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13 septembre 2007 4 13 /09 /septembre /2007 22:48



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C’est une photo de mariage tout à fait solennelle, une image qui n’invite pas à la joie et encore moins à la légèreté, non, elle ferait plutôt venir les larmes, on pense à la Belle et la Bête, à King Kong, à Freaks, à Elephant Man, on entend sourdre Johnny got his gun et le masque d’horreur qui l’enveloppe, on se dit que ce mariage-là est autre chose qu’un cliché et que l’image du couple exposée donne à supputer la vie et la mort, ou tout au moins à immortaliser une possible résurrection après l’enfer.

Dès lors que l’on croit savoir pourquoi une photo a été prise on ne la regarde plus. Mais cesse-t-elle pour autant de nous parler ? Passé le choc de la révélation, elle se transforme et devient un objet de discours intérieur. Objet figuratif de répulsion, de désir, de remords, de nostalgie, l’effet produit est à entendre en premier lieu du côté fantasmatique. Un détail vient marquer l’œil, retenir l’attention, une autre image s’imprime dans l’esprit, se connecte à une autre image, développe une suite presque infinie de scènes déjà vues, révèle quelque chose de troublant dont on ne sait dire au juste ce que cela titille, bref on se demande si l’on a affaire à une image presque juste au sens où elle est prise dans une histoire ou juste une image qui provoque un ébranlement plus ou moins vif. On ferme les yeux et on se prend à penser l’Image, celle-là même qui vient nourrir l’Imaginaire. L’image du temps passé, du temps perdu, du vivant dépossédé de la vie, l’image des figures disparues, des êtres qui ont été là, qui ont compté et qui se sont imperceptiblement détachés. En faisant à la fois ressurgir de la chambre noire ce qui en a été pour l’autre dans un temps qui n’est plus et mettre à jour ce qui peut advenir pour soi, elle emplit de force la vue d’objets tendancieux et rend la pensée impossible ou au mieux contingente. Peu importe que l’image enchante ou désespère elle impose de ratifier ou de dénoncer ce qu’elle représente et opère du même coup une modification de l’humeur. La perception du monde et de sa propre image dans ce monde est alors entamée. On se débat toujours avec son image. L’image narcissique voudrait témoigner d’un espace privé absolument précieux, tout en s’offrant dans le même temps au regard de l’autre, forcément intraitable. Flattée ou mise en défaut, elle devient le produit d’une société et le masque révélé de sa propre histoire. Ce n’est qu’une fois comprise la nécessaire division entre un espace public et la sphère privée que la tension peut s’assagir, que l’embarras peut s’énoncer sans pour autant livrer l’intime. Sinon la photographie ne donnerait finalement rien d’autre à voir qu’un artifice d’où le sujet serait absent ou juste à le rendre visible que dans la négation de son désir. 

Photo de Nina Berman publiée en pleine page dans le journal Libération du 10 septembre 2007.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Image In
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commentaires

Ernest J. Brooms 14/09/2007 10:27

Quand on développe une photo argentique, on utilise un révélateur et un fixateur... Révélateur de la réalité et "fixateur" du temps qui défile. C'est toute une chimie de la vie ! Belle et profonde réflexion, Patrick !