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Ah non, hein !
Yvonne Oter
Comme tous les soirs, Henri est rentré mort-bourré à la maison. Léonie, en habituée résignée, évalue son degré d’ébriété, d’un seul regard, puis retourne à son tricot.
- T’es là, toi ?
- Ben oui, à cette heure-ci, où veux-tu que je sois ?
- Sais pas, mais j’en ai marre !
- Marre de quoi ?
- Sais pas… De toi sûrement et de la vie que tu me fais mener.
- Ah bon ?!!!
- Marre de la vie tout court, même. Tiens, je vais me suicider ! Ainsi, tu me prendras peut-être au sérieux pour une fois !
D’un pas chancelant, renversant une table basse ainsi que le vase de tulipes posé dessus, Henri se précipite vers le mur du salon et décroche un vieux fusil de collection pendu au-dessus du divan. Puis enfourne le canon de l’arme dans sa bouche.
- Mais qu’est-ce que tu fais, pauvre abruti ?
- Arouwaragne…
- Et retire le fusil de ta bouche quand tu parles : je ne comprends rien.
- Je vais me tirer une balle dans la tête !
- Ah non, hein ! Pas ici ! On vient de repeindre le séjour, ce n’est pas pour que tu le salopes directement ! Si tu veux te flinguer, va faire ça dans les toilettes ! L’ouvrier vient s’en occuper la semaine prochaine.
Dégoûté, Henri jette le fusil à terre et titube vers l’escalier.
- Tu vois comment t’es ! Même me suicider dignement, tu m’en empêches. Sale race de femmes ! Toutes pareilles ! Pourritures ! Enquiquineuses ! Contrarieuses ! Emmerdeuses !
Et s’endort effondré sur la troisième marche.
Brève, 5 juin 2014
Un Fort Chabrol se termine par un suicide à Baudour