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C’est en alternance sur les sites Calipso et Mot compte double que Désirée Boillot donne rendez-vous aux lecteurs pour suivre les péripéties loufoques de quelques personnages pris dans le manège désenchanté du monde politique contemporain.
Pour mémoire : Episode 1 " En eau trouble " sur Calipso – Episode 2 " Tas de rats " sur Mot compte double
Episode 3
Scipion Lafleur s’était baigné dans la Seine, puis marié dans la foulée avec Lola Croquette* : un double exploit qui faisait de lui un héros des temps modernes, dans la mesure où, d’après les statistiques qui ont une fâcheuse tendance à proliférer, les hommes traversent assez rarement un fleuve à la nage avant d’aller à la mairie se faire passer l’alliance à l’annulaire, c’est comme ça.
Il y a fort à parier que les publicitaires, en mal de nouveauté, se soient directement inspirés du double exploit de Scipion pour créer la formule " deux en un " que l’on retrouve dans le chiffon Paf – à l’usage des pores de la peau et du pouf en peau de porc –, les nouveaux bonbons Boul’Gom – bons et qui font grossir –, ou le célèbre Monsieur Nickel, soit un grand type au sourire radieux dont les biceps d’airain dépassant du Marcel envoient non seulement les taches se faire voir dans le gouffre vertigineux de la crasse, mais ravissent l’épouse au sol de sa cuisine, pour l’emmener faire un tour sur les lianes de la propreté, dans la jungle toujours plus luxuriante des produits de ménage.
Scipion ne pouvait pas le piffer, Monsieur Nickel. C’était épidermique. D’ailleurs, il n’attendait pas que l’autre crâneur eût fait son apparition étincelante sur le petit écran pour enlacer Lola. Il l’enlaçait toujours avant que le crétin rapplique sa fraise. Il éteignait le poste, clic, éteignait la lampe, clac, le silence et le noir étant indispensables aux papouillardises mignolesques et croquignolardes des amoureux. Mais avant de dévoiler les dessous de la scène torride sur le canapé, il nous semble nécessaire ici d’opérer un léger retour en arrière, afin de ménager un peu de suspense à cette histoire.
Avant d’emménager chez Scipion, Lola avait posé deux conditions, au demeurant assez classiques :
1) conserver son aspirateur à tête chercheuse qu’elle avait récupéré comme neuf tout au fond d’une décharge de la Porte de Montreuil,
2) conserver également son cerf-volant qu’elle avait sauvé de l’agonie sur un trottoir de la ville d’eau de Deauville (il y pleut sans arrêt).
C’était là des conditions incontournables, sine qua non, façon : " si t’en veux pas je rentre chez moi", sur lesquelles Scipion s’était penché avec précaution ; en habitué du rail, il savait bien que c’était pericoloso de trop se sporgersi.
Sur la première condition posée par Lola (l’incursion inopinée et indésirable d’un aspirateur dans son appartement), il avait tiqué. Un peu. Avec doigté. Puis il avait argumenté. Pesé le pour et le contre. Des avantages apparents de l’aspirateur et de ses inconvénients inhérents. Thèse, antithèse. Mais il achoppait sur la conclusion, entrevoyant assez mal l’usage d’un aspirateur à tête chercheuse dans un appartement de vingt mètres carrés et quelques poussières seulement. L’engin, avec son long cou de caoutchouc coudé avait quelque chose du boa constrictor mais en pire et puis il était vert, ce qui n’arrangeait pas les choses, et puis il ferait peur à Friture, c’était l’évidence même, et puis Lola enfin moi j’aspire au balai, avait-il insisté en sortant du placard (à balai) un modèle classique hérité de son grand-père avec un manche verni de couleur rouille atteignant 1,52 m de hauteur (à vue de nez) et terminé par une brosse de 20 cm de longueur (au pifomètre), dont le crin retenait encore un paquet contrasté de poils noirs et de moutons blancs ; un petit effort, c’est pratique un balai et puis chez moi c’est pas grand tu vois bien, avait poursuivi Scipion d’une voix mal assurée contre les risques. Lola avait fait la moue. Avait dit : Non, non et non. Pas question Scipion. Moi, j’aspire à l’aspirateur. C’est lui et moi, ou sinon rien. Elle ne voulait pas en démordre.
Bon prince, Scipion avait relégué le serpent vert dans le placard (à balai) en disant qu’on verrait, plus tard, quel usage on pourrait en faire, de ce truc, on trouverait bien.
Sur la deuxième condition, Scipion avait dit oui, sans hésiter. Il gardait un souvenir ému de son cerf-volant qui avait filé vers les nues par un jour de grand vent sur la plage de Mimizan (si vous venez de Bordeaux prendre la A 637 puis la D 212 qui vire en 212 bis juste après Belin-Béliet pendant environ cinq kilomètres deux cents puis en 12 bis à hauteur de Pissos et c’est là que vous avez intérêt à pas louper l’embranchement sinon c’est Pau). En outre, le cerf-volant de Lola était d’un bleu profond et pur, de ce bleu limpide que prennent les ciels après que le mistral a emporté tout ce qui traînait ; pour le coup ça tombait bien : sa couleur préférée, c’était ce bleu-là.
La troisième condition, il y a toujours des conditions qui ne se voient pas mais qui sont là, c’était Moustache, le chat de Lola, un tigré roux européen de 4 ans, une bête sublime à yeux verts, doté de longues moustaches noires et blanches. Scipion avait à peine eu le temps de se demander comment Friture - qui n’était pas tigré du tout mais noir comme la nuit avec des yeux comme des phares - prendrait la chose, que Moustache faisait déjà sa boule du type : gros hérisson de fourrure somnolent yeux mi-clos sur un bras du canapé. Friture, qui couvait sur le radiateur de peur que celui-ci n’attrape froid, n’avait pas daigné grogner au bond de Moustache. Rien. Il s’était contenté de se lécher une patte avant de la ranger sous son ventre.
Dehors, la pluie jouait une petite musique apaisante et régulière sur le zinc du toit, comme pour sceller leur alliance.
à suivre…
Désirée Boillot
* Se reporter à l’épisode précédent paru sur Mot compte double, intitulé " Tas de rats "