Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...
Tasmania Airlines
Dominique Chappey
C’est pas mal ici. Meublé avec goût. Ça change.
Parce que j’en vois des apparts tape à l’œil, des pavillons m'as-tu-vu. Des terriers qui se cachent derrière le petit doigt des drogués de la déco. Des cases où se rangent bien sagement les accrocs du ripoliné gris taupe tranché fuchsia avec cadre rococo bombé poudre d’or.
Avec les horreurs qu’on balance à la télé, faut pas s’étonner qu’ensuite la notion du beau rétrécisse au lavage scandinave. Entre ersatz de rêve et principe de réalité, il y a confusion des genres. Bilan, on masque des goûts de chiotte derrière des décors de cinéma qu’on achète dans les hangars à gogo de la grande distribution.
Il existe des associations de couleurs qui devraient être encouragées par les compagnies d’assurance, plus dissuasives qu’une alarme anti-intrusion. Des fois, je prends des coups au cœur quand le faisceau de ma lampe torche théâtralise leurs dernières créations. En ce moment, les trucs à la mode qui vous posent tout de suite un intérieur, ce sont les grands pans de murs unis avec des stickers géants. La version décoration d’intérieur du copié collé.
Les stickers animaliers, ça, c’est une belle invention. Deux minutes de marouflage et paf ! Un tigre dans le salon ! Faut avoir le palpitant bien accroché. Ou pire, les silhouettes noir et blanc en ombres chinoises taille réelle sur la porte des toilettes : nez à nez avec Hitchcock et son ventre de profil au beau milieu de la nuit ou bien plus branchouille, ramené de la dernière biennale d’art contemporain : la petite fille aux ballons qui s’envole vers le plafond. La première fois, j’ai fait un bond de trois mètres, et toute la nuit, je sursautais quand je croisais mon ombre.
Le métier devient éprouvant, j’ai plus vingt ans.
Mais ici rien à dire. Depuis mon petit tour du propriétaire, pas de mauvaises surprises. Du massif, quelques meubles de prix, mais pas seulement, un mélange harmonieux, confortable sans être pantouflard, des valeurs sûres sans tomber dans le rustique artificiel. De l’élégant.
Et le bar, mes enfants, le bar ! Un bijou ! Un happening artistique à lui tout seul ! Variété, richesse, audace !
Je me croyais connaisseur de whisky. Le hasard de mes déplacements professionnels, quelques années d’expériences et de dégustation in situ m’encourageaient à le penser. Passées les portes de cette propriété, j’ai découvert le territoire d’un grand maître. Du bout des gants, j’ai caressé des étiquettes que je n’avais vues qu’en photo. D’autres que je redécouvrais avec émotion. Comme un gosse devant un étalage de bonbon, je ne savais plus où donner du palais. 21 ans d’âge pour ce pur malt des Highlands, solide et subtil à la fois. Agressivité saline typique de cette petite distillerie insulaire que je croyais perdue. Velours délicat et tourbé reconnaissable entre mille de cette cuvée exceptionnelle.
Et puis, pourtant presque sectaire en matière d’appellation, j’ai pris une sacrée leçon d’humanité. Fi des restrictions territoriales ! Au diable les vieilles frontières de la river Tweed jusqu’aux Shetlands. De l’espace, du rêve ! De l’ouverture d’esprit ! Une invitation au voyage. L’Internationale revisitée. Des whiskies venus de tous les horizons, tous les continents. Vous saviez qu’ils fabriquent des petits trésors en Tasmanie ? En Tasmanie ! Je l’ignorais.
Les moments rares, on les étire pour faire durer, jamais certain d’emprunter à nouveau de tels itinéraires. Alors forcément quand on atterrit chez un homme de goût, un esthète. On s’attarde.
Brève, 31 mai 2014
Saint-Cyr-au-Mont-d’Or (Rhône). Un cambrioleur ivre s’endort sur le canapé du salon.