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Mouvement du 22 mars (4)
par Désirée Boillot
Tous avaient bien voulu se rendre à l’évidence, dans la dernière longueur de leur campagne respective, entre deux avions à destination des territoires d’outre-mer : si le peuple l’exigeait, ils le feraient. Cela tombait sous le sens. Aucun ne semblait vouloir lésiner sur les risques qu’impliquait une telle entreprise, ni sur les retombées médiatiques qu’elle ne manquerait pas d’engendrer dans son sillage.
Les candidats s’étaient donc plus ou moins engagés à passer à l’action, mais seulement le moment voulu. Ils étaient courageux, c’était un fait ; le dépassement ne leur faisait pas peur, certes non ; ils étaient sportifs, oh ça oui ! Leurs yeux pétillaient de malice. L’échéance approchant, ils avaient à la bouche des promesses alléchantes, lourdement amicales, qui prenaient, quand ils les formulaient sur le petit écran, une ampleur insolite. Tous étaient beaux sur les affiches, et parlaient haut dans le poste. Malgré tout, Scipion Lafleur restait perplexe. Il y en avait tellement partout, des promesses, qu’il en perdait le peu de latin qu’il avait retenu de son grand-père, dont le dernier mot d’ordre soufflé sur son lit de mort avait été : Sursum corda. Haut les cœurs, donc ; mais dans l’agitation des élections qui avait transformé la ville en une immense réclame, la devise de son aïeul prenait des accents dérisoires.
Dans la succession des sondages et des déclarations, le cœur sur la main et les yeux dans ceux du public, Scipion se sentait tous les soirs un peu plus bas, un peu plus mal, un peu plus écoeuré. Il ne savait pour qui voter. Il hésitait, s’interrogeait, se tâtait. Entre deux verres de cognac, tirait à pile ou face. Quand il se mettait à pleuvoir sur la ville, il faisait la plouf. Lequel des candidats se montrerait suffisamment fidèle à ses promesses pour joindre cet acte de bravoure à la parole publique ? C’est ainsi que, pris d’une soudaine inspiration, un dimanche, il prit sa plume.
Sa première lettre fut pour Marlène Loupiaud, il avait toujours eu un gros faible pour les femmes en tailleur immaculé. Marlène lui répondit évasivement qu’elle le ferait, certes, mais qu’elle n’aimait guère les remous. Désappointé, il expédia sa deuxième missive à Colas Rififi, qui était petit par la taille mais grand par l’ambition. Celui-ci lui promit par retour du courrier qu’il le ferait aussi, mais qu’il enverrait d’abord une équipe de sondeurs : il craignait la morsure des rats autant que celle de la mousse de la pollution, néfaste pour sa peau fragile. Dépité, il posta son troisième courrier à un certain Roubay dont il avait oublié le prénom, qui lui renvoya à peu près : je le ferai mais après vous, cher Monsieur. Consterné mais tenace, il pondit ainsi du courrier qu’il adressa à tous les candidats mineurs, lesquels jurèrent tous qu’ils n’attendaient plus que des courants favorables pour le faire.
Il y avait de quoi douter. Et Scipion doutait ! Il se morfondait. Il désespérait, à l’approche du printemps. Il ne sortait plus que pour s’aérer un peu du côté du fleuve en compagnie de Friture, son chat de gouttière. Tous deux aimaient contempler le miroitement de la lumière dans le clapotis des vagues, le lent ballet éphémère des bateaux-mouches. Et tandis que le chat fixait de son regard hypnotique la surface de l’eau comme s’il devait en surgir un sympathique goujon, Lafleur, lui, réfléchissait.
Vint le jour des élections. Plutôt que d’aller voter, Scipion enfila un maillot pudibond datant de la Belle Epoque, qui avait appartenu à son grand-père, puis un short et un tee-shirt. Il chaussa ses pieds d’espadrilles, couvrit son chef d’un léger bob pour protéger sa calvitie naissante, promit à Friture qu’il reviendrait pour midi, et se rendit sur les berges du fleuve. Le temps était superbe. Il y avait du monde sur la rive droite, qui paressait sur le sable entassé là pour la saison, et autant de monde sur la rive gauche, qui regardait les bronzés de la rive opposée. Entre les deux rives, il y avait beaucoup de trafic, beaucoup de langues étrangères et beaucoup d’appareils photo.
Scipion Lafleur ôta d’abord son bob qui tomba sur le sable, puis son tee-shirt, ensuite son short, et pour finir ses espadrilles. Dans cet ordre, il était très méthodique. Il fit jouer les muscles de ses épaules, s’appliqua, les mains sur les hanches, à quelques exercices d’assouplissement, osa même des petits bonds de sportif, puis, étincelant dans son maillot à bretelles qui lui moulait avantageusement les cuisses, il prit une profonde inspiration et s’élança, entre un Super Cruiser bourré de Japonais et un Yellow Submarine bondé d’Italiens, dans les flots tumultueux saturés de mazout, sous les hourras de la foule en délire, qui se massait, toujours plus nombreuse, sur les berges de la Seine.
Le soir même, les journaux titrèrent : Tout Paris a sauté à la baille. Que font donc nos hommes politiques ?