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En tant que chef du réseau il avait tout pouvoir sur le trafic et il ne pouvait tolérer que ce fichu train s’immobilise une fois de plus à l’entrée de la colline. C’est précisément sur cette côte qu’il avait choisi de démarrer une nouvelle histoire. Sur cette côte qu’il l’avait repérée. Une grande aux yeux fauves. Tapie dans le voile du crépuscule. Pieds nus. Ignorante de tout. Elle avait manifestement emprunté les tunnels et les chemins de traverses pour être en bonne position juste avant la mise en service de la nouvelle rame, celle qui allait passer au beau milieu de sa plantation de tournesols. Il faisait une chaleur excessive au poste de contrôle et ses pensées se bousculaient dans sa tête. C’est en la voyant repousser une mèche rebelle sur son front qu’il avait conclu qu’elle serait à la hauteur. Elle lui rappelait ses débuts sur les remblais. Un vrai feu follet. Il ne comprenait pas pourquoi son père l’empêchait d’aller à sa rencontre et de s’asseoir un moment auprès d’elle. Il ne voulait partager que l’attente et l’envie d’écouter ensemble le rugissement de la locomotive quand enfin elle franchirait la côte des mourants.
Dans le sillage de son père on chuchotait qu’une fois pris dans la lumière bleue de la motrice ces deux là finiraient par se donner la main et peut-être même s’embrasser. La perspective le faisait rigoler mais l’idée lui donnait de l’entrain. Après tout, si leurs bouches se jumelaient, il disposerait d’un véritable réservoir de forces pour le cas où il lui faudrait partir précipitamment sur un chantier.
Il se mettait dans une colère noire quand son père cherchait à lui dire la douleur de ceux qui étaient restés dans l’ombre des nuages et qui n’avaient jamais pu aller à la rencontre de leurs rêves. Son père n’était pas un voyageur. Avec lui, les trains déraillaient toujours et les locomotives rendaient l’âme avant même d’avoir parcouru la moitié du monde. Il ne lui en voulait pas d’être mauvais mécanicien mais de n’avoir aucun sens de rien et de ne rester que dans les détails pratiques de l’existence.
Enfant des rails, il était sûr que la machine pouvait aller bien plus loin qu’il était dit, traverser les pays étrangers, s’étendre au-delà de ce qui était communément visible. Il était fier de ses audaces. C’était un pur nomade et il se moquait bien des oiseaux de malheur qui tournoyaient au dessus de sa chambre.