plateau et qui n'ont pas su en profiter.

L'homme relève péniblement la tête et jette un regard vide au cafetier qui lui indique la sortie d'un signe de tête excédé. Se redressant péniblement, il quitte sa table et se dirige en titubant vers le comptoir, marmonnant à l'adresse du patron :

— Une p'tite dernière, hmm ? T'aurais pas ça, dis, Roger ? Alleeeeez...

— T'as pas entendu ? Tu fous le camp maintenant ! J'en ai plus, de ton jaja ! T'as déjà bu toute ta semaine, figure-toi ! Déjà que celui-là, je le fais venir uniquement pour toi, va pas rêver non plus : j'augmenterai pas mes commandes !

Le patron contourne le zinc et empoigne fermement l'homme qui se laisse conduire jusqu'au seuil du café. Au moment de le pousser dehors, il lui jette un regard méprisant et lance :

— Comme si tu pouvais pas te pochetronner au Ricard, comme tout le monde !

Puis il le jette, sans ménagements, au bas des trois marches qui mènent au Café de la Place. Ce soir encore il va devoir fermer en retard, à cause de cet ivrogne qui n'a jamais demandé autre chose que ses dix bouteilles de chianti hebdomadaires.

Du chianti ! A-t-on jamais vu personne se soûler au chianti ! Mais c'est ainsi : depuis toujours ou presque, seul cet alcool, dans sa bouteille paillée qu'il exige qu'on lui laisse à portée de main, a les faveurs de l'André. Il en consomme plus que de raison, tant au café du village que chez lui, à la ferme, et l'épicier, tout autant que le bistrotier, se sont vus contraints d'en avoir en stock quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit. En cas de rupture – cela s'est produit plus d'une fois, et chacun en a gardé un souvenir mémorable –, l'André pique une colère terrible et incontrôlable, et mieux vaut ne pas se trouver sur son chemin ; aussi Monsieur le Maire, en accord avec les deux commerçants (et le docteur ayant fermé les yeux), a-t-il recommandé que nul ne s'oppose à ses pulsions éthyliques, si incongrues fussent-elles. L'André est né ici, et il y mourra sans doute. Nul n'a jamais eu le cœur, le courage ou l'envie de lui signifier qu'il y serait indésirable.

L'André se relève, essuie son bleu d'un revers de la main et se dirige, titubant, vers sa ferme.

Son pas lourd et chancelant l'amène au bas du village. La bâtisse lui apparait au détour du chemin, imposante et sombre, telle une mégère pleine de reproches pour ce propriétaire si peu attentionné. Voilà plus de cinquante ans qu'elle est négligée, abandonnée, réduite à ses murs et à son toit – tout ce qui suffit à l'André pour abriter sa piètre existence. La partie arrière, étables et écuries, n'a jamais été rebâtie après l'incendie, et il se contente de la grande cuisine et de la chambre, la première pour y boire, la seconde pour y cuver.

Poussant la grille qui hurle sur ses gonds, l'André se dirige d'emblée vers la cave, dont l'entrée est envahie de ronces qui lui laissent tout juste le passage. L'ampoule au mur est cassée depuis bien longtemps, mais il n'a pas besoin de lumière ; ses mains savent par cœur l'endroit où elles se refermeront sur son seul et dernier trésor : sa réserve de chianti. Car ce ne sont pas les quelques litres que lui commande l'épicier chaque semaine qui suffiraient à le rassurer : il y a là des caisses entières de bouteilles à l'ancienne, dans leur robe de paille, qu'il a fait venir, des années durant, parcourant les villages et les petits commerces des environs et négociant avec les restaurateurs ; ces jours-là, il restait sobre, soucieux de paraître sous son meilleur jour afin que nul se soupçonne son addiction. Le temps passant et sa réputation s'étendant aux alentours, il lui a fallu aller de plus en plus loin pour trouver un endroit où on ne le connaissait pas. À présent, il n'en a plus la force, mais sa cave est suffisamment pleine pour tenir encore, quelques années, le temps qu'il faudra pour que la mort vienne et l'emporte. Et tant mieux si elle arrive tôt.

L'André saisit une bouteille par le goulot et l'emporte jusqu'à la cuisine. Là, il s'assied, la débouche et boit une rasade de vin au goulot. Il a besoin de cette vague de chaleur qui emporte ses sens, de la force de ce feu qui lui est devenu, au fil des ans, indispensable et sacré. Il a besoin de ce cérémonial invariable – le bouchon ôté, la grande lampée, les yeux fermés, puis, la bouteille reposée, la main qui suit les courbes de la robe de paille, jusqu'à la table sale, et à nouveau une lampée, et les pensées qui s'enflamment, les images qui affluent et qu'il chasse, parce qu'il ne les comprend pas, parce qu'il refuse de les comprendre, la paille de la bouteille et le feu de l'alcool, l'éclat de la robe et la chaleur des sens, la blondeur des cheveux et l'ardeur du regard... Adèle. Adèle qui lui revient, contre son gré, à chaque bouteille, à chaque cuite, à chaque goutte bue de la honte qu'il n'avouera jamais... Adèle !

Elle était arrivée un matin, venue d'un village éloigné ; on lui avait parlé de la place à pourvoir. La ferme était prospère alors, et le père, tout juste veuf, avait besoin d'une fille de ferme pour s'occuper de la maison. André avait dix-sept ans. Elle en avait seize. Le père le destinait à un bel avenir : il reprendrait la ferme, avec ses terres et ses bêtes, et les revenus assurés suffiraient à sa subsistance ; n'étaient-ils pas parmi les gens les plus aisés du village ? André avait commencé à le suivre dans ses journées, supervisant les journaliers, négociant avec les acheteurs, s'assurant de la qualité des récoltes et de la santé des bêtes. Un travail lourd, mais passionnant, qu'il se mit pourtant à négliger du jour où Adèle lui apparut. Sa blondeur, ses yeux de braise, et toute la grâce de son corps juvénile ne lui laissèrent plus de répit. Nuit et jour, il ne pensait qu'à elle. Dès le petit matin, il la guettait au sortir de sa chambrette, et la suivait tout le jour, sans qu'elle s'en aperçût, ou si rarement qu'elle n'en semblait alors que surprise. Adèle était douce, et efficace dans son travail ; le père l'appréciait beaucoup, et ne soupçonnait pas un instant l'obsession qu'elle avait fait naître chez son fils. Celui-ci le déçut bientôt de plus en plus, semblant se désintéresser de la ferme à laquelle il semblait pourtant si attaché ; mais le père mit ce comportement sur le compte de l'adolescence qui lui rendrait bientôt un André responsable et ambitieux.

Toute une saison passa, qui ne laissa aucun répit à la passion du jeune homme. Quand elle s'aggrava, le père, inquiet de voir son enfant dépérir, appela le docteur, qui prescrivit de l'exercice et des vitamines ; rien n'y fit. André allait de plus en plus mal, et personne ne soupçonnait la nature du mal qui le rongeait.

Quand le père mourut, d'un soudain arrêt du cœur, André resta seul à la ferme avec Adèle. Et avec ses démons.

 

Le poing de l'André se referme sur la bouteille vide, qu'il soulève de la table et projette avec violence contre le mur de la cuisine. Assez ! Assez de ces souvenirs qui le hantent, de ces cauchemars éveillés qui le torturent, de ces remords dévorants dont il paie le prix chaque jour de sa pauvre vie, se tuant à petit feu, offrant au Diable le reste de ses jours comme s'il avait jamais pu expier pour ce qu'il avait fait ce jour-là !... Ce soir-là... Adèle achevait de rentrer les bêtes, et il l'avait attendue au coin de l'étable. L'hiver approchait et les jours étaient courts, la pénombre s'était installée et elle ne l'avait pas vu. Il n'avait rien su dire. Il n'avait pu qu'agir. Que laisser son corps lui dicter ses actes fous – la main qui bâillonne, le bras qui enserre, puis renverse, et immobilise sur la paille, et le ventre qui s'affole, la fièvre qui monte, et la sensation acérée, la certitude brûlante, que jamais plus rien ne sera comme avant, mais que peu importe, qu'une seule chose compte alors : la posséder. L'avoir à lui. L'aimer ! – comme plus jamais il ne l'aimerait.

Quand il avait repris ses esprits, le corps d'Adèle était resté inerte entre ses bras. Les traces rouges autour de son cou l'avaient étonné : il ne se souvenait de rien. C'est dans un état second qu'il alla à la réserve chercher un bidon d'essence, arrosa l'étable puis y mit le feu. Les pompiers alertés par les voisins le trouvèrent debout devant sa ferme en flammes, immobile et muet, incapable dans sa stupeur d'expliquer quoi que ce soit. On sauva une partie de la maison, et personne ne réclama jamais Adèle. Elle n'avait jamais existé.

C'est ce qu'André avait décidé de croire, lorsqu'il tenta de reprendre sa vie, seul désormais face à ses murs calcinés et aux fumerolles de sa mémoire . Il commença à boire, plus que de raison, au bistrot du village où il passait ses journées, et chez lui dès qu'il était rentré. L'héritage suffisait à l'entretenir, chacun le savait bien mais se désolait d'assister au naufrage de celui qui avait un temps été le meilleur parti des alentours. Tous les alcools y passèrent, mais aucun ne semblait convenir à André. Les nuits passées à vomir ne faisaient qu'entretenir sa souffrance. Un soir de beuverie, il aperçut, posée sur une étagère fixée contre le grand miroir du bar, une robe de paille : une bouteille de chianti, lui dit le cafetier, qui lui en servit un verre. André en avala le contenu d'un coup sec puis, fermant les yeux, s'empara de la bouteille et se mit à en dessiner les courbes du plat de la main. Le grain de la paille crissait sous ses doigts tandis que le feu de l'alcool enveloppait sa gorge. Il étouffa un sanglot avant de redemander un verre ; puis un autre. La paille et le feu, les cheveux et les yeux d'Adèle, la naissance de cet amour et la mort qu'il lui avait donnée, tout s'entremêlait dans ses pensées altérées mais seuls ces souvenirs, désormais, habiteraient son esprit : voilà ce à quoi il s'était condamné.

 

La dernière bouteille roule sous la table, dessinant des méandres à l'encre du vin qui s'écoule encore du goulot. André s'est effondré sur la table, les deux bras pendant le long du corps. Sa tête prête à exploser roule de part et d'autre sous les hallucinations qui l'assaillent. Dans un effort surhumain, il se redresse. Titubant, il sort de la ferme et se dirige vers la grange. La lune est pleine ; ses pas, étrangement, s'assurent. Peut-être, enfin, sait-il maintenant ce qu'il fait.

Dans sa poche, ses doigts se crispent sur la boîte d'allumettes. La paille a moisi, mais elle a bien séché aussi. André traverse la grange et s'immobilise en son centre. Il lève les yeux vers le toit à demi-effondré. Il y a des étoiles. Il sourit.

Cette nuit, une nouvelle fois, la paille et le feu vont s'unir. Et l'emporter, enfin, avec eux.

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 08:00
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Même si Nouvelles en fête 2013 est maintenant derrière nous, les nouvelles étoilées par le jury vont, elles, encore agrémenter le café durant quelques jours... 
 
Laura Kuster, l’étoile du jour
Mon avenir littéraire s'est joué fort tôt, lorsque ma mère a décidé de m'ouvrir les portes du savoir et de la vie palpitante de Poucet et son ami l'écureuil, méthode de lecture mixte et anthropozoologique qui n'a pas été sans influence sur mes choix professionnels.
Je n'ai cessé depuis de coucher mes états d'âme noir sur blanc, puis à faire disparaître ces journaux lors d'autodafés cathartiques, devenus hors de mes moyens depuis que j'écris avec un ordinateur. Aussi me
suis-je essayée à la fiction, dans un format suffisamment court pour me permettre d'y apposer des points finaux.
Convaincue que la vie est faite pour s'amuser quand on en a le temps, je consacre mes loisirs à l'écriture de 22h30 à 23h15 les samedis soirs et les jours fériés, avec le fol espoir de parvenir à rester éveillée jusqu'à minuit, ce que les progrès de la pharmacologie devraient un jour rendre possible sans ordonnance.
Le héros de ma nouvelle est un acteur et metteur en scène américain très connu, pour qui une chaise vide semble être un interlocuteur valable, ce qui ne laisse pas de me consterner malgré l'admiration que je lui porte.
Mon respect pour son œuvre n'est pas allé jusqu'à m'empêcher de lui inventer de toute pièce une biographie approximative, dont est tiré ce charmant épisode de son enfance, Billie Holiday en assurant le chœur antique.

 
D'étranges fruits
 
 
Alors qu'il passait devant la propriété, son regard a été attiré par un mouvement incongru dans l'ombre d'un arbre. Il a continué sa route pendant quelques secondes, puis a fait demi-tour.
Accrochée à une basse branche du chêne qui ombrageait la terre sèche et une partie de la varangue, une chaise paillée se balançait doucement. Il a serré les dents, puis il est sorti en pestant de sa Chevrolet de location et s'est déplié tant bien que mal. Il s'est approché de la maison, a monté les marches menant à l'entrée. Son reflet voussé lui est apparu, morcelé par les vitres à petits carreaux de la porte. Courbé, comme un chien battu sur le point de s'enfuir. Il a grimacé. À son âge, on ne s'enfuyait plus. Il n'a pas sonné.
Au bout de la varangue, le tronc du chêne lui masquait la chaise. Il est retourné à sa voiture, a sorti son couteau de la boîte à gants, puis, revenu au pied de l'arbre, a entrepris de tailler les cordes qui maintenaient la chaise.
 
« Les arbres du Sud portent un étrange fruit... »
« Tu viens avec moi, ce soir, fils, j'ai un truc à te montrer. »
Il acquiesce. À son père, on dit toujours oui.
Le soir venu, sa main dans celle du géant hirsute qui l'a extirpé de la camionnette après un court trajet jusqu'à la sortie du bourg, il se laisse tracter dans la pénombre, accélérant à l'occasion d'une bourrade ou d'un coup de pied aux fesses. « T'arrêtes de traîner, oui ? ». Les enjambées de son père sont immenses, dignes de celles de l'ogre des contes, celui avec les bottes ; son pas, sur le sol irrégulier, est sûr et ravageur.
La nuit vient, dans un grondement assourdi par le vent. Au loin, des voix s'élèvent, des lumières vacillent ; tant bien que mal, en s'efforçant de ne pas trébucher, il court pour suivre la cadence de son père, qui l'emmène droit vers le bosquet de peupliers qui apparaît dans l'orbe des lampes à pétrole.
 
« Du sang sur les feuilles et du sang sur les racines...»
Ils sont cinquante environ, encapuchonnés de blanc, à parler d'une voix encore contenue, dans un brouhaha perlé d'éclats de rire subits. Les torches vrombissent, attisées par le vent tournoyant. C'est une nuit texane, empuantie par l'odeur de l'essence et celle des hommes, une nuit d'été torride et poussiéreuse, balayée par la brise des plaines.
Il inspecte ses genoux. Tout à l'heure, il a buté sur une branche morte et est tombé sur une pierre. Il n'a pas bronché : avec son père il ne vaut mieux pas, mais tout de même, ça le pince drôlement. Dans la clarté dansante des flammes, son genou lui apparaît couronné de sang et de terre. Son regard s'attarde sur ses chaussures claires, y découvre des taches sombres qui l'intriguent. Il les tâte de l'index. C'est épais, rouge, poisseux ; l'herbe, encore fraîche en bordure du bosquet, en est maculée.
Il lève les yeux vers son père, ne croise que son regard enfoncé dans des orbites de coton blanc, n'entend que l'ombre de sa voix.
« Y'a un salopard qu'a violé la fille à Matthew. L'a déjà morflé, mais maintenant, ça va être sa fête, fais-moi confiance. »
 
« Un corps noir se balance dans la brise du sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers »
La fille à Matthew, c'est Jenny. Elle est blonde et rose, elle natte encore ses cheveux, elle porte la même robe toute la semaine, mais avec tant de bonne grâce que c'est comme si elle en changeait chaque matin. La fille à Matthew est douce, jolie, aimable, elle sourit à tout le monde, mais surtout à John, son voisin qui a le même âge qu'elle et qui est son amoureux depuis toujours, depuis les bains communs dans le baquet à linge, du temps où ça arrangeait bien Matthew que sa voisine s'occupe de sa fille quand sa femme à lui avait préféré s'en aller vivre à San Francisco, peut-être bien parce que plus loin de Matthew que la Californie, c'était difficile, et après tout, on ne lui avait pas jeté la pierre tant que ça, à elle, de s'être évaporée un matin en laissant son mari et sa gosse en plan.
John est noir.
C'est son nom que hurle la voix suraiguë, chargée de larmes et de poussière, de Jenny, qui se tord à quelques mètres de là, retenue à grand peine par trois solides gaillardes.
« T'y entends la pauvre gamine, comme elle est secouée ? C'est pas la justice qui va réparer ça comme il faut. Garde bien, fils, comment que ça se traite, un négro ».
 
« Scène pastorale du valeureux Sud,
Les yeux exorbités et la bouche tordue »
 
John, hissé au bout d'une corde sous la ramure d'un peuplier, est apparu brutalement au-dessus de la marée de capuchons.
Il a arraché sa main de la poigne de son père et a couru dans le bosquet se mettre à l'abri du regard terrorisé de John, de la vision de sa bouche ouverte sur un cri immensément muet, de ses épaules tressautant à la lueur des torches, de la croix qui lui fait face, émergeant d'une meule de paille et de branches sèches. Il s'est roulé en boule contre une souche, a fermé ses yeux, bouché ses oreilles, obturé tout ce qui pouvait s'ouvrir sur le monde réduit ce soir à quelques arpents de terre surpeuplés ondulant au pied d'un peuplier, à la plainte infinie de Jenny, à la voix de son père étouffée par le coton blanc.
Il a senti qu'on lui touchait l'épaule.
 
«Un parfum de magnolia, doux et frais
Puis l'odeur soudaine de la chair brûlée »
L'obscurité du petit bois est pailletée par l'éclat des torches trouant le feuillage. Dans la lumière approximative, il distingue deux yeux noirs apeurés, et les reflets d'un petit crucifix de métal.
« C'est toi, Thomas ? »
Le frère de John est recroquevillé de l'autre côté de la souche. Thomas, il faisait le guet pour son frère et Jenny, qui s'aimaient depuis si longtemps. Un mauvais guetteur, faut croire. Il a suivi les hommes qui emportaient son frère. Il aurait bien voulu les empêcher, mais il a eu peur. On n'est pas très courageux, à douze ans. Toute sa vie, il se dira qu'il aurait dû au moins essayer : quelques coups de pied et de poing, et puis des cris, ça fait parfois son effet, mais pour le moment, il se tait. Il essaie de respirer, entre deux spasmes de sanglots, secs et douloureux comme des coups de bâtons.
Et soudain, les ténèbres mouchetées du bosquet se mettent à flamboyer.
 
« Voici un fruit que cueilleront les corbeaux
Que la pluie ramassera, que le vent assèchera,
Que le soleil fera pourrir, que l'arbre laissera tomber... »
 
Ils sont restés serrés l'un contre l'autre, le temps que cesse la danse des flammes, que s'éteignent les voix fièrement avinées, que s'atténue un peu l'odeur de viande carbonisée, plus étouffante encore que la fumée rabattue sur eux par la brise qui s'attarde.
Et puis, il a entendu beugler son père qui l'appelait avec dans la voix des accents de sommation avinée et de promesse de coups de ceinture. Peut-être le cherchait-il depuis un bout de temps, peut-être aurait-il dû retourner là-bas bien avant, il ne savait plus, il n'avait rien entendu d'autre que, résonnant dans sa tête, les pleurs de Jenny et les mots de son père qui parlait de justice.
Il se lève et dit à Thomas d'en faire autant, de se dépêcher de traverser le bosquet et de rentrer chez lui par le lit de la rivière, le plus vite possible et sans se faire voir.
Et puis il rajoute : « tu diras rien, hein ? »
 
« Voici une étrange et amère récolte »
Thomas n'a rien dit.
Personne n'a rien dit. Ou si peu.
 
Il a posé la chaise sur la terre fendillée et s'est assis dessus. Il a pris son front dans ses mains, s'est frotté l'arrière de la nuque, a relevé la tête au bout d'un moment et a inspecté les alentours. Personne n'était sorti de la maison, personne ne s'était arrêté : une maison vide, un après-midi de semaine, au bord d'une route déserte, à la sortie d'une bourgade à demi-morte, une cité dortoir de plus où les gens semblaient faire des rêves paisibles, sans se préoccuper de leurs voisins exécuteurs des hautes œuvres et tortionnaires de chaises paillées.
Et après les chaises, quoi d'autre ?
Il n'avait pas voulu ça. De toute manière, il avait fait un bide, avec sa chaise vide. Il aurait dû s'abstenir... N'est pas tribun qui veut.
Il est remonté dans la Chevrolet, a démarré et repris sa route. Les repérages promettaient d'être pénibles, aujourd'hui : les souvenirs lui martelaient la tête. Il faudrait un jour que ça sorte. Et à bien réfléchir, pour ce film-là, ce coin-ci conviendrait parfaitement.
 
Strange Fruit de Billie Holliday
 
 
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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 13:00

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Quelle nouvelle ? Mais celle d'Elisabeth Le Tutour, pardi ! Vous savez bien, celle d'une lauréate du concours  Calipso 2013 qui n'a pu faire le déplacement au Fontanil et qui a envoyé un enregistrement pour la représenter. Oui, bien sûr, vous n'étiez pas là ; drôle d'idée quand même de s'absenter quand tous les auteurs qui comptent se retrouvent pour faire la fête à la littérature... Bon, on ne vous en veut pas et nous allons même vous proposer de l'écouter cette nouvelle, ici même au café... 

 

 

Elisabeth Le Tutour en bref :

Franchement, je n'en reviens pas. Avoir été sélectionnée, me trouver en compagnie d'auteurs que j'ai souvent appréciés, je ne l'espérais pas. D'ordinaire, mes textes ne sont pas publiés, mais joués sur scène par des "têtes de l'Art". Je fais partie d'une troupe, presque d'une bande qui aime le théâtre, mais passablement hétéroclite, ce qui nécessite parfois des textes "sur mesure." Voilà comment une respectable instit en retraite s'est mise à l'écriture. A part ça, nous vivons en Bretagne, dans une maison isolée, en pleine campagne.

 

Un Juste en enfer

 

 

 

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 11:00

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Pour accompagner Nouvelles en fête qui se tiendra samedi 26 octobre au Fontanil de 17h à 23h30 à la salle de la médiathèque, voici en avant-première le recueil des nouvelles primées au concours Calipso 2013. Les lauréats participant à la fête le recevront en main propre, pour les autres auteurs primés, le facteur est déjà à l’œuvre. Il est bien sûr possible de commander le dit recueil auprès de l’association ; comme chaque année, il est proposé à prix coûtant soit 7,50 euros port compris. assocalipso@free.fr  

    

 Les auteurs ayant participé au concours sont naturellement invités à cette soirée.

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 08:00

Chambre-noire.jpg

 

En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

 

Pascale Pujol, l’étoile du jour

Parisienne, et même banlieusarde depuis quelques années, mais nourrie de Catalogne. J'écris, donc. Pas depuis très longtemps en fait, j'ai attendu d'avoir (bien) dépassé la quarantaine... mais maintenant plus question d'arrêter ! Deux de mes nouvelles ont été distinguées en 2012 chez Short-édition… Mon premier recueil de nouvelles sortira en avril prochain chez Quadrature, et Chambre noire en fait partie. À la ville, après plus de dix ans de journalisme, je suis consultante en analyse financière.

 

 

Chambre noire

 

 

J'ignore ce que l’on est censé ressentir en apprenant la mort de celui que l’on aime. Je peux uniquement vous dire ce qui se passe quand on l’apprend lors d’un flash infos à la radio, en voiture, un soir de décembre. D’un seul coup, tous les bruits de la ville autour se taisent, les klaxons, les pots d’échappement, les freins, les sirènes, la musique, les rires et les cris à quelques jours de Noël alors qu’une simple phrase gonfle et remplit tout l’espace : Nous apprenons le décès ce matin de notre confrère Guillaume Balland. D’abord elle tourne en boucle sur plusieurs tons comme une ritournelle macabre nousapprenonsledécèscematindenotreconfrèreguillaumeballand, oui Laurence, effectivement nousapprenonsledécèscematindenotreconfrèreguillaumeballand puis les syllabes se séparent et viennent percuter l’habitacle comme des projectiles nous-za-ppre-nons-le-dé-cès-ce-ma-tin-de-no-tre-con-frè-re-gui-llau-me-bal-land, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Les mains toujours crispées sur le volant, je tombe en catalepsie, je ploie sous les projectiles qui rebondissent nous-za-ppre-nons-le-dé-cès-ce-ma-tin-de-no-tre-con-frè-re-gui-llau-me-bal-land, je ne respire plus et mon champ visuel se réduit peu à peu à une ligne en pointillés, un encéphalogramme plat, en noir et blanc.

Heureusement j’étais arrêtée à un feu derrière plusieurs véhicules. Je n’ai entendu ni les coups de klaxon ni les insultes des automobilistes pressés quand je n’ai pas redémarré, aucun des coups frappés sur les ailes ou le pare-brise arrière, ni même les injonctions du motard de la police qui s’est approché au bout de quelques minutes. Je n’ai perçu sa présence que quand il a ouvert la portière et m’a demandé si j’allais bien, et à ce moment-là seulement je me suis remise à respirer. Je crois que vous avez un malaise, insistait doucement l’homme dont la voix me parvenait à travers un brouillard épais, je vais garer votre voiture et appeler les pompiers. Un instant l’espoir renaît, les pompiers, oui, ils sauront quoi faire, je me tourne vers lui en tentant de sourire, cet homme a trouvé une solution, tout va aller bien maintenant puisque les pompiers arrivent, et puis à nouveau nous-za-ppre-nons-le-dé-dès-ce-ma-tin-de-no-tre-con-frè-re-gui-llau-me-bal-land qui explose dans ma tête comme une balle dum-dum.

Comment en arrive-t-on là, vous demandez-vous. C’est pourtant simple : nous n’étions ni mariés ni pacsés, nous n’habitions pas ensemble, n’avions pas les mêmes cercles d’amis, ne travaillions pas dans le même univers. Je n’ai jamais souscrit d’assurance vie à son nom et je suis prête à parier que lui non plus – je saurai ça bientôt. Son assistante ne me connait pas, ses proches collaborateurs non plus, et si mon numéro est bien enregistré dans son smartphone, c’est un prénom parmi tant d’autres, rien de plus. Seul mon fils de vingt-trois ans connait vaguement son existence, mais pas son nom. À l’approche de la cinquantaine, j’ai appris à faire de ma vie amoureuse une chasse gardée, un terrain privé ; Guillaume pratiquait cela depuis toujours. Alors, quand il a eu un malaise au bureau vers onze heures du matin, personne n’a su qui appeler. Pas d’enfants, pas d’ex-femme, des parents décédés ; juste un oncle âgé et surtout un meilleur ami, le compagnon de route de toujours. Patrick Ferrière. C’est lui que je vais entendre sans fin dans les jours qui suivent, à la radio, à la télé, sur internet. La rencontre à l’école de journalisme, puis leur premier grand reportage en Afghanistan au moment du retrait des troupes soviétiques. L'émission en prime time qu'ils produisent à la télé dès le milieu des années 90. L’immersion de plusieurs mois chez les Tigres tamouls quelques années plus tard. Les prises de position aux côtés de Reporters sans frontières. Trente-trois ans de carrière de Guillaume Balland, les anecdotes, les temps forts – et je ne suis nulle part.

Pourtant nous avions un point commun : l’image. Je suis photographe, quelque part entre l’art et les commandes. Entre la précarité et l’aisance, la liberté et la complaisance. Guillaume était entré un dimanche par hasard dans la petite galerie du Marais où j’expose, je crois qu’il voulait surtout s’abriter de la pluie. Il était accompagné d’une femme blonde beaucoup plus jeune que lui perchée sur des talons ridicules qui glissaient sur les pavés mouillés de la cour classée. Elle s’est ébrouée comme un jeune chien avant de s'extasier devant la série de mode en couleurs, un peu spectaculaire, que j'avais réalisée quelques semaines auparavant à New York. Visiblement, elle s’y sentait à l’aise, avec sa robe de créateur anversois et son vieux trench chiné à Londres. Il a souri avec une légère ironie, restant à distance des photos de défilés, puis s'est approché malgré lui du fond de la galerie. J’y avais accroché une douzaine de portraits en noir et blanc faits à la chambre, saturés d’ombres et très denses, un thème sur la corrida et le flamenco : passion, douleur, fatigue et amertume. Je l’ai vu happé par les photos, l’une après l’autre. Et dans son regard j'ai lu un désir avide de possession impossible, comme on ne peut posséder rien ni personne – mais comme on rêve tous, un jour, de le faire. À la fin seulement il s’est tourné vers moi, pour me jauger plutôt que me regarder ; il a pris ma carte avec un léger sourire en coin avant de repartir. Suspendue à son bras, la blonde babillait en trébuchant joliment sur les pavés mouillés.

Quand il a appelé une semaine après j’ai reconnu sa voix avant même qu’il ne se présente. Il n’a pas cherché le moindre prétexte pour venir, juste J’ai envie de vous voir, et quand il est entré dans le petit loft qui me sert à la fois d’atelier et d’appartement, il a simplement souri et glissé lentement sa main sur ma nuque, puis m’a embrassée. Nous avons fait l’amour tout de suite, à moitié déshabillés sur les kilims du salon, presque sans un mot, et à sa manière de me clouer au sol presque rageusement, sans me quitter des yeux, j’ai compris qu’il était tombé amoureux de mes images bien avant de tomber amoureux de moi et que d’une certaine manière, il ne me le pardonnerait jamais. Ou, tout au moins, me le ferait toujours payer cher. J’ai voulu résister, refuser le plaisir qui montait en moi, mais je n’ai jamais su tricher, ni avec le plaisir ni avec la douleur, alors j’ai joui et éclaté en sanglots en même temps, et pleuré encore ensuite, lovée dans ses bras, pendant près d’un quart d’heure.

C'est drôle que je pense à ces larmes, juste maintenant, car depuis sa mort je n'en ai pas versé une seule. Comme si je m'étais flétrie, séchée, d'un coup. Je crois que mes règles aussi se sont arrêtées, c'est vrai qu'à mon âge la pré-ménopause me guette, j'avais eu tendance à oublier cette perspective mais la réalité se rappelle à mon bon souvenir. Mes yeux sont secs, mon ventre aussi désormais, je n’ai personne à qui parler non plus, comment alors dire ma douleur d'avoir perdu cet homme ? Je n'avais pas la clé de son appartement et, heureusement, aucun objet personnel chez lui à part une brosse à dents et deux ou trois produits de toilette basiques et anonymes. Pas de vêtement, pas de livre, de CD ou de DVD, nous avions choisis d'être un éternel invité chez l'autre et même au bout de dix-huit mois le charme de cette organisation n'était pas émoussé – une fois surmonté le léger désagrément de devoir parfois repartir le matin avec les mêmes vêtements que la veille au soir. Lui non plus n'a rien laissé ici, et j'en arrive à le regretter bien sûr, j'aurais aimé pouvoir conserver quelque chose qui lui ait appartenu, un objet banal et intime comme un livre peut-être, chercher son odeur entre les pages, ou un rasoir, un objet viril qui témoigne du fait que oui, depuis le premier instant, cet homme me possédait entièrement. Sa mort m’a rendue à moi-même mais il me manque terriblement, comme les membres fantômes manquent aux mutilés qui ressentent toujours des douleurs dans le bras ou la jambe après une amputation. Chaque nuit depuis son décès je rêve de lui et surtout, j'ai des orgasmes en dormant, une jouissance brutale qui me stupéfie et me ravage de douleur et de culpabilité – mais à laquelle je ne veux pas renoncer, pas encore.

Guillaume avait choisi d’être incinéré, cela je le savais déjà, une cérémonie avec juste quelques intimes, et c’est exactement ce qui est prévu – sauf que je n’y serai pas invitée. Au moment où j’en prends conscience, quand je réalise que je ne reverrai plus jamais son corps et n’accompagnerai pas non plus sa poussière vers son lieu de repos, je me rappelle la série de photos que j’ai faite de lui. Si je les ai oubliées, c’est probablement parce que je ne les ai jamais tirées. Les rouleaux ont été développés puis rangés, quelque part dans mon petit labo où je mets rarement les pieds depuis que je travaille essentiellement en numérique. Tout me revient peu à peu, l’une de nos premières nuits ensemble, un matin de printemps particulièrement lumineux, et surtout son sommeil qui dure alors que je suis déjà réveillée depuis l’aube. J’étais sortie du lit très doucement pour mieux regarder dormir cet homme qui m’avait volée à moi-même, me prenant sans ménagement mon cœur, mon corps, mon âme.

Je ne sais pas pourquoi j’ai utilisé le moyen format, sûrement pour conférer une magie particulière à cet instant. J’ai tourné lentement autour de lui, toujours nue, et j’ai photographié chaque partie de son corps, sa peau tannée, ses grandes mains dont l’une pend légèrement dans le vide, ses poignets et ses chevilles étonnamment fins et racés qu’il tient de sa mère, son cou massif hérité de son père. Il est allongé sur le dos, découvert, son ventre plat avec ses poils bouclés qui remontent vers le nombril, son sexe repose doucement contre sa cuisse, alangui dans un début d’érection, et je dois résister à l’envie d’y porter mes lèvres. Il ne se réveille qu’à la dernière photo ou presque, sa main happe l’appareil qu’il pose d’autorité de l’autre côté du lit pendant qu’il m’attire à lui. Je ne réalise à quel point je le désire que quand je sens son poids sur moi ; il me pénètre d’un seul coup de reins, sans autre préliminaire que sa main qui écarte une mèche de cheveux de mon visage pour mieux harponner mon regard.

À l’aube ce matin j’ai tiré les photos, trois fois seize poses en noir et blanc, puis j’en ai tapissé les murs blancs de ma chambre. À l’heure de la cérémonie, alors qu’il se transforme en cendres, son corps se recompose sous mes yeux comme une mosaïque de désir et d’amour et je pense à la douleur de ces femmes qui accouchent en sachant que leur enfant est mort-né. Cet homme aimé endormi multiplié à l’infini, le grain de sa peau si réel dans le grain du papier, je hurle enfin ma souffrance et pleure pour la première fois depuis des jours. Et maintenant en choisir douze, pas une de plus, les accrocher dans la galerie, pour conjurer le sort et tenter de croire que moi aussi, je l’ai possédé un instant, son cœur, son corps et son âme.

 

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18 octobre 2013 5 18 /10 /octobre /2013 09:30

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En attendant Nouvelles en fête du 26 octobre prochain au Fontanil, voici quelques-unes des nouvelles étoilées par le jury de la douzième édition du concours.

Laurence Marconi, l’étoile du jour

 

La valse des étiquettes

 

 

Porte de la Volga. En partie cachée derrière l’un des poteaux rouges et gris qui délimitent le parking souterrain, Isabelle observe le chassé-croisé des badauds qui s’engouffrent dans le sas vitré pour accéder au centre commercial ou le quitter. Elle patiente. La jeune femme se débrouille toujours pour être seule au moment de franchir les portes automatiques qui mènent à la galerie. Les panneaux de verre coulissent dans un glissement furtif, s’écartent à son passage et elle a un peu l’impression d’être attendue. Depuis le parking, elle pourrait choisir de franchir la Porte du Danube, elle aurait moins de chemin à parcourir pour rejoindre l’entrée de l’hypermarché, mais elle aime flâner dans les allées du centre en poussant son caddy vide, ralentir devant la vitrine du parfumeur ou devant celle du bijoutier : un monde raffiné y scintille, fait de diamants, de flacons et de strass qui miroitent et se reflètent en un écho sans fin. Lorsqu’elle arrive à la hauteur de la boutique de décoration, elle s’arrête toujours pour admirer les vases, les bougies, les lampes, les bibelots disposés sur des tables ou sur des consoles, habilement mis en valeur dans le fouillis chatoyant des nappes et des jetés de lit ou de canapé, négligemment déployés. La jeune femme ne fait jamais ses courses deux fois de suite dans le même hypermarché. Elle change de lieu et d’enseigne, mais elle revient régulièrement au centre commercial de l’Europe, car les portes d’accès à la galerie, baptisées de noms de fleuves, lui offrent un agréable moyen d’évasion. La Porte de la Volga, surtout, l’entraîne au  loin : elle aimerait tant visiter Saint Petersbourg. Même si la Volga n’arrose pas cette ville, la simple évocation de ce nom la propulse à quelques encablures de son rêve, et cela n’a pas de prix. Lorsque l’allée centrale est presque vide, elle ferme les yeux et s’imagine à bord de l’une des embarcations pour touristes aperçues à la télévision, qui dérivent sur les eaux calmes du fleuve russe. Elle se laisse alors bercer par la musique qui inonde la coursive en un flot continu de notes aigües, tangue au rythme des pulsations, glisse doucement sur le sol lisse et luisant. Elle s’échappe ainsi un court instant, loin de la vie grise de sa banlieue.

 

Mais aujourd’hui, il est inutile de patienter plus longtemps derrière le poteau. Elle ne pourra pas franchir seule la Porte de la Volga, il y a trop de monde sur le pont. Isabelle soupire, renonce à attendre et pénètre, en même temps que d’autres clients, dans le large couloir vitré qui permet de rejoindre la galerie. Elle ne peut pas non plus, comme elle en a l’habitude, fermer les yeux pour se retrancher dans ses rêves. L’hypermarché fête son dixième anniversaire et la foule est dense, oppressante. C’est un peu comme si toute la région s’était donné rendez-vous là. Pourtant, la déception cède vite la place à l’excitation palpable et contagieuse qui parcourt le centre et qui la gagne peu à peu. Elle ne savait rien de cette journée exceptionnelle, mais elle compte bien profiter de l’ambiance festive et des bonnes affaires. La galerie tout entière est pavoisée aux couleurs de l’hypermarché : au-dessus des visiteurs, d’immenses affiches frappées d’un « 10 » en chiffres d’or se déploient en enfilade depuis le plafond. On dirait un alignement de dominos suspendus. Tout le centre bat pavillon de l’enseigne. Elle regarde de tous côtés, elle ne veut rater aucune des informations imprimées sur les panneaux publicitaires aux couleurs criardes, placardés sur les portes et les cloisons, à l’approche du magasin. Elle essaie de se concentrer pour se frayer un passage, joue des coudes et se sert de son chariot comme d’un bouclier pour avancer et se diriger vers l’entrée de la grande surface. S’il lui arrive de heurter quelqu’un d’un coup de caddy maladroit, elle essaime alors des «  attention ! », « pardon », « excusez-moi », « oups ! », « désolée… » que la musique endiablée engloutit aussitôt. Elle se réjouit, elle va pouvoir faire le plein de produits coûteux à prix cassés, observer, prendre tout son temps pour choisir.

 

À l’intérieur du magasin, il devient plus facile de circuler. Les visiteurs se dispersent et se répartissent entre les différents rayons : bricolage, mode, décoration, arts de la table, électroménager, bureautique, alimentation… Elle décide de faire d’abord un tour dans les allées consacrées à la mode. Partout, on a installé des présentoirs larges et profonds autour desquels s’empresse une foule de femmes. Toutes plongent leurs bras dans des grands bacs remplis de T-shirts, de corsages, de débardeurs, de caracos. Ainsi brassés, les vêtements débordent en vagues successives, ruissellent le long des parois et forment sur le sol des flaques multicolores dans lesquelles pataugent les clientes. Lorsqu’elles ont trouvé leur bonheur, elles se redressent, brandissent leur butin, l’inspectent et le fourrent dans leur panier ou dans leur caddy, avant de replonger, la tête la première, dans le bac, à la pêche aux trouvailles. Isabelle sourit en observant la scène. On dirait une nuée de mouettes tournoyant au-dessus de la traîne blanche d’écume d’un bateau qui rentre au port, avant de fondre sur les poissons piégés dans le chalut, ou sur le menu fretin qui s’en échappe. Au bout d’un moment, la jeune femme sort de sa rêverie et se joint à la mêlée. Elle se fait plaisir, caresse les tissus, compare les articles, cherche la bonne taille, hésite entre deux formes, deux coloris puis se rend au salon d’essayage. Là, dans la cabine, à l’abri des regards, elle joue au mannequin devant le miroir, se pavane, se déhanche, prend des poses, essaie des tenues audacieuses, empile pêle-mêle les vêtements dans son chariot et ressort exaltée, les yeux brillants, emportée par la houle de ce courant de folie qui la submerge. Partout, des bonimenteurs crient dans un micro des annonces que les haut-parleurs amplifient. Ces hommes engagés pour l’occasion vantent les articles en promotion, attirent le chaland. Le brouhaha des chariots qui crissent et s’entrechoquent, les chiffres qui ricochent de micro en micro, comme le prix du poisson voltige d’un vendeur à l’autre, lors de la criée, les intermèdes musicaux, les affichettes qui volettent au-dessus des têtes, tout cela lui donne le vertige, la grise et, peu à peu, elle remplit son caddy. Au rayon décoration, elle choisit des assiettes, des coupes à fruits, des bougies et un lot de verres colorés. Les siens sont ébréchés. Au rayon électroménager, elle se laisse tenter par un nouveau sèche-cheveux qui soufflera plus fort et séchera plus vite son abondante chevelure. Au rayon des DVD, elle s’offre l’intégrale des films de Brad Pitt.  Il y a si longtemps qu’elle n’est pas allée au cinéma. Elle est prise dans un tourbillon, elle a la tête qui tourne et ne sait plus où poser son regard.

 

Elle finit son tour du magasin par la zone immense réservée à l’alimentation. Là, comme ailleurs, c’est la valse des étiquettes. « Moins dix pour cent », « Neuf articles achetés ? Le dixième est gratuit », « Dix euros de réduction ». Les bacs réfrigérés regorgent de denrées onéreuses proposées aujourd’hui à des prix imbattables. C’est Noël en novembre, les soldes d’hiver avant l’heure ! Elle parcourt les rayonnages d’un œil gourmand. Elle choisit du foie gras, du saumon fumé, des œufs de lump, du tarama, un rôti de dinde, des pommes dauphine… Tout est si avantageux, elle va pouvoir inviter ses deux copines, Valérie et Catherine, et les régaler. Elle imagine leur étonnement, leur mine réjouie et leur regard incrédule : elles savent que l’anniversaire de leur amie est en mai, alors Isabelle savoure à l’avance le moment où elles la harcèleront de questions pour savoir quel heureux évènement elles s’apprêtent à fêter : le début d’une nouvelle histoire d’amour ? Un emploi stable ? Un logement plus grand, plus moderne ? La jeune femme enfilera des vêtements qu’elle a choisis dans la cabine, une tenue un peu excentrique pour surprendre ses camarades, les épater. Elle préparera une jolie table, disposera avec soin ses assiettes et ses verres tout neufs, allumera les bougies… La lueur des flammes brille déjà dans son regard égaré parmi ses songes…

 

Soudain, elle frissonne et le voile invisible qui l’isole et la nimbe depuis tout à l’heure se déchire. Elle est immobile au milieu des produits surgelés et elle sent le froid l’envahir. Elle regarde les gens alentour qui continuent à s’affairer puis, son chariot garni. Lentement, elle le pousse devant elle. Il lui paraît à présent si lourd. Bien trop lourd. La jeune femme se dirige vers le bout du rayon où elle l’abandonne, comme le font souvent les clients pour aller chercher un produit oublié. Elle traverse l’allée des produits ménagers - lessive, adoucissant, essuie-tout - et, sans se retourner, quitte le magasin en empruntant le couloir réservé à la sortie sans achats.

Comme hier. Comme avant-hier. Comme à chaque fois qu’elle se rend dans un hypermarché.

Elle n’a pas les moyens de remplir son caddy.

Elle a juste le droit de rêver…

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