Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...
La bonne mine du guide s'abîmait à l'entrée du site ferroviaire. Il ôtait sa casquette à visière et se passait longuement la langue sur les lèvres avant de laisser aller sa mémoire.
Autrefois, il y avait une gare de triage ici. Une station d'épuration diraient quelques bonnes âmes. Les quais grouillaient de monde. Les trains de marchandises s'y gonflaient de personnes mal en point et repartaient vers l'est sifflets en bataille. Chaque jour qui passait voyait les convois s'intensifier et les wagons rougeoyer de fureur sous les coups de griffes des passagers. Avant que les portes ne se referment, on pouvait entendre les toux déchirer les poitrines et des gorges gémissantes réclamer de l'eau. Bon nombre d'employés passaient leur chemin en haussant les épaules, ou les rentraient, quand les chiens montraient les crocs. On reconnaissait les cheminots à leur visage cousu de cicatrices et on devinait les missions inavouables au fait que la plupart montaient à bord des locomotives avec la gueule de bois. Chez beaucoup d'entre eux, la peur et la culpabilité finissaient par s'infiltrer dans le ventre de la machine pour ressortir en un gigantesque crachat noir visible au plus profond des campagnes...
Quand la visite touchait à sa fin et qu'il sentait les cœurs battre sourdement, le guide sortait une photo de son père, alors lampiste, et racontait...
C’était un jour de bruine orageuse. Une de ces pluies qui poissait les cheveux et barbouillait le sang. Alors qu’il remontait la voie principale jusqu’au premier aiguillage, il avait surpris sur un quai auxiliaire une femme seule, grelottante, incapable d’arracher son regard d'une horloge sur laquelle sommeillait un pigeon. Aucun train de voyageurs ne s'y arrêtait plus depuis longtemps et l'horloge, privée de sa trotteuse, n'affichait qu'un triste épuisement. Il avait sifflé, agité son chiffon rouge, fait clignoter sa torche et brandi sa casquette à visière avant de se mettre à crier davaï ! davaï ! A ces mots elle avait tourné la tête vers lui, ses lèvres tremblaient : s'il vous plaît, il ne va plus tarder, s'il vous plaît... Elle semblait fiévreuse et des filets de larmes lui assombrissaient le visage. Alors qu'il traversait les voies pour la presser de quitter la zone, des soldats étaient entrés au pas de course dans la gare et avaient pris possession des lieux. Tandis que les officiers paradaient au poste de contrôle, un train manœuvrait pour gagner le réseau secondaire. La femme s'était précipitée au bout du quai les bras hauts levés en direction du mécano. Elle semblait engloutie par l'espoir, tout peut encore arriver, c'est la vie qui veut ça, il n'y a pas d'explications... Il avait hurlé vous ne savez pas ce que c'est, nom d'une pipe, vous ne savez pas ce que c'est. Un coup de feu avait claqué. Surpris dans sa quiétude, l'oiseau avait pris maladroitement son envol, tournoyant sur lui-même, ne sachant trop où se poser pour se faire oublier. Un soldat s'était esclaffé, celle-là n'aura plus besoin d'écrire à son mari pour qu'il vienne la chercher...
Lastrega aimerait bien que Jean Ferrat accompagne ce Transit avec Nuit et brouillard. Alors voilà :