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Les accès au théâtre contemporain sont multiples. Les scènes actuelles permettent d’ouvrir des espaces de création où le jeu, dégagé des contingences de la forme, peut donner à voir et à entendre quelque chose d’une étrange gravité où tout paraît autre, quelque chose résonnant au-delà des tréteaux et des bancs de velours, quelque chose venant détacher le spectateur du seul lieu de la distraction.
Le théâtre c’est sans cesse passer du dedans au dehors. Seulement voilà, bon nombre d’artistes sont durement externalisés ou restent coincés durablement dans une porte à double battant. Dans un article récent, Jean-Claude Touray n’hésite pas à pointer les contradictions de l’époque, à tailler dans le vif et à faire exploser les contraintes ; il aime aller de l’avant et à lire ses modestes propositions en matière d’aménagement culturel, on se dit que les gens de théâtre ont là les moyens de se jouer de quelques faux-semblants.
Pour un théâtre de proximité
par Jean-Claude Touray
On en a marre du tintamarre des MacDo de la culture extensive. Ces salles trop grandes pour grand-messes théâtrales où le public vient en masse consommer les incontournables du répertoire et les nouveautés de la saison. Marre de ces affluences où ne fonctionne qu’une machine à applaudir faisant écran à une relation de cœur entre interprètes et spectateurs. La situation est encore pire, en l’absence de salle, quand les prestations des artistes sont improvisées dans la rue. Les courageux intermittents de l’exhibitionnisme ont alors bien du mal à trouver un vrai public au milieu d’une foule de passants indifférents ou rigolards.
Voilà pourquoi je crie " Vive l’intime, vive l’infime ! A bas les grands rassemblements ! " Vive les lieux dont l’exigüité est propice à cette relation quasi charnelle entre acteurs et spectateurs qui fait les instants riches en émotion. Tu en trouves l’été au hasard des festivals, bals et carnavals des villes et des champs, mais il y a toujours trop de monde pour l’amateur d’auditoires vraiment réduits. Il est urgent de chercher de nouveaux espaces du côté du minuscule pour faciliter le rapprochement de l’artiste qui s’exhibe et du spectateur qui le mate.
On connaît la solution du théâtre en appartement. Je ne parle pas des séances de grimaces des Augustes de service devant le gâteau d’anniversaire des petits bourges. Mais je pense aux représentations d’œuvres bâties sur le vécu de la chambre à coucher et jouées sur le lit conjugal pour deux ou trois couples de voyeurs ; je pense aux mélos mélodies de la vie en yoyo des ménages hétéros ; à la poésie des lavabos, à la mise en scène des trous de serrure. Le spectateur de retour dans son logement peut improviser en famille et créer son propre spectacle à montrer aux voisins. Malheureusement le théâtre en appart’ n’a pas obtenu le succès qu’il méritait. En partie à cause de la brigade mondaine qui cassait régulièrement l’ambiance quand les actrices étaient roumaines ou albanaises. Autre problème : l’organisation des tournées en province. Il faut trouver chaque jour un F3 ou une surface équivalente à louer pour une seule soirée. Difficile même dans les motels qui font le gros de leur chiffre entre cinq et sept et sont pratiquement vides ensuite.
J’ai longuement cherché un " petit endroit " mobile pour théâtre de proximité. Pourquoi pas une caravane, tirée par six ou sept chevaux fiscaux. Cette coquille accueillante installée sur la place de l’Eglise ou devant la mairie deviendrait, en soirée dans les villages, un lieu de représentation, à la fois scène et parterre, pour un ou deux artistes devant un ou deux couples de spectateurs.
Héritière de la roulotte bohémienne, la caravane a déjà fait ses preuves comme lieu de communication. Les gitanes qui ont pris trop de poids pour continuer à danser le flamenco y pratiquent la voyance dans un clair obscur extralucide (tiens un oxymore). C’est un vrai spectacle avec ambiance, jeux de scène et boule de cristal. Le texte est improvisé autour de mots-clés comme amour ou argent et d’expressions comme " retour d’affection " ou " ça fera cinquante euros ". On pourrait généraliser la formule et créer des cellules théâtrales mobiles dans des caravane. Bien sûr, vu l’exiguïté du lieu on ne pourrait pas monter Bérénice, mais deux acteurs, en se serrant un peu, pourraient jouer " Nuit torride en Floride " avec un décor de palmiers en carton. Les deux ou trois spectateurs n’auraient pas besoin de jumelles pour voir couler des yeux des interprètes le Rimmel avec les larmes de la passion. Pour faire plus petit que la caravane tu ne trouves que la bagnole qui la tire. Bien qu’elle soit très utilisée au Bois pour des scènes de genre sur sa banquette arrière, l’auto doit encore gagner ses galons d’espace théâtral de poche. Il faudrait des œuvres contemporaines qui lui soient adaptées. On commence à en trouver : la compagnie " En voiture Simone ", composée d’un auteur-interprète unique, envisagerait de créer dans une décapotable " Attentat à la pudeur ", drame juridique dont les répliques sont des articles du code pénal. Mais le projet sera peut-être réalisé dans un spectacle de rue avec un simple imperméable.
La caravane, l’auto qui la tracte et d’autres lieux minuscules deviendront ils, au bénéfice de quelques uns, des sites pour petites jubilations et grands émois théâtraux ? Halte là, je nage dans une mer d’utopie sans gilet de sauvetage. Fini de rêver, j’entends déjà les cris des gestionnaires qui distribuent les subventions : " Bonjour le coût par tête de client qui met l’entrée au tarif du massage en salon avec un ticket qui n’est pas remboursé par la Sécu " disent-ils. Le comble c’est qu’ils ont raison. J’ai retourné le problème dans tous les sens. Insoluble.
Insoluble sauf si le spectateur est en même temps l’acteur, pour tout dire le spect-acteur d’une séquence dramatique jouée en solo ou à la rigueur à deux. Le prix de la minute de culture passe alors de celui du gramme de caviar à celui du kilo de pommes de terre. Non seulement il n’y a plus que des bénévoles sans aucun cachet mais il existe déjà un lieu tout prêt à accueillir les personnes seules (ou exceptionnellement les couples) pour cette forme de théâtre. Avez-vous deviné ? Non ? L’héritière de la vespasienne romaine, cette vedette du mobilier urbain : la sanisette. Vous l’aviez sur le bout de la langue ? Un lieu qui ne demande qu’à être transformé en édicule culturel. C’est possible pour une bouchée de pain. Il suffit de mettre à disposition du spect-acteur des scènes choisies imprimées sur papier plastifié, scènes qu’il pourra lire à haute voix tout en mimant l’action devant une glace. Mais les bons titres sont encore rares. On peut citer : " Solitaire dans le plaisir ", comédie de mœurs, ou " Du côté d’Onan ", tragédie-concerto pour la main gauche inspirée d’un épisode biblique.